jeudi 24 septembre 2020

« Nous t’avons tant aimé », l’éditorial de Patrick Le Hyaric dans l’Humanité de ce jour

 


Quel mot résumerait le monument, l’ambassadrice, la muse, le symbole ? Quelle expression dirait l’audace, la fougue, l’élégance et l’indépendance, le caractère et l’humilité, la bonté, le charme et la beauté ? La liberté ! Nous pourrions tant dire de Juliette Gréco que les mots nous manquent…

 

« Femme-siècle », elle fut aussi « femme-monde » comme en témoigne l’écho planétaire de sa disparition. Une somme qui condensa les énergies artistiques des décennies folles de l’après-guerre, perpétuant « ce goût du bonheur » qui fit le visage et la renommée d’une France populaire, espiègle et rebelle. Celle des Bruant et des Mimi Pinson, des Gavroche et des Colette, du music-hall et des caves dansantes. Une France populaire et souterraine qui irrigua de son humble talent le monde des arts et des lettres.

 

Ce colossal pan de notre histoire culturelle fut aussi l’humilité faite femme, éminemment sensible au sort des délaissés, attentive aux créateurs et tournée vers les nouvelles générations. Elle refusait bravades et glorioles quand le monde se pavanait à ses pieds. Le sarcasme lui était étranger et, malgré sa splendide jeunesse, elle vivait sans rétroviseur.

 

Juliette Gréco avait cette faculté de se situer toujours dans l’air du temps avec un naturel désarmant. C’est que, pendant des années, elle incarna cet air du temps, empoignant la folie raisonnée des surréalistes, le jazz et son avant-garde, l’existentialisme et son humanisme. Dans le Paris flambant de l’après-guerre, la jeune femme irradiante devint en quelques années le point de ralliement d’une bohème qui liguait tant de grands noms d’ici et d’ailleurs qu’il semble dérisoire de les lister ici. La profondeur de sa voix faisait écho au noir de ses cheveux et de ses longues robes. Et la clarté de son timbre, qui disait l’autorité naturelle, tranchait avec l’accent malicieux, ce murmure abrasif qui affirmait, avec Simone de Beauvoir et pour le meilleur, qu’ « on ne naît pas femme : on le devient ».

 

Son humilité était aussi celle de l’interprète, cet intermédiaire entre l’auteur, le compositeur et le public, ce traducteur dont le rôle, nous apprend l’étymologie, fut jadis de « démêler », de donner une signification aux songes, aux actes, aux paroles. Juliette Gréco porta ce travail d’incarnation et de médiation à son pinacle. Elle ne manquait jamais de saluer le travail de l’auteur et du compositeur, quand trop souvent l’un et l’autre sont relégués dans l’anonymat glaçant des notes de bas de page. Elle rappelait ainsi que son art fut avant tout celui de mettre en chanson mots et notes. Nous y voyons reconnaissance du travail des artisans et « œuviers » de la chanson.

 

Notre tristesse est d’autant plus grande que Juliette ne manquait jamais, avec son dernier compagnon, le grand musicien Gérard Jouannest, de soutenir avec sa discrétion coutumière l’Humanité, sans manquer non plus de manifester ses franches attentes à l’égard de nos journaux. Nous n’oublierons pas ses multiples prestations à la Fête de l’Humanité, dont la dernière, il y a cinq ans, où avec Gérard, pétillante, elle ajouta au soleil ses rayons de chaleur et de lumière, emplissant la Grande Scène de sa fine silhouette noire. « J’y ai beaucoup d’amis, de souvenirs, d’affection et d’attachement », a-t-elle dit à cette occasion. « C’est ma manière à moi d’aider l’Humanité ». Merci Juliette. Ta voix, tes mélodies vivront dans nos cœurs et nos mémoires. Nous t’avons tant aimée !

 

Parlement. « Au Sénat, nous affrontons LaREM et LR »


Les élections sénatoriales se tiennent dimanche. La présidente du groupe communiste, Éliane Assassi, revient sur les enjeux de ce scrutin. Entretien.

Vingt ans après le référendum sur le quinquennat, à quoi sert le Sénat ?

 

ÉLIANE ASSASSI C’est toujours l’une des deux chambres qui votent la loi et contrôlent le gouvernement  ! Bien sûr, l’Assemblée nationale a le dernier mot. C’est logique puisqu’elle est élue au suffrage universel. Et le Sénat entretient toujours une approche plus fine dans sa relation aux collectivités locales. Mais il est aussi devenu une sorte de contre-pouvoir. C’est bien sûr dans un contexte où la majorité LR du Sénat affronte la majorité LaREM de l’Assemblée, ne soyons pas naïfs. Mais on peut dire que le bicamérisme a retrouvé du sens : l’Assemblée est de plus en plus soumise à l’exécutif, et le Sénat peut jouer un rôle de garde-fou. Nous l’avons vu sur le projet de réforme constitutionnelle et lors de l’affaire Benalla. Mais, d’évidence, nous, les communistes, avons deux adversaires au Sénat : la Macronie, qui dépose les projets de loi, et la droite, qui les réécrits dans un sens qui n’est pas le nôtre et qu’il faut combattre.

Quel est justement le rôle du groupe communiste ?

 

ÉLIANE ASSASSI Il est toujours utile d’avoir des élus du local au national pour porter la voix des luttes, des citoyens et des collectivités locales. Nous forçons les débats, imposons des questions sur le monde du travail, les libertés collectives, l’écologie ou encore la fraude fiscale. Nous avons des textes qui ont été adoptés lors de beaux combats, comme la hausse des APL et la revalorisation des retraites agricoles. Nous sommes un peu les trublions de cette chambre, car nous cherchons toujours à mettre en avant des causes que le Sénat préférerait ignorer. Nous avons été très actifs l’an dernier, lors de l’immense mobilisation pour l’avenir d’Aéroports de Paris, qui a rassemblé plus d’un million de signatures. Les communistes ont prouvé qu’ils savent réunir toutes les familles politiques pour défendre un équipement stratégique au cœur des questions d’emploi, de souveraineté, d’aménagement du territoire, de comptes publics et d’écologie. Plus récemment, nous avons déposé deux propositions de loi : l’une pour réduire les inégalités d’accès au numérique, l’autre pour créer un pôle public du médicament assurant à la fois la production et le contrôle des prix.

Le Sénat est souvent présenté comme la chambre qui défend les territoires. Est-ce vraiment le cas ?

 

ÉLIANE ASSASSI Il y a des postures sur cette question. Nous sommes en complet désaccord avec LaREM et la droite sénatoriale sur le projet de différenciation territoriale. Cela va conduire à terme à la création d’un État fédéral et à une rupture d’égalité devant la loi. Tout le monde parle en ce moment des « territoires ». LaREM et LR ont tous ce mot à la bouche. Mais ils sont en train de déployer une stratégie sémantique pour ne plus parler des communes et des départements, et encore moins de leurs compétences et de leurs moyens propres pour développer des politiques locales au service des citoyens. C’est une façon de revenir sur l’article 1 de la Constitution qui dit que la République est une et indivisible.

Quels sont vos objectifs pour les sénatoriales de dimanche ?

 

ÉLIANE ASSASSI Nous entendons conserver nos sièges en Seine-Maritime avec Céline Brulin et dans les Côtes d’Armor avec Gérard Lahellec. Nous attendons aussi de bonnes nouvelles des Bouches-du-Rhône, où Jérémy Bacchi conduit la liste de rassemblement de la gauche. Des surprises peuvent enfin venir des Alpes-Maritimes, des Alpes-de-Haute-Provence, de Dordogne, du Rhône ou du Finistère, où les communistes sont reconnus comme des élus de terrain combatifs, constants et cohérents. Au final, la droite va gagner, ce n’est pas un suspense. Il y aura une possible recomposition au centre-droit et un retour du groupe EELV. Nous avons, quoi qu’il arrive, hâte d’en découdre sur le budget et celui de la Sécurité sociale, forts de notre propre plan de relance composé de 117 propositions. Nous sommes ici en phase avec l’opinion publique, que ce soit sur le conditionnement des aides publiques, l’hôpital, les retraites ou la gratuité des masques.

AurÉlien soucheyre

 

Institutions. Le quinquennat, pire idée de la Ve République


En 2000, les Français approuvaient par référendum le passage du septennat au quinquennat. Vingt ans plus tard, la prophétie de ses détracteurs s’est réalisée : les pouvoirs sont déséquilibrés au profit d’une présidence hypertrophiée.

C’est une des pires réformes de l’histoire constitutionnelle contemporaine qui a fêté ses 20 ans, jeudi. Le 24 septembre 2000, les électeurs français étaient invités aux urnes pour répondre à la question suivante : «  Approuvez-vous le projet de loi constitutionnelle fixant la durée du mandat du président de la République à cinq ans ? » La suite est connue : une large victoire du oui, à 73 %, mais surtout une très forte abstention, à 69,8 %. Il aura donc suffi d’environ 7,4 millions de voix (sur 39 millions d’inscrits) pour que la Ve République change de visage et bascule un peu plus dans l’hyperprésidentialisation.

 

Loué comme une manière d’adapter le rôle du président à une temporalité politique qui s’accélère, le quinquennat produit son hypertrophie. Car, derrière le passage au mandat de cinq ans, il y avait surtout un autre projet politique : l’inversion du calendrier électoral, pour que les élections législatives se tiennent dans la foulée de la présidentielle, actée par une loi de 2001. La présidentielle devient l’élection nationale qui conditionne tous les autres scrutins. Le but : enterrer toute cohabitation avec une majorité parlementaire élue sur le nom du vainqueur. Mais, dans la manœuvre, c’est surtout le pouvoir de l’Assemblée qui finit dans le cercueil.

Une abstention majoritaire

 

Le quinquennat aurait certes pu accoucher de tout autre chose, si le calendrier avait été maintenu. Des législatives à mi-mandat permettraient, par exemple, de sanctionner ou d’avaliser la politique du président. « La réforme de 2000 seule ne suffit pas à expliquer l’évolution du régime. La clé de l’hyperprésidentialisation, c’est l’inversion du calendrier électoral, confirme Lauréline Fontaine, constitutionnaliste à la Sorbonne Nouvelle-Paris-III. Le président a son nez partout, dès lors que les calendriers législatif et présidentiel se confondent. » Une omniprésence présidentielle encore plus frappante sous Nicolas Sarkozy et Emmanuel Macron, qui en ont fait une marque de fabrique. Cela n’a pas échappé aux détracteurs de la Ve République. Les critiques répétées contre le régime, qu’elles soient portées par les promoteurs d’une VIe République davantage parlementariste ou par les gilets jaunes, à travers le référendum d’initiative citoyenne, vont dans le sens d’un rééquilibrage des institutions.

 

À l’origine du « péché originel », le premier ministre Lionel Jospin, alors en cohabitation avec Jacques Chirac. Le contexte penche en sa faveur : 71 % des Français, lassés des cohabitations, sont favorables au quinquennat, selon un sondage de l’été 1999. Le chef de l’État finit par plier et prend l’initiative d’un référendum, pour donner l’impression que Lionel Jospin a eu le dernier mot sur ce dossier. Pourtant le président redoute que cela renforce la présidentialisation du régime. En porte-à-faux, le PCF fait campagne sur le thème de «  l’abstention critique et active », selon la formule du secrétaire national de l’époque, Robert Hue.

Si l’abstention s’est en effet avérée majoritaire, la réforme, elle, a produit ses effets délétères. «  S’il fallait légiférer à nouveau, la première chose à faire serait de remettre les législatives au cœur de la vie politique française, au-delà de la question de la durée du mandat », juge la sénatrice PCF Éliane Assassi.

 

Cyprien Caddeo

 

Hommage. Juliette Gréco, au revoir et merci…

 


Marie-José Sirach

Icône de Saint-Germain-des-Prés, elle a mis la poésie à portée de nos vies. Juliette Gréco est morte. Il nous reste ses chansons, à vivre et à aimer.

Elle a eu une vie « magique, complètement dingue », confiait-elle avec ce sourire coquin et mutin, regard noir pétillant ourlé de longs cils soyeux. Juliette Gréco est morte, dans sa maison de Ramatuelle, entourée des siens. Doucement.

 

Toute sa vie n’a été que « ferveur, refus, amour, combat ». Juliette Gréco était folle. Folle d’amour, folle de vivre, folle de danser jusqu’au bout de la nuit dans les caves de Saint-Germain. Follement éprise de liberté aussi, cette liberté qui vous donne la force, le courage, l’audace de braver les interdits, les tabous. Juliette Gréco était l’incandescence incarnée, longue silhouette noire, cheveux en cascade. Face public dans un simple halo de lumière, il émane d’elle une sensualité dont elle se démarque par un port altier qui contraste avec sa voix, grave, profonde, puissante. Un jeu de scène, sobre, austère. Corps immobile, seules les mains bougent, papillonnent, dessinant des arabesques qui attrapent au vol les mots. Regard droit, fixe, perdu au loin, rattrapé par un sourire espiègle, ironique.

 

Sulfureuse malgré elle, Gréco sait pertinemment la charge érotique qu’elle dégage. Mais elle reste seule maître à bord de son corps. « Elle vit comme elle veut, elle aime qui elle veut », nous confie Bertrand Dicale (lire son entretien ci-après). Elle aime Miles Davis. Miles Davis l’aime. Passionnément. Ils ont à peine 20 ans. Ils sont prêts à se marier. Mais aux États-Unis le mariage entre un homme noir et une femme blanche est interdit. Miles repart. Elle reste à Paris. Ils s’aimeront de loin en loin, à mille lieues des préjugés racistes, des regards obliques de quelques passants mal intentionnés. Juliette les ignore. Avec superbe. « Je ne m’étais pas rendu compte qu’il était noir, se souvenait-elle. Ce n’est qu’aux États-Unis que je me suis rendu compte à quel point il était noir. »

 

Le tourbillon de la vie l’emporte. Elle se rêvait danseuse, elle sera chanteuse. Elle chante les poètes qui écrivent pour elle. Des chansons sur mesure, de la haute couture, mots dentelés, ciselés, métaphores brodées de perles sur des textes de mousseline qui déroulent des sens cachés qu’elle devine, intuitivement. Les mots l’habillent quand elle murmure Déshabillez-moi. Elle donne de la force aux femmes, le pouvoir d’être libres, libres de leurs désirs. Si tu t’imagines… complicité féminine, elle retourne les arguments très mâles, hey, fillette, n’attends pas, fonce, te goures. Les femmes comprennent. Elle est elle-même cette fillette que les rides du temps n’épargneront pas, mais elle se fiche du temps, les hommes n’ont qu’à bien se tenir.

 

Mais sa vie ne se résume pas à la chanson. Elle tourne dans quelques films, notamment avec John Huston et Richard Fleischer (lire ci-après), tous deux produits par Darryl F. Zanuck, avec qui elle entretiendra une relation amoureuse pas de tout repos. En 1965, elle est Belphégor, le fantôme du Louvre pour la télévision française. Quatre épisodes réalisés par Claude Barma et Jacques Armand qui convoquent la France entière devant le petit écran. Les enfants sont terrorisés, les téléspectateurs adorent frissonner. Gréco, tout de noir vêtue, erre dans les couloirs du musée, un masque spectral sur le visage. Tout est mystère, fantastique. Bien des années plus tard, on demandera encore aux gardiens du musée où se cache Belphégor…

 

Officiellement, Juliette Gréco naît le 7 février 1927 à Montpellier. Enfance chaotique, cabossée, entre un père absent et une mère fuyante qui ne l’aimait pas. Elle a 16 ans quand sa mère, résistante, est arrêtée en 1943. Juliette et sa sœur échapperont aux griffes de la Gestapo mais le répit sera de courte durée. Elles sont arrêtées cinq jours plus tard. Prisonnières à Fresnes, torturées. Juliette sera libérée en raison de son jeune âge. Sa mère et sa sœur seront déportées à Ravensbrück. Elle les reverra très vite à leur libération, en avril 1945.

 

Juliette Gréco a appris la vie au débotté, seule dans un Paris occupé avec pour seul bagage un ticket de métro. Elle se réfugie chez Hélène Duc, la seule personne qu’elle connaissait, à Saint-Germain-des-Prés. Elle renaît à la vie. Deuxième naissance. Juliette est sans le sou, s’habille avec ce qu’elle trouve, des vêtements masculins, des godillots à grosses semelles. Elle fête la Libération sous des allures de mauvais garçon, prend des cours de théâtre et, déjà, dans les sous-sols enfumés des caves de Saint-Germain-des-Prés, elle danse jusqu’au petit matin sur des airs de jazz avec Boris Vian, Miles Davis et tous les jazzmen américains qui passent par là. Le jour, aux terrasses du Café de Flore, elle devise avec Sartre et Beauvoir. On lui parle d’existentialisme. Elle ne sait pas très bien ce que cela veut dire mais, si cela veut dire vivre, elle acquiesce. Elle est jeune, jolie, étrange, fascinante, agaçante. Elle prend tout de la vie qui s’offre à elle, l’amour, la musique, la poésie, la philosophie, la politique. Elle écoute les intellectuels avec la même intensité que les poètes. Elle devient la muse de Saint-Germain-des-Prés.

 

En 1950, elle compte à son répertoire Rue des Blancs-Manteaux, spécialement composée pour elle par Sartre sur une musique de Joseph Kosma. Suivront une cascade de chansons comme autant de perles qui marqueront à jamais son répertoire : Si tu t’imagines (Queneau/Kosma) ; la Fourmi (Desnos/Kosma) ; Je suis comme je suis (Prévert/Kosma) ; les Feuilles mortes (Prévert/Kosma) ; Sous le ciel de Paris (Jean Dréjac/Hubert Giraud) ; Je hais les dimanches (Aznavour/Florence Véran). Elle se produit dans les cabarets de la rive gauche, chacune de ses chansons faisant l’objet d’un enregistrement 78 tours puis de 33 tours.

 

1961, elle enregistre Jolie môme. La liste des auteurs de cet album est impressionnante : Léo Ferré, Jacques Brel, Guy Béart, Georges Brassens, Bernard Dimey, Robert Nyel… Gainsbourg, fasciné par le mystère qui émanait de Gréco, vaincra sa timidité et osera lui proposer la Javanaise. Puis Accordéon. Le piano à bretelles du pauvre. Juliette a toujours été accompagnée d’un accordéoniste, d’un pianiste. Gérard Jouannest. Le pianiste de Brel. Ils se rencontrent à la fin des années 1960. Ils vont travailler côte à côte, se marieront en… 1988 et vivront trente ans ensemble, jusqu’à la disparition de Jouannest. Mais revenons à ces années-là, Juliette est alors mariée avec Michel Piccoli et ces deux-là s’aiment passionnément. Ils sont partout ensemble, conjuguant amour et vies professionnelles. Jusqu’à leur séparation en 1977. Ils incarnent ces artistes « engagés », comme on disait alors sans honte, bien au contraire. Il y avait eu Sartre et Beauvoir. Il y aura Gréco et Piccoli, mais aussi Signoret et Montand.

 

Gréco et Piccoli sont emblématiques du vent nouveau qui souffle dans le paysage politique. Le Programme commun réunit la gauche, le peuple de gauche, des ouvriers de Billancourt aux artistes, des intellectuels aux paysans. Après 68, l’espoir d’un autre possible est là, à portée de main. On les croise à des meetings, Juliette se produit dans les Fêtes de l’Huma à La Courneuve, bien sûr, mais aussi en province. Même si elle ne fait jamais de grandes déclarations, sa seule présence donne du baume au cœur. Combien de tours de Fêtes de l’Huma au compteur ? Un certain nombre. Jusqu’à sa dernière, en 2015.

 

Son répertoire a évolué. Elle chante désormais des chansons de Benjamin Biolay ou d’Abd Al Malik. Mais aussi tous ses classiques. Sur la Grande Scène de la Fête, celle qui sera désormais celle de ses adieux, elle est cette fillette mutine, coquine et grave. Dans sa loge, après son récital, elle se confie à notre confrère Victor Hache. « La Fête, c’est un moment formidable de ma vie. Il y a cette rencontre humaine, faite de tendresse, d’amour et d’humour. » Les yeux scintillant de larmes, elle évoque le Temps des cerises, qu’elle chante « par tous les temps, partout dans le monde. C’est une belle chanson, les gens en connaissent le sens. Mais elle signifie plus que ça. Elle dit nous sommes ensemble, nous sommes du même sang, de la même bataille, pour l’amour de l’autre ». La caméra survole le public de la Fête. Il n’a d’yeux que pour elle, un chœur de 100 000 voix fredonnant, tout bas, le refrain. L’émotion est là, palpable. Sa frêle silhouette défie la pluie et le vent. « La chanson, c’est mon amant, mon amour, ma passion. La possibilité miraculeuse de contact avec les autres. Je ne dirai jamais assez merci à tous ceux qui m’ont rendu la vie miraculeuse. » C’est nous toutes et tous, Madame Gréco, qui vous disons Merci…

 


Disparition de Juliette Greco


L'icône de la chanson française Juliette Gréco, célèbre aussi pour son interprétation de Belphégor à la télévision, est décédée mercredi à l'âge de 93 ans, a annoncé sa famille. "Juliette Gréco s'est éteinte ce mercredi 23 septembre 2020 entourée des siens dans sa tant aimée maison de Ramatuelle. Sa vie fut hors du commun", a indiqué la famille dans un texte transmis à l'AFP.


Nous reviendrons longuement sur la carrière de cette immense artiste.
Voilà ce qu'écrivait Victor hache à son propos à l'occasion d'un documentaire  diffusé en 2015. PORTRAIT.

Bien sûr il y a des blessures, celles de l'enfance. Juliette entretenait des rapports complexes avec sa mère : « Je suis une enfant pas du tout désiré » raconte-t-elle. Elle n’était pas faite pour l’amour maternel lui demande-t-on? «Non. Elle était faite pour l’armée, pour le combat, pour l’héroïsme, sans savoir que les mères de famille, elles, sont héroïques aussi. C’est une mère absente ».

A la Maison d’arrêt de Fresnes

Enfant, Juliette était timide, toujours dans son monde et parlait peu. Elle rêvait de devenir danseuse : « Je suis entrée à l’Opéra comme rat ! » sourit-elle. Ses parents étant séparés, élevée avec sa sœur aînée Charlotte par ses grands-parents maternels près de Bordeaux, elle se souvient de l’amour de sa grand-mère et de son grand-père pour qui elle avait une immense affection: « C’était un homme généreux, un homme tendre. Je comptais sur lui tout le temps. Le jour où il est parti, il a emporté mon enfance avec lui ».


En 1939, c’est la guerre et sa mère s’engage dans la Résistance. Elle sera arrêtée en 1943 ainsi que sa sœur, puis déportées dans les camps de Ravensbrück, dont elles ne reviendront qu’en 1945, tandis que Juliette, en raison de son jeune âge, sera envoyée à la Maison d’arrêt de Fresnes. A sa sortie, elle a 16 ans. Seule et sans argent, elle trouve refuge auprès d’une amie de sa mère, la comédienne Hélène Duc qui avait été sa professeur de Français à Bergerac. Une période où elle va suivre des cours de théâtre, sans même imaginer qu’elle deviendrait chanteuse un jour.

Tous rêvent d’écrire pour elle


A la Libération, à Paris, c’est l’effervescence et avec elle l’envie de la jeunesse de se sentir vivre. Juliette découvre le bouillonnement culturel de la rive gauche et fréquente le Café de Flore, les deux  Magots et les nombreux cabarets de  Saint-Germain. Cheveux longs, frange au carré, pull et pantalon noirs, elle fascine par son allure, sa manière originale et hors normes de se comporter. Charles Trenet, Léo Ferré, Georges Brassens, Jacques  Brel… tous  rêvent d’écrire pour elle. A l’image de  Serge Gainsbourg qui lui  offre la chanson «La  javanaise». Elle chantera aussi la sensuelle et provocante «Déshabillez-moi», titre phare de son répertoire écrit en 1967 par  Robert Nyel et Gaby Verlor, qu’elle continue d’interpréter avec humour : « Je trouve ça marrant et qui plus est, ça me donne l’impression à moi, d’être tranquillement impudique ».

Icon QuoteMon métier, c’est interprète de luxe !


Vous étiez coquine remarque Stéphane Bern, « Moi ? Je ne suis pas coquine, je suis infernale ! ».  Tour à tour, amante, maitresse et éternelle amoureuse, à 19 ans, elle rencontre le champion automobile Jean-Pierre Wimille, qui se tuera quelques temps après lors d’une course en Argentine. Elle partagera  la vie du comédien Philippe Lemaire avec qui elle aura une fille Laurence, du Jazzman Miles Davis, du producteur américain Darryl Zanuck qui lui donna les plus beaux rôles au cinéma aux Etats-Unis, de l’acteur Michel Piccoli et connut une amitié très complice avec Françoise Sagan. Marié avec l’ancien pianiste de Jacques Brel, Gérard Jouannest, son partenaire de scène depuis 47 ans, elle n’a jamais cessé, depuis ses débuts au cabaret Le Bœuf sur le toit, de vouloir servir les textes des plus grands auteurs, de Jean-Paul Sartre, Merleau-Ponty à Jacques Prévert ou Boris Vian. « Mon métier, c’est interprète de luxe ! » s’amuse celle qui s’est toujours considérée comme la «servante» des mots des autres. 

Un dernier tour de chant

Libre, rebelle, femme engagée et magnifique interprète, après 70 ans de scène, elle a entamé une tournée  d’adieux baptisée «Merci». Merci à son public,  à la poésie, à la chanson, à l’amour et au miel de la vie. Un dernier tour de chant commencé au printemps 2015 qui se poursuivra en 2016 avec plusieurs grands rendez-vous, à l’Auditorium du Louvre (5 et 6 février), au Théâtre de la Ville à Paris (7 février), au Casino de Paris (17 avril)  mais aussi au Japon ou à Londres en juin. Chapeau et respect Juliette ! "


En 2015 elle était sur la grande scène de la Fête de l'Humanité. Elle nous avait donné un entretien.

Juliette Gréco a été magnifique et bouleversante sur la Grande Scène de la Fête de l’Humanité. Un récital qui a rassemblé des milliers de gens émus de voir la chanteuse faire ses adieux à la scène. Un grand moment chargé en émotion qui restera gravé dans nos cœurs.

mercredi 23 septembre 2020

« L’histoire instruit les possédants », l’éditorial de Cédric Clérin dans l’Humanité de ce jour

 


La lutte des Bridgestone est symbolique, non pas à cause des images chocs d’une lutte déterminée. Elle est emblématique parce qu’elle montre comment les possédants apprennent de l’histoire. Les précédents de Continental ou Goodyear les ont instruits. Changement de méthode : plus de fermeture brutale, mais un dépeçage petit à petit d’une usine pour enfin conclure qu’elle n’est plus assez compétitive. Chez Bridgestone, ce sont au moins six ans de travail de sape. Injecter ce poison à dose lente permet de faire monter d’un même mouvement la résignation, faire croire à la fatalité chez les salariés et jusque dans le bassin local.

 

Or, chez Bridgestone, comme dans bien des cas de fermetures d’usines, il n’y a aucune fatalité. Y a-t-il des besoins de pneus en France ? Évidemment oui. Il y a même de nouveaux besoins dans des formats que ne couvre pas l’usine de Béthune, ce que la direction sait parfaitement. L’entreprise a-t-elle les moyens d’investir ? Assurément, puisque 300 millions l’ont été en Pologne et en Hongrie. Les pouvoirs publics sont-ils prêts à suivre ? L’ensemble des responsables politiques le clament sur tous les tons. Et c’est là l’autre enseignement de cette crise. Si Bruno Le Maire ou Xavier Bertrand trouvent la décision de l’équipementier « ­révoltante », n’est-ce pas parce qu’elle invalide la stratégie des cadeaux aux entreprises qui prévaut depuis trente ans ?

 

Le rôle du politique sera décisif pour sauver Bridge­stone et les autres : établir une stratégie industrielle pilotée par les pouvoirs publics et non plus par les ­industriels privés. Prendre le contrôle des entreprises autant que nécessaire. Rompre les accords de libre-échange qui encouragent le dumping comme celui de Bridgestone. Agir pour que l’Union européenne ne soit plus un accélérateur de délocalisation, mais la force qui porte la renaissance de l’industrie verte de demain. Voilà ce que devraient faire nos gouvernants entre deux larmes de crocodile. 

 

« Système », l’éditorial de Laurent Mouloud dans l’Humanité de ce jour.


Des mains qui se glissent dans la culotte d’adolescentes, un sein « palpé comme de la pâte à modeler », des caresses dans le huis clos d’une salle de conservatoire. Mais aussi une loi du silence pesante comme une chape de plomb, une impunité écœurante de mâles tout-puissants. Les témoignages que nous révélons aujourd’hui dans nos colonnes ouvriront, espérons-le, un nouveau chapitre dans la dénonciation des violences sexuelles dont sont victimes les femmes. Cette fois, ce n’est pas le milieu clinquant du cinéma qui est visé. Mais celui beaucoup plus feutré et compassé de la musique classique. Las, le décor n’y change rien. Que ce soit sur un plateau de tournage ou dans les coulisses d’un orchestre, les mêmes mécanismes de domination patriarcale et de violence s’y répètent, ainsi que leurs corollaires de souffrances, parfois de vies brisées.

 

Notre enquête, qui s’inscrit dans le sillage du mouvement #MeToo, démontre, s’il le fallait encore, le caractère systémique de ces agressions à répétition et de leur dissimulation. À l’image d’autres milieux professionnels, celui de la musique classique reste marqué par une certaine misogynie et une omerta pesantes. Surtout lorsqu’on gravit les échelons du pouvoir. La plupart des compositeurs, des chefs d’orchestre, des professeurs de conservatoire, des directeurs de salle ou d’opéra sont des hommes. Postes-clés dont dépendent des carrières entières. Et face auxquels il n’est jamais simple, pour des victimes parfois dans une relation d’emprise maître-élève, de s’élever ou d’alerter sans craindre l’indifférence, l’isolement, voire le bannissement.

 

Cet engrenage infernal est bien connu depuis l’affaire Weinstein. Le combattre, passe évidemment par cette libération de la parole, par des suites judiciaires systématiques, par une prévention sérieuse et constante. On le sait. Mais également par une prise de conscience politique plus globale – et bien plus profonde qu’aujourd’hui – des mécanismes patriarcaux qui gangrènent nos sociétés jusque dans leur création artistique.