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samedi 25 février 2023

« CONSTITUANTES » LE BLOC-NOTES DE JEAN-EMMANUEL DUCOIN



INSTITUTIONS.  «Penser sans peur», disait Descartes ; «vivre pour la vérité», ajoutait Spinoza. Tout républicain digne de ce nom, qui tient à l’universel de sa patrie en agissant ici et partout à l’échelle du monde, doit désormais se poser une question simple mais lourde de signification: la Ve République a-t-elle vécu? Parvenu à ce point de crise démocratique et institutionnelle, regardons la vérité en face. Le régime du monarque-élu se trouve totalement à bout de souffle et, depuis l’arrivée de Mac Macron I et II, du haut de sa verticalité jupitérienne poussée jusqu’à la caricature, le sentiment de fracture entre le chef de l’État et les citoyens a connu une aggravation si inquiétante que tout retour en arrière paraît impossible. Autant le dire, la défiance croissante n’atteint plus seulement l’Élu des urnes, quelles que soient les circonstances du suffrage, mais bel et bien «la» politique en général – donc, en quelque sorte, tous les élus eux-mêmes, percutant de plein fouet cette sacro-sainte « représentation » qui leur est légitimement conférée. Ne soyons pas naïfs, Mac Macron en personne y réfléchit. Raison pour laquelle, si l’on en croit les dernières consultations au Palais, il songerait sérieusement cette fois à une «réforme des institutions», comme l’assurent certains conseillers. Un chantier lancé à bas bruit. Mais pas moins explosif que celui des retraites…

 

CONSTITUTION. Aussi incroyable que cela puisse paraître eu égard au climat social et politique (sans parler de l’affaiblissement de la majorité au Parlement), Mac Macron voudrait en effet montrer qu’il n’a pas renoncé à un projet censé «redonner de la souveraineté populaire» (sic), idée qui figurait dans son programme. Après avoir consulté Nicoléon et Normal Ier il y a quelques semaines, le prince-président réfléchirait au retour du septennat, au calendrier électoral, à la proportionnelle, voire à un nouveau redécoupage des super-régions. Mi-janvier, lors d’un dîner avec des éditocrates triés sur le volet, Mac Macron avait précisé sa pensée en ces termes: «Il faut se donner pour ambition de faire quelque chose de grand, sinon je ne suis pas pour le faire.» Dilemme. Si le chantier ne saurait se résumer à un simple toilettage de la Constitution, comment le concevoir alors que le pays est sens dessus dessous et que les conditions à réunir pour une modification de la Constitution (qui doit être approuvée par les deux Chambres en vote identique, puis à la majorité des trois cinquièmes des suffrages exprimés par l’ensemble du Parlement réuni en congrès) semblent inatteignables. Sauf par référendum. Solution improbable, évidemment, puisque l’auteur de la question deviendrait la cible – et sans doute la victime – de toutes les attaques.

 

CRISE. Mac Macron s’apprêterait donc à assumer un big-bang institutionnel? Attention aux mots, soyons sérieux. Il s’agirait au mieux d’un «accommodement». Car, de toute évidence, la Constitution, l’organisation des pouvoirs publics, la démocratie et donc la République ne correspondent plus aux attentes ni aux exigences de solidarité, de justice et à l’aspiration croissante à un nouveau mode de développement. Nous voici parvenus à un point de non-retour dangereux pour les équilibres fondamentaux de la nation. Nous sommes au bout d’un cycle, celui d’une démocratie représentative pensée à la fin du XVIIIe siècle, qui ne reconnaît au citoyen que la compétence d’élire des représentants qui vont vouloir pour lui. Un autre cycle s’ouvre et il ne réclame pas de demi-mesures: il a pour principe la compétence normative des citoyens, à savoir leur capacité d’intervenir personnellement dans la fabrication des lois et politiques publiques. À l’approche de son soixante-cinquième anniversaire, le régime fondé par le général de Gaulle est en voie de battre le record de longévité détenu jusqu’à présent, dans l’histoire constitutionnelle française, par la IIIe République (1870-1940). Un réajustement juridique soumis à une représentation nationale contestée, serait insuffisant pour rénover la Ve République. Seule une (r)évolution citoyenne pourrait permettre le vrai big-bang salutaire, par l’élaboration d’une Constituante, pleine et entière. Tout autre chemin nous conduit au chaos.

 

vendredi 17 février 2023

« RETRAITES : LE MENSONGE ORIGINEL DES 1200 EUROS... », Le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin !



Et soudain, le surgissement de l’événement imprévisible… Il a donc fallu attendre des semaines et de longs jours de quiproquos et de polémiques, puis le début du débat parlementaire, pour connaître – enfin – la vérité. Pour ne pas dire l’arnaque, pensée, voulue et relayée par les principaux éditocrates de notre cher et beau pays. Souvenez-vous. Peu après la présentation par la première sinistre du projet de loi de réforme des retraites, qui constitue une sorte de clef de voûte du quinquennat de Mac Macron II sans laquelle tout pourrait s’effondrer autour de lui, nous avions entendu cet argument: «Pas de retraite en dessous de 1200 euros.» Combien de ministres et autres thuriféraires ont-ils répété cet «élément de langage», jusqu’à y croire eux-mêmes sans doute, comme si défilaient sous leurs yeux des paysages imaginés servant une unique cause: convaincre le bon peuple, forcément crédule et prêt à gober n’importe quoi. Sauf que l’arnaque était là, nichée dans l’énoncé. La pension à 1200 euros brut minimum ne concerne que… 0,002% des salariés, avec une carrière complète au Smic ! Précision : en toute logique, parmi les 20% des retraités les plus pauvres, 9 sur 10 n’ont pas eu une carrière complète. Vous avez bien lu.

 

Au fond, tout s’explique dans cette rhétorique «mobilisatrice» de la Macronie : voler deux années à tous les travailleurs et travailleuses, en moyenne 36210 euros par personne, et augmenter de moins de 100 euros une personne sur 50000. Joli calcul. Au résultat tangible: 93% des Français rejettent son projet. Équilibre, justice, progrès: derrière les mots de la première sinistre, une entreprise de communication. Appelons cela le «service avant-vente». Nous imaginons, sous les lambris de la République, les soirées à phosphorer pour trouver le slogan passe-partout. Décryptons-le sommairement. Équilibre: contraindre les citoyens à travailler plus longtemps afin de soi-­disant «combler» un déficit qui n’existe pas, ou pas vraiment. Justice: toutes les classes populaires – l’ultramajorité de notre société – travailleront deux années de plus pour financer les sympathiques longues années de retraite à profusion des plus privilégiés. Progrès: le minimum retraite à 1200 euros. Nous y voilà.

Tromperie totale. Même le montant a été avancé comme un mensonge. En réalité, du moins pour ceux qui sont concernés, il s’agit de 1 193 euros brut, donc 1150 euros net…

 

En d’autres occasions, nous aurions pu en rire. L’affaire s’avère trop sérieuse pour sombrer dans la désinvolture. Prenez l’ineffable Olivier Véran, porte-parole du gouvernement, pris en flagrant délit de mensonge originel et dénoncé publiquement, comme ses collègues à portefeuille, par l’économiste Michaël Zemmour en direct dans la matinale du 7 février de France Inter – notons au passage la «déontologie» à géométrie variable de la co-présentatrice Léa Salamé. Interpellé un dimanche matin sur les mêmes ondes, mais par un autre présentateur, M. Véran fut dès lors mis au pied de ses contradictions. Plusieurs jours après, Léa Salamé devait admettre l’approximation coupable, sans aucune vérification ni travail en profondeur, reconnaissant finalement que «même nous, journalistes, on doit balayer devant notre porte». Dont acte. Question: le mensonge ainsi dévoilé l’aurait-il été sans l’intervention salutaire de Michaël Zemmour? Il y eut d’ailleurs plus grave. Selon l’économiste, avant que le débat parlementaire ne débute, «les députés étaient privés des données du débat», puisque le gouvernement avait sciemment omis de présenter aux élus les statistiques, pourtant connues, qui leur auraient permis d’estimer l’impact dudit projet, singulièrement sur les prévisions de croissance et l’emploi des seniors. Il ajoutait: «L’étude d’impact ne disait pas qu’environ une femme sur quatre serait concernée par un décalage de deux ans pour une pension quasi inchangée.» Avant de préciser: «Les chiffres présentés par l’exécutif, ou au contraire absents, étaient systématiquement sélectionnés non pas pour éclairer la réforme, mais pour en faire la réclame.» Au matin du mercredi 15 février, toujours sur France Inter, le ministre en charge, Olivier Dussopt, des trémolos dans la voix, dut finalement tout admettre en bloc. En y mettant les formes. Trop tard: l’homme fut pathétique. Ce n’était plus le surgissement de l’événement imprévisible, mais bien le surgissement de l’événement nécessaire…

 

jeudi 9 février 2023

« RETRAITES : UN ESSAI DÉCAPANT DE BERNARD FRIOT », le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin !



Dans son dernier livre, un essai revigorant et formateur intitulé Prenons le pouvoir sur nos retraites (éd. la Dispute), le sociologue et économiste Bernard Friot expose une interrogation bien dérangeante: «Pour une classe dirigeante qui tire tout son pouvoir de son pouvoir sur le travail, qui a le monopole de la décision sur la production et qui l’impose aux travailleurs, que ceux-ci soient indépendants ou dans l’emploi, sans qu’ils puissent décider rien de fondamental sur le travail, la question absolument vitale est la suivante: les retraités sont-ils d’anciens travailleurs retrouvant dans leur pension le différé de leurs cotisations et libérés du travail?» Ceux qui connaissent les travaux essentiels de Bernard Friot pourraient anticiper la suite. «La réponse, non moins vitale, de la bourgeoisie capitaliste est évidemment que les retraités sont d’anciens travailleurs.» Et il ajoute aussitôt que, selon lui, le drame viendrait du fait que «leurs opposants» auraient la «même réponse», précisant ce petit point d’Histoire: «Drame d’autant plus lourd que les opposants à la réforme sont les héritiers de celles et ceux qui, à la CGT et au Parti communiste surtout, ont construit au cours du siècle dernier la pension comme continuation d’un salaire de référence, sans que soit tenu compte des cotisations, ce qu’elle est toujours dans sa large majorité.»

 

Non sans une douce provocation, le décor est planté. Ou presque. Reste à préciser l’essentiel, avant d’en débattre sérieusement. «Un tel salaire de la libre activité, déconnecté de l’emploi, met en cause le monopole de la bourgeoisie sur la définition et l’organisation de ce qu’elle produit, écrit Bernard Friot. Les réformateurs capitalistes sont évidemment vent debout contre ce salaire de la libre activité, puisque leur puissance de classe repose sur l’absence de réelle liberté au travail des travailleurs.» Pour l’économiste, «c’est en défendant la retraite comme “hors travail” et en posant eux aussi les retraités comme “anciens travailleurs” que les opposants à la réforme perdent», car «ils sont alors sur le terrain des réformateurs». La salve, volontaire, s’applique-t-elle à nous remettre en cause sur la forme, ou à revisiter le sens profond de l’ambition héritée, par exemple, du programme du Conseil national de la Résistance? Les deux, vous avez compris. Le travail ne devrait donc pas être considéré comme «la fin du travail» mais comme «un levier formidable pour conquérir le pouvoir sur le travail» qui inviterait «à une passionnante mutation de ce que sont le salaire, le travail, le travailleur et la travailleuse». Le mode d’emploi? «Remplacer la prétendument nécessaire “avance en capital” par l’avance en salaires et mettre la production sur ses pieds: les travailleurs. Prendre le pouvoir sur nos retraites, c’est prendre le pouvoir sur le travail.» Inventer le salaire à vie, en somme.

 

Le bloc-noteur ne l’oublie pas, le travail est la part de nos activités réputées productives, puisque le travail produit de la valeur économique à l’occasion de la production de valeur d’usage. Bernard Friot le confirme, «dans le capitalisme, l’objet exclusif du travail est de produire de la valeur pour la valeur, pour mettre en valeur du capital dans une folle fuite en avant qui instrumentalise les valeurs d’usage : elles n’ont pas de fin en soi, la valeur d’usage n’est pas l’objet du travail. L’activité qui devient productive perd son objet de valeur d’usage.» Anthropologiquement, affirmons dès lors que, plus que la contrainte ou la pénibilité, cette «absence d’objet propre» pour ceux qui exercent une activité «caractérise le travail dans le capitalisme», puisque la finalité ne repose que sur la production de survaleur au profit de la bourgeoisie capitaliste. Le geste de Croizat qui consistait à supprimer le lien entre le niveau de pension et la somme des cotisations, déliant salaire et emploi, ne fut qu’une première étape. Près de quatre-vingts ans plus tard, n’est-il pas temps de passer à la seconde étape en supprimant les annuités, mais en préservant un âge légal de départ? Petite indication: en 1982, 75% des Français se disaient «persuadés» que la retraite se prendrait bientôt à 55 ans pour tous. C’était une évidence de «civilisation». Aurions-nous renoncé à tout ?

 

vendredi 3 février 2023

« RETRAITES : MACRON A-T-IL DÉJÀ PERDU ? », le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin.



Et si Mac Macron avait déjà perdu la partie? La question peut paraître saugrenue, sauf qu’elle se pose désormais. Et la réponse s’y trouve, en quelque sorte. Souvenons-nous que le prince-président, dans son livre-programme au titre ronflant, Révolution, entendait tout changer en politique et qu’il incarnait à lui seul, au moins par sa jeunesse, cette ambition. Il voulait dynamiser les pratiques, responsabiliser, échanger, jusqu’à octroyer du pouvoir au terrain. Six ans plus tard, malgré sa réélection (dont nous connaissons les circonstances), le bilan s’avère catastrophique et mortifère pour la politique elle-même. Sa volonté de passer en force sur les retraites en est le symbole le plus ultime. Certes, l’Histoire pourrait lui donner raison, comme le rap­pelait cette semaine le chroniqueur politique Thomas Legrand: «Il existe encore dans la Macronie ce petit fantasme sarkozien selon lequel une réforme passée, malgré plus d’un million de manifestants à chaque défilé, serait une preuve de courage et de ténacité politiques.» N’oublions pas, en effet, que le seul échec des libéraux reste la victoire des cheminots contre la mise en cause de leur régime de retraite par Juppé en 1995, sachant que Nicoléon allait imposer la même réforme en 2008. Depuis trente-cinq ans, toutes les «réformes» entreprises ont ainsi été réalisées, sauf celle de 2019, barrée par le Covid et le confinement.

2023 ne ressemble en rien au passé, fût-il récent, et quelque chose dans l’air nous laisse à penser que la marge de manœuvre de Mac Macron est si réduite qu’aucun des scénarios possibles ne pourrait lui convenir. Primo : la loi est votée, en échange de «compensations». Mais franchement, face à la colère populaire et à l’ampleur du rejet des mesures phares (64 ans et allongement de la durée de cotisation), nous ne voyons pas quels «gestes» pourraient être assez crédibles pour éteindre le feu sous la marmite. Secundo : Mac Macron et sa première sinistre poussent au coup de force parlementaire jusqu’au bout, le texte est adopté d’une manière ou d’une autre, avec les conséquences sociales que nous connaissons. À l’évidence, ce choix laisserait une telle impression de mépris que ce serait, sans nul doute, l’un des derniers actes du pourris­sement généralisé de notre démocratie. L’hypothèse n’a rien d’impossible. Sauf à s’étonner d’entendre la cheffe du gouvernement marteler que le report de l’âge de départ à 64 ans «n’est plus négociable» ou son ministre de l’Intérieur ironiser sur cette société «sans travail» et sans «effort» que prônerait une gauche composée de «bobos» cherchant à «bordéliser» le pays. Bonjour le niveau, alors que Mac Macron s’était promis-juré d’inscrire cette réforme dans son bilan, quitte à donner l’impression d’avoir raison seul contre tous, lui détenant le savoir (sic), et l’ultra­majorité des autres n’ayant pas la capacité de comprendre la démarche…

Mais pour le bloc-noteur, il reste évidemment un tertio dans ces scénarios: le retrait du texte, ni plus ni moins, après une mobilisation grandissante et durable. Une victoire du peuple, en somme, qui pourrait même intervenir après le vote de la loi. Un précédent existe: le CPE, adopté au Parlement en 2006, mais jamais appliqué sur décision de l’exécutif en raison des fortes manifestations. Dans ce cas de figure, une formidable crise politique succéderait à cette défaite du prince-président, accusé d’avoir inutilement créé le chaos tout en pulvérisant sa majorité (relative). Dès lors, le second et dernier quinquennat serait lui aussi mort-né, et nous aurions au Palais – souhaitons-le – un astre mort, incapable de gérer les affaires courantes. Une question se pose: peut-il seulement prendre ce risque? Et s’il le prend, ne serait-il pas conduit à dissoudre l’Assemblée nationale, voire carrément à démissionner? Beaucoup de rumeurs circulent ces jours-ci dans les coulisses du pouvoir. Un conseiller d’État nous disait en début de semaine: «C’était déjà vrai avant, mais là il va trop loin en voulant réformer contre le peuple. Il est pris à revers et quoi qu’il se passe, il perd…»

 

samedi 22 octobre 2022

« Politique(s) », le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin



A propos de la "violence" des grévistes...

Pente. «Le capitalisme pourrissant secrète de la violence et de la peur à haute dose», écrivait le regretté Daniel Bensaïd en 2009. Et le philosophe ajoutait: «Il s’agit de faire en sorte que la colère l’emporte sur la peur et que la violence s’éclaire à nouveau d’un objectif ­politique, à la façon dont Sorel revendiquait une nécessaire violence de l’opprimé, mais une “violence éclairée par l’idée de grève générale”.» L’actualité toujours tranchante de ces mots possède quelque chose de prophétique, à moins de considérer, bien sûr, une sorte de permanence historique dans les récits des luttes épiques jamais ­totalement achevées. Vaste question existentielle pour tout aspirant au changement. Ainsi donc, à la faveur du moment présent, les grévistes, quels qu’ils soient, porteraient en eux une telle «violence» qu’il faudrait éradiquer jusqu’au droit pourtant constitutionnel de la grève elle-même. Curieuse époque, où les modes revendicatifs sont niés, moqués, insultés avec tant de haine que nous ne savons plus quand s’arrêtera la pente fatale de l’ignominie. Le grand mouvement de contre-réforme des années 1980 et 1990 a amplifié ces tendances au détriment des espérances d’émancipation des séquences précédentes. Baudrillard notait que surgirent alors les fréquences d’une violence rituelle, existentielle, spectaculaire, dépolitisée, où le bûcher des vanités marchandes tenait plus du feu de peine que du feu des joies partagées. Il écrira d’ailleurs en 2004: «Certains ­regretteront le temps où la violence avait un sens; la violence idéologique, ou encore celle, individuelle, du révolté qui relevait encore de lesthétisme individuel et pouvait être considérée comme un des beaux-arts.»

Opprimés. Souvenons-nous de la révolte des banlieues françaises de 2005 qui avait pu faire passer une partie de la jeunesse ghettoïsée et stigmatisée de la honte à la fierté «d’être du 9-3». Sauf que, cette violence parfois muette et souvent autodestructrice n’avait pas trouvé à s’inscrire, comme celles de Watts (1965), d’Amsterdam (1966), de Paris (1968), de Montréal (1969) dans un réel mouvement social d’émancipation ascendant débouchant inévitablement sur «de la» politique. Alors que nous vivons la fin d’un cycle, celui d’une démocratie représentative trop adossée à la monarchie républicaine, la violence même symbolique ne serait-elle plus ni ludique, ni sacrée, ni idéologique, mais structurellement liée à la consommation? Si Sorel croyait à une «violence éclairée par l’idée de grève générale», retenons au moins la leçon: rien ne peut se concevoir sans objectif politique majeur, un objectif qui dépasse précisément les individualismes, pour devenir constitutif de la subjectivation des opprimés, des plus faibles.

Sens. Autre temps, autres mœurs idéologiques. L’impunité des puissants du capitalisme globalisé entretient une violence structurelle omniprésente, celle que Pierre Bourdieu appelait «une loi de circulation de la violence». Disons les choses clairement, et c’est exactement ce que vivent les citoyens de France ici-et-maintenant: il existe désormais un désespoir programmé, poussé à son paroxysme en tant que forme nouvelle dune violence oppressive ayant pour but de briser toutes les volontés de résistance, citoyenne, syndicale et politique. Ainsi, convoquer le mot «violence» lorsqu’il s’agit d’évoquer les luttes sociales concrètes, dures et durables, est toujours un contresens historique et une entrave à l’à-venir. Chacun son espace du sens et du collectif, dont la politique, la politique seule en dernier ressort, doit garder l’accès ouvert. N’est-il pas réconfortant, comme le ­signalait cette semaine une chroniqueuse du Monde en évoquant «le retour de la question sociale» (tout arrive), que le mouvement social en pleine fusion redéfinisse, enfin, un peu, ce qui «nous» constitue par l’action?

 

jeudi 8 septembre 2022

« Source(s) », le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin



La Fête, unique au monde, est un repère fidèle.

Aventure. Toute nouveauté incite au retour aux sources, comme si l’exigence de changement se devait de puiser dans quelques matrices impérieuses. Ce vendredi 9 septembre 2022 n’est pas une date ordinaire pour l’Humanité, qui ouvre un original chapitre du grand livre de son histoire populaire plus que centenaire. Une Fête réinventée s’installe donc au cœur de l’Essonne avec l’objectif de bâtir, d’ores et déjà, d’inédits horizons en ouvrant les portes du futur. Bien sûr, le bloc-noteur n’oubliera pas de sitôt les «adieux» à La Courneuve, tout ce qu’il fut en grand et en relief de ce rendez-vous annuel, durant des décennies, fruit d’une aventure unique en son genre. Mais qu’on se le dise: un site n’est qu’un site et si nous voguons désormais en un autre lieu, aucune raison d’angoisser ou de se crisper. Au contraire. La fraîcheur d’un défi que nous savons mémorable s’impose à tous. Nous relevons le gant, collectivement. Ce n’est ni la fin du monde, ni le début d’un autre, juste la suite de cette Histoire en ampleur, avec sa majuscule, qui réclame de la précaution et de l’engagement à 100%. Car cette Histoire, ancrée au vingtième siècle, reste d’une extrême fragilité face à l’«examen d’émotion politique» lucide qu’appellent les circonstances de notre ici-et-maintenant. «Réussir» la Fête fut toujours une évidence: évoquons, cette fois, un «impératif» absolu.

Justice. Évoquant plus haut le «retour aux sources», allez savoir pourquoi, il fallut convoquer Jean Jaurès. Un peu facile, direz-vous. Sauf que la passion pour le créateur de l’Humanité demeure un phare, sinon un exemple inépuisable. En 1887, il déclarait solennellement: «Plus de lumière, demandait Goethe avant de mourir! Plus de justice, demande notre siècle, avant de finir! Or, pour réaliser la justice, il faut deux choses: la clarté dans l’esprit et la générosité dans le cœur, il faut l’élan et la science, il faut le coup d’œil et le coup d’aile.» La dernière formule, éblouissante, fut en quelque sorte l’acte de naissance du Jaurès journaliste pour les vingt-sept années suivantes, qui marquèrent la politique française et laissèrent en héritage commun un bien précieux: l’Humanité«Comment donner le beau nom d’humanité, dira-t-il alors, à ce chaos de nations hostiles?» Il répondit par cette formule sibylline: «L’humanité n’existe point encore ou elle existe à peine», plantant l’arbre du journal sur l’humus philosophique (lire Jaurès, la passion du journalisme, de Charles Silvestre, le Temps des Cerises, 2010). À propos de «Notre but», premier éditorial de Jaurès en 1904, le philosophe Jacques Derrida écrira dans le même journal, en 1999: «On n’est pas encore en mesure de déterminer la figure même de l’Humanité que pourtant on annonce et se promet ainsi.» Et il ajoutait: «Magnifique! Intolérable! Une telle audace doit éveiller chez certains des pulsions meurtrières… Ils ne supporteraient pas de voir mettre en question tremblée ce qu’ils CROIENT SAVOIR.» D’un siècle l’autre, les penseurs se répondent.

Acte. Nous le savons, l’autorité n’est pas la puissance, elle ne doit pas sa domination à la force mais à son inscription dans un ordre symbolique. Cette Fête unique au monde en est le repère fidèle, par sa douce alliance de rêveries concrètes et de profondes envies d’en découdre avec la matière politique dans ce qu’elle a de plus noble, comme si nous étions tous les dépositaires de cette gigantesque chaîne d’union de centaines de milliers de mains, gonflés d’un souffle porteur, poussés dans le dos par l’exigence de transformations. Ces mains tenues et solides constituent l’unité même de l’histoire de l’Humanité et de sa Fête, ce «patrimoine national» qui est tout sauf un musée. Le journal de Jaurès nest pas un testament mais un acte de vie recommencé, un cri de naissance constant qui renvoie au cri de l’homme assassiné. Décrire le monde, n’est-ce pas déjà vouloir le changer?

 

vendredi 20 mai 2022

« Burkini(s) », le bloc-notes des Jean-Emmanuel Ducoin



Tout est prétexte pour réactiver la polémique identitaire.

Quiproquos. Vu la séquence politique, franchement, nous aurions pu nous épargner une telle polémique. Alors que depuis plusieurs mois nous étions – enfin – sortis des thématiques rances et involutives (identités, sécurité, etc.) au profit des vrais sujets qui préoccupent les citoyens (salaires, pouvoir d’achat, etc.), nous voilà subitement replongés dans un bain inutilement bouillonnant. Ainsi, après une longue trêve, le burkini retrouve une place inattendue dans le débat public et médiatique, au point de (re)devenir absurdement une «affaire nationale». À Grenoble, donc, le conseil municipal a décidé que se vêtir à sa guise dans les piscines serait une ardente obligation qui ne souffrait aucun délai. Très bien, formidable, pourquoi pas. Le bloc-noteur, qui déteste la police du vêtement, surtout en République laïque, estime que dans l’espace public chacun a le droit de se déguiser à sa convenance, puisque tel reste l’esprit de nos ferments. Petit rappel: dans la ville de M. Piolle, comme ailleurs, nous nous sommes longtemps satisfaits de la nage en maillot moulant, pour limiter l’étendue du tissu. Des raisons d’hygiène tout à fait compréhensibles. Autrement dit, le bermuda était tout autant proscrit que le burkini. Sauf que, depuis quelques années, l’histoire est terminée. Et les élus de Grenoble ont choisi ce moment-là pour remettre la question aux avant-postes, et avec elle les sempiternels quiproquos sur l’islam. La bataille du maillot de bain comme nature profonde des fantasmes à la française. Comment ne pas le regretter?

Inconcevable. Mais revenons à l’essentiel. Sauf à considérer que le burkini est un cheval de Troie des islamistes ou des séparatistes d’un islam ultraconservateur – idée pourtant absurde –, pourquoi la simple évocation de ce type de maillot suscite-t-elle semblables commentaires si déplacés que beaucoup perdent raison? Souvenons-nous, par exemple, que le port du burkini n’est pas, et ne saurait être, aux yeux des fondamentalistes radicaux autorisé en islam. Les théologiens le rappellent souvent: pour les croyants musulmans les plus rigoristes, il est plutôt inconcevable pour une femme de simplement fréquenter une piscine… et encore moins de s’y mélanger, quelle que soit sa tenue, surtout s’il s’agit d’un vêtement moulant. Mais alors, où est le problème? Et pourquoi tant de cris de honte?

Règle. En vérité, tout est prétexte pour réactiver de la controverse identitaire quand celle-ci paraissait noyée. L’affaire redevient donc politique. N’y voir aucun hasard. Au soutien de leur délibération, les élus grenoblois ont eu beau expliquer que la loi de 1905 sur la laïcité était «très claire» sur le fait de garantir la liberté de porter des signes religieux dans l’espace public, y compris les piscines. Ils ont même ressorti l’avis du Défenseur des droits Jacques Toubon et les arrêts du Conseil d’État de 2016 sur les plages du sud de la France. Toutes ces décisions laissent le libre choix, à condition de respecter l’hygiène et la sécurité. La règle s’impose à tous: neutralité des acteurs publics, liberté des citoyens. À ce propos, il est un endroit où les choses se déroulent dans le calme et la sérénité. À Rennes. Oui, des femmes nagent en burkini dans les piscines de la capitale bretonne depuis que le règlement intérieur de ces équipements a été modifié à l’unanimité des élus en 2018. Le règlement stipule que les tenues de bain «conformes aux exigences de sécurité et d’hygiène (…) ne doivent pas avoir été portées avant l’accès à la piscine». Et tout se passe dans le meilleur des mondes, sans excès ni haine, sans anathèmes ni disputes. Conclusion: puisqu’il ne s’agit en rien d’une revendication communautaire, la République n’est pas en danger. Et maintenant, revenons aux sujets essentiels!

 

vendredi 25 mars 2022

Le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin

 


Séquence(s)

Cynisme. Au trentième jour de la guerre en Ukraine, tandis que le monde bascule dans l’inconnu avec la perspective de heurts inédits au XXIe siècle, nous voilà donc à seize jours du premier tour de la présidentielle. Jusque-là, nous aurions eu tort de reprocher à Mac Macron de s’occuper des hautes affaires internationales, dans un moment d’horreur et de morts. En toute lucidité, chacun a pu néanmoins constater qu’il a profité de cette situation extrême, d’une manière si évidente et assumée qu’elle s’apparentait à une forme de cynisme politique. Jouer de sa toute-puissance, laisser filer le temps, refuser toute confrontation et glisser passivement vers un succès annoncé. Seulement voilà, son entrée effective dans la bataille nationale a tout modifié. Depuis la présentation de son programme, un petit quelque chose dans l’air s’amoncelle comme des cumulus. Il porte une définition simple, à laquelle il n’échappera pas: le retour de la question sociale!

Abrasif. Au moins, les choses sont claires. En assumant l’option d’un projet social dur pour les cinq années qui viennent, Mac Macron reprend l’une de ses thématiques chéries de 2017. À l’époque, le futur élu parlait déjà des «peurs françaises». Dans son livre-programme Révolution (XO Éditions), en 2016, il se désolait de ces Français «recroquevillés sur (leurs) passions tristes, la jalousie, la défiance, la désunion». Il y percevait «une certaine forme de mesquinerie, parfois de bassesse, devant les événements». Cinq ans après, la situation a empiré. Hallucinante perspective, celle de voir l’homme du passif et de l’échec nous rejouer le coup, sachant qu’il osa affirmer qu’«il nous faut réglementer notre système capitaliste et inventer un nouveau modèle». Sa philosophie? Elle se décline toujours dans les transformations à opérer au sein de la société, justifiant, par exemple, que le revenu de solidarité active soit versé en contrepartie de quinze à vingt heures d’activité ou que l’assurance-chômage soit moins généreuse en période de croissance. Émancipation par le travail (sic), donc, qui prend ses racines dans l’école. Pour que celle-ci s’adapte aux nouveaux besoins de la nation, le candidat assume un projet «abrasif», selon les mots d’un de ses proches cité par le Monde, visant à bousculer en profondeur le système éducatif. Quant à la réforme des retraites avortée en 2020, elle sera reprise, en fixant désormais l’âge de départ du travail à 65 ans. Travailler plus… pour travailler plus.

Crises. Le prince-président peut se prévaloir d’un bilan, un seul. Celui d’avoir déstabilisé la droite, après avoir siphonné le Parti socialiste. Le bloc-noteur rappelle que son objectif était évident: rester en tête à tête avec Fifille-la-voilà. Par la brutalité de ses réformes futures, y parviendra-t-il en promettant la régression sociale à tous les étages? Rien n’est moins sûr. Car le débat vient de changer d’orientation tout aussi brutalement. Nous entrons dans une nouvelle séquence, courte certes, mais dangereuse pour l’hôte de l’Élysée. Une question se pose: les électeurs auront-ils le temps et l’envie de se décider en fonction du contenu des réformes programmées par le favori du scrutin? L’atonie de la campagne, avalée par l’actualité dramatique faite de bombes et de fureur, ne le garantit pas. Mais Mac Macron se retrouve dorénavant dans le «dur». Récemment, le candidat déclarait qu’il ne se souciait pas de l’image qu’il renvoyait. Keynésien ou libéral, de gauche ou de droite? «Je m’en fiche royalement, totalement, présidentiellement», avait-t-il lancé. Ce choix des mots, alors que des millions d’électeurs risquent de se déterminer in extremis. À l’heure des grandes crises, les Français souhaitent-ils vraiment une droitisation à outrance et la continuité du matraquage social, quand 61% d’entre eux rejettent ce programme, selon un sondage Elabe ?

vendredi 11 février 2022

Valeur(s), le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin.



Le monde du travail, ou l'atomisation contrainte des formes collectives

Effritement La question sociale revient donc en force, tandis qu’un vent mauvais souffle sur le modèle français – du moins, ce qu’il en reste. Un peu de mémoire. Au mitan des années 1990, nous portions le diagnostic prédictif d’un «effritement» généralisé du monde salarial pour caractériser les effets densemble des transformations qui ne cesseraient de se généraliser: une société des «individus» sinstallait massivement, avec son corollaire crépusculaire, la montée des incertitudes, jusqu’à l’édification d’une «société du risque» pour la majorité du peuple soumis aux aléas des temps incertains. À l’époque, certains doux rêveurs parlaient encore d’«effondrement» possible en prophétisant la fin du salariat (rien de moins), voire la fin du travail. Ces discours n’existent plus, seule reste une espèce d’hystérisation de la «valeur travail». Autrement dit, trente ans plus tard, nous sommes de plain-pied dans cette nouvelle réalité.­ Et cette constellation de risques s’organise essentiel­lement autour de la notion de «risque social» en tant qu’émiettement dramatique des structures du monde du travail. En 1995, nous pouvions et nous devions souligner limportance de la précarisation des relations de travail qui était, avec le chômage de masse, la manifestation principale de la dégradation en cours des conditions salariales. Désormais, nous avons assisté à l’installation d’une précarité qui constitue un registre permanent des relations de travail. Une sorte d’infra-­salariat au sein du salariat lui-même.

Avenir Le constat s’avère ainsi éloquent. Mais personne ne peut affirmer où s’arrêtera ce processus, à qui profitera cette forme d’atomi­sation contrainte des formes collectives, et surtout si nous traversons – ou non – une période charnière qui pourrait déboucher sur des moments de «destruction créatrice». Avenir imprévisible, de toute évidence. Transposons-nous un instant à la place des observateurs sociaux de la première moitié du XIXe siècle, au moment de limplantation du capitalisme industriel en Europe occidentale, lorsque l’exploitation maximale des travailleurs paraissait s’imposer comme la contrepartie nécessaire de l’industrialisation. Le «paupérisme» dalors était décrit et combattu, mais personne naurait imaginé un futur meilleur aux prolétaires, sauf à s’appeler Karl Marx et prôner la nécessité­ de détruire le capitalisme naissant et d’abolir le salariat. Rien ne se produisit. La Révolution n’a pas eu lieu en Europe de l’Ouest. Et le salariat n’a pas été éradiqué. En revanche, le prolétaire a arraché le statut de salarié protégé des années 1960. Conclusion: la construction de la société salariale fut une ruse de lhistoire du capitalisme, imprévisible un siècle avant quelle ne simpose.

Classe Le bloc-noteur constate amèrement que la nouvelle conjoncture de l’emploi au XXIe siècle, dans un espace globalisé et financiarisé à outrance, creuse les disparités entre les différentes catégories de salariés, au détriment des strates inférieures du salariat. Toutes les inégalités se sont creusées. Et les individus déjà placés «au bas de l’échelle sociale» ont vu saccroître leur subordination. Une nouvelle inégalité a dailleurs surgi, celle entre salariés de même statut, qui a brisé les «solidarités intracatégorielles» qui reposaient sur lorganisation collective des travailleurs. Question dérangeante: cette transformation paraît-elle de nature à remettre profondément en cause la notion de «classe», en ce quelle entraîne une décollectivisation des conditions de travail et des modes de lutte des salariés? Ou, au contraire, aide-t-elle à une redéfinition totale du concept de classe en son évidence, qui appelle, sinon une Révolution, au minimum une transformation sociale radicale.