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mercredi 19 octobre 2022

30°C le 18 octobre : « L’hiver va se contracter », explique Christophe Cassou, climatologue

 


Alors que des températures flirtant avec les 30 °C sont attendues dans le sud-ouest, Christophe Cassou, climatologue et directeur de recherche au CNRS, rappelle la nécessité absolue de réduire nos émissions de carbone. Entretien.

Des températures record pour un mois d’octobre sont attendues cette semaine, dans le sud et le sud-ouest de la France. Comment analysez-vous ce nouveau coup de chaud ?

Nous sommes dans la continuité d’un été très favorable aux vagues de chaleur. En quelques mois, nous aurons vécu, en Europe, une grande partie des processus atmosphériques qui conduisent à des vagues de chaleur : d’abord ce que l’on appelle des plumes de chaleur, caractérisées par un air chaud transporté depuis le Maghreb, vers le nord et associé à une petite dépression. Ensuite, nous avons vécu la combinaison d’une plume et d’un dôme de chaleur, statique et caractérisé par un anticyclone sur l’ouest de l’Europe qui a favorisé une compression d’air vers le sol. Aujourd’hui, nous subissons une nouvelle vague de chaleur, cette fois-ci associée à de grandes modifications de la circulation atmosphérique planétaire. Généralement, les vents d’ouest qui viennent de l’Atlantique ceinturent, en quelque sorte, la planète. Mais il arrive que ces vents ondulent, à la façon d’un serpent créant des méandres. Cette ondulation génère des vents de sud qui aspirent l’air chaud d’Afrique et le pousse vers le nord. C’est ce qui se passe en ce moment. Il s’agit de phénomènes « normaux », en ce sens qu’ils ne sont pas créés par l’influence humaine. En revanche, l’influence humaine agit comme un dopant. C’est ce qui explique que les records tombent régulièrement. Les vagues de chaleurs sont plus intenses, plus fréquentes, plus longues et surtout, interviennent désormais en juin et en septembre, c’est-à-dire dehors des périodes traditionnelles,

2022 est-elle définitivement l’année du réchauffement climatique en France ? Est-ce un point de bascule ?

Climatiquement parlant, non. Par contre, dans la prise de conscience, je l’espère. Nous venons d’expérimenter l’ensemble des risques exacerbés par le réchauffement climatique : Sécheresses, vague de chaleur, canicules, orages extrêmes, inondations. L’influence humaine de 2022 sur le climat est la même que l’année précédente, mais ses conséquences sont de plus en plus graves. C’est cela qu’il faut retenir de cette année : les fluctuations du climat, parfois chaotiques, sont renforcées par l’activité humaine.

Faut-il s’attendre à la disparition des automnes ?

On ne peut pas l’affirmer. Mais il faut s’attendre à un raccourcissement des printemps et à des automnes tardifs. La saison estivale va se rallonger et l’hiver se contracter. Nous sommes sur cette trajectoire depuis longtemps. Pour le climatologue que je suis, cet été 2022 n’est pas une surprise. Nous savons que la France vit à un rythme de réchauffement de l’ordre de 1,7 °C. Cet été n’est pas non plus une rupture, il est simplement emblématique des effets du changement climatique. Il est un avant-goût de ce que l’on va vivre dans les prochaines années. Un été classique de 2050.

Est-il encore question d’adaptation ou est-ce trop tard ?

L’adaptation est une nécessité absolue. Chaque dixième de degré supplémentaire rend l’adaptation plus complexe. Il faut agir maintenant. Pour certains écosystèmes marins et terrestres, le point de non-retour a été atteint. Mais pour ce qui est de l’agriculture par exemple, il fait absolument accélérer l’adaptation de nos systèmes. D’autant plus que nous savons que s’adapter à un climat qui change permet d’atténuer le changement climatique lui-même, car les mesures d’adaptation comprennent des mesures de réduction des émissions de carbone. L’agro écologie comme l’agro foresterie conduisent par exemple à plus de résilience. L’adaptation et la décarbonation doivent être conjointes.

Que faut-il faire pour inverser la tendance ?

Les rapports du GIEC sont très clairs : sans réduction immédiate et soutenue de nos émissions de gaz à effet de serre et de l’artificialisation des sols, il nous sera impossible de limiter le réchauffement global en dessous de 2 °C, comme inscrit dans l’accord de Paris. Les leviers existent. Les bonnes pratiques aussi. Les réponses ne sont pas à inventer, elles sont à implémenter. C’est un enjeu politique et démocratique. Il s’agit de mettre en œuvre la transformation de nos sociétés vers des modes de vie bas carbone. Les transformations sont par essence collectives. Et d’une certaine manière, cet été 2022 aura été un coup de semonce, mais également un plaidoyer pour l’action

Entretien réalisé par Marion d’Allard

 

vendredi 2 septembre 2022

Capitalisme et littérature, l'essai décapant d'Hélène Ling et Inès Sol Salas



Les deux femmes de lettres publient  le Fétiche et la plume, un essai qui analyse les conséquences du capitalisme sur la littérature du point de vue du marché du livre, mais aussi de la forme, du style, des sujets abordés. Entretien.

 

«La finance impose ses critères au livre»

Agrégées de lettres, enseignantes et autrices, Hélène Ling et Inès Sol Salas sont aux deux extrémités du champ littéraire, là où la littérature se fait, s’écrit et se transmet. À partir de leurs expériences, constatant la profusion de livres publiés, la confusion des catégories éditoriales et la difficulté des jeunes à accéder à la littérature, elles ont écrit un essai pour donner des clés permettant de mieux comprendre la situation actuelle. Les autrices du  Fétiche et la plume (Rivages, à paraître le 7 septembre) viendront à la Fête de l’Humanité débattre de la concentration des grands groupes d’édition et de la mainmise de Vincent Bolloré sur le secteur.

La littérature est-elle devenue un produit comme les autres et, si c’est le cas, depuis quand?

L’entrée de la littérature dans le champ des échanges marchands a commencé dès le XVIII e siècle: l’écrivain sort de lancienne logique du mécénat pour sinsérer sur le marché. Au XIX e siècle, avec l’industrialisation, la naissance de la presse et la massification de l’enseignement, se met en place un marché de la production littéraire structuré par celui de l’édition. Certains, tel Zola, ont pu voir dans cette professionnalisation une forme d’émancipation. Plus indépendant, l’écrivain se retrouve néanmoins soumis à des mécanismes anonymes et hors de contrôle. À partir des années 1950, le monde de l’édition suit l’évolution socio- économique, marquée par la globalisation, la financiari- sation et la numérisation des échanges. Souvent familiales, les maisons d’édition sont rachetées par de plus grandes, puis, dans les années 1980, par des groupes industriels qui ont investi dans le secteur du divertissement et des médias, dont l’édition devient un des appendices. André Schiffrin, grand éditeur américain, l’a appelé «l’édition sans éditeurs». Le livre devient alors un produit comme un autre: il se doit d’être vendable pour être rentable, sur une ligne du temps médiatique et selon les créneaux du marché, rendant de plus en plus difficiles toute politique d’auteur et l’émergence de plumes nouvelles ou d’ouvrages singuliers, atypiques.

Pourquoi l’ancienne frontière entre une littérature de divertissement et une littérature de création, héritée du XIX e siècle, n’est-elle plus pertinente ?

Cette distinction à elle seule n’opère plus depuis que les deux registres ont fusionné, il y a un demi-siècle, à l’ère postmoderne. Mêlant avec ironie les niveaux de culture, les matériaux et les tonalités, les artistes se sont emparés du domaine «pulp» pour renouveler les genres. On peut citer William Burroughs, Jean-Patrick Manchette ou l’écriture hybride d’Elfriede Jelinek. Que les catégories culturelles soient poreuses, voire abolies, constitue l’histoire littéraire et acte la mort de la littérature au sens patrimonial. Mais la notion actuelle de confusion des signes n’est justement pas un projet esthétique d’auteur. Orchestrée par les stratégies éditoriales et médiatiques, elle annule les seuils implicites qui différenciaient, dans les collections, dans la réception, les pratiques d’écriture, leur ambition et leur complexité. Lorsque  Je vais mieux, de David Foenkinos, paraît dans la collection « Blanche » chez Gallimard, c’est le créneau commercial «feel good» qui devient littérature générale. Par un jeu de codes, l’œuvre de Jean d’Ormesson rééditée dans « la Pléiade » rejoint des pratiques littéraires sans commune mesure avec la sienne. Joël Dicker, Guillaume Musso ont pu changer d’image au gré de campagnes de promotion stratégiques. Or, la réception par le public se modèle selon l’esprit de l’offre et fait les frais de cette politique éditoriale.

La période récente est marquée par la surproduction et une hyperconcentration au profit des grands groupes. Quelles sont les conséquences de ces phénomènes?

L’édition en France s’articule autour de quatre grands groupes (Hachette, Editis, Média Participations, Madrigall) qui détiennent à eux seuls presque 90 % du marché. Cela pose la question de l’indépendance éditoriale, de la survie des «petits » éditeurs, de la librairie indépendante et, plus généralement, de la stabilité du milieu. En juillet 2022, Vincent Bolloré semble avoir renoncé à son projet de fusion des groupes Hachette et Editis, face à la résistance des libraires et d’éditeurs tels qu’Antoine Gallimard ou Françoise Nyssen, et aux règles de la concurrence européennes. Cela aurait conduit à la naissance d’un groupe en situation de quasi-monopole – du jamais-vu dans l’édition française. Le fait qu’il préfère céder Editis pour obtenir Hachette Livre est plutôt une bonne nouvelle. Néanmoins, tout laisse à penser que c’est une façon de repousser dans le temps la logique monopolistique. En effet, s’offrir Hachette et son puissant réseau de distribution n’a rien d’anodin. Rappelons qu’il s’agit du premier groupe d’édition français, le plus présent à l’international, avec un poids symbolique fort: non seulement Hachette détient des maisons prestigieuses (Grasset, Fayard, Stock), mais il a un poids considérable dans le secteur scolaire et dans la vente de livres de poche. Pour qui a des intentions non seulement financières mais aussi idéologiques, détenir Hachette demeure très stratégique, d’autant que ce groupe éditorial sera adossé à l’empire médiatique en pleine expansion du milliardaire. Cette tentative d’OPA a déstabilisé le milieu éditorial, démontrant une fois de plus combien celui-ci est vulnérable, soumis à la valse des rachats, reventes, découpes et appétits monopolistiques. Nous ne savons encore rien du repreneur d’Editis, ni de l’évolution et des volontés d’expansion de Hachette, sous la houlette de Vincent Bolloré. Son influence s’est déjà fait sentir dans le milieu par des phénomènes d’autocensure ou des nominations tendancieuses (Lise Boëll, éditrice historique d’Éric Zemmour, à la tête de Plon, par exemple).

“ À PARTIR DES ANNÉES 1950, LE MONDE DE L’ÉDITION SUIT L’ÉVOLUTION SOCIO- ÉCONOMIQUE, MARQUÉE PAR LA GLOBALISATION, LA FINANCIARI- SATION ET LA NUMÉRISATION DES ÉCHANGES. ”

Comment le capitalisme influence-t-il, non seulement l’économie du livre, mais aussi les sujets, la forme, le style?

L’influence déterminante est l’exigence de renta- bilité – le nerf de la guerre de l’oligopole financier, qui s’est imposé par rachats massifs à la pratique «artisanale» de l’édition. À partir des années 1980, selon Schiffrin, on pouvait d’abord prendre l’image de l’avortement pour désigner l’abandon des ouvrages peu vendus, puis celle de la contraception: le critère sélectif a été intégré dans leur pratique par les écrivains. On peut ainsi parler dune forme d’autocensure de l’ère capitaliste. Simultanément, le marché des livres rentables impose ses propres critères. Pour la production grand public, ces normes sont redoublées par celles des industries audio numériques, et excluent d’emblée ce qui n’est pas formatable en produits d’appel. En littérature, les récits tendent à s’inscrire dans les créneaux à succès, qui répondent à une demande de réconfort psychique: le «feel good book», «lailleurs», le traitement psychologique de «sujets dactualité», etc. À loccasion, le matériau de l’écrivain, la langue, se trouve souvent réduit à un recyclage du passé, rebrassant des tournures académiques, davant-garde ou modernistes, pour en refaire de la fiction contemporaine.

Pouvez-vous donner des exemples?

Édouard Louis et Michel Houellebecq, deux phénomènes littéraires construits avec le système médiatique, font paradoxalement une critique virulente, bien qu’opposée idéologiquement, de la société capitaliste. Mais elle reste inopérante – et passe par un système de valeurs politiques propre au roman à thèse, qui prétend dire la vérité d’une époque. Édouard Louis, dans  Qui a tué mon père, met le récit intime au service d’énoncés sociologiques, au risque d’en faire un miroir, lyrique et pathétique, de la théorie. L’auteur mime par ailleurs les discours de classes moyennes-populaires, sans les transfigurer par un jeu littéraire qui donnerait accès à leur monde. Houellebecq, plus complexe, joue de son image médiatique, mise en abyme dans son œuvre. Sa parole est distanciée, mais sa posture idéologique se construit, par énoncés provocateurs, d’un livre à l’autre, s’épuisant en phraséologies et en situations creuses. Dans  Soumission, le constat cynique de fin de civilisation se réduit à son propre psychodrame obsessionnel, celui de la «débandade générale».

Comment expliquer la paupérisation croissante des écrivains malgré un capital symbolique encore puissant?

L’écrivain ne dispose pas d’un statut, telle l’intermittence, qui le protège et le soutient dans une création au long cours. Il ou elle vit de ses droits d’auteur, soit en moyenne 10 % du prix d’un livre, de bourses, de résidences éventuelles. Ses interventions publiques restent le plus souvent gratuites, considérées comme un échange de visibilité. Ces dernières décennies, la croissance du nombre de maisons d’édition, notamment d’autoédition, et la surproduction d’ouvrages ont accru cette paupérisation. Un auteur vend deux fois moins d’exemplaires par titre qu’il y a trente ans, et 90 % des nouveaux titres se vendent à moins de 100 exemplaires. Aussi, l’écart entre une petite frange d’écrivains «stars», et leurs ventes colossales, na cessé de se creuser avec la masse des petites mains, condamnées à linvisibilité ou à promouvoir elles-mêmes leurs textes.

“ L’ÉCRIVAIN NE DISPOSE PAS D’UN STATUT, QUI LE SOUTIENT DANS UNE CRÉATION AU LONG COURS. IL OU ELLE VIT DE SES DROITS D’AUTEUR, DE BOURSES, DE RÉSIDENCES ÉVENTUELLES. ”

Pourquoi le terme de démocratie culturelle est-il, selon vous, galvaudé ou confondu avec une profusion de l’offre «mainstream»?

Sous les injonctions à rendre la culture «accessible», nous retrouvons la fausse bonne conscience que se donne lindustrie des loisirs. Il ne devrait pas sagir, avec condescendance, de renvoyer le grand public au fait de lire, sous-entendu «nimporte quoi sera mieux que rien». La politique de «laccessibilité» de loffre, de son adaptation, signe labandon des ambitions dune vraie démocratisation de la culture. Cette dernière portait une promesse politique: le changement des rapports sociaux via laccès à la création pour une notion élargie de peuple. Ce mouvement sest en partie réalisé lors de révolutions sociales (les années 1840, le Civil Rights), avant de se renverser en un marketing des produits culturels, mis en créneaux sur un marché mondial. Le projet de démocratiser la culture, que Jacques Rancière a aussi nommé «le partage du sensible», était très différent. Il sagissait d’élever chacun à trouver en lui-même les ressources sensibles et intellectuelles pour s’approprier l’héritage symbolique commun et pour en réorienter les finalités. L’éducation populaire dans l’après-guerre l’a tenté, mais la révolution néolibérale l’a dissout dans une «démocratie culturelle», qui procède, dans un style managérial, à coups de «projets», de partenariats, de subventions aléatoires et lucratives.

Quels seraient les moyens et les lieux de résistance possibles à l’uniformisation de la production et à l’aliénation à «l’économie de lattention»?

Il est difficile d’isoler un élément du constat d’ensemble. La transformation du rapport à la langue ne peut constituer qu’un début, impliquant en effet de rompre avec «l’économie de lattention» la capitalisation du temps psychique, reversé dans les flux de data, dont participent les industries culturelles. Il faudrait ressaisir sa propre capacité d’attention, apprendre à se passer de l’entertainment, fait de stimuli nerveux permanents, et à se réorienter vers des finalités propres. Mais défaire l’aliénation au consumérisme, même et surtout psychique, supposerait de transformer l’ensemble de la production industrielle et financière. S’il n’y a pas de dehors au techno-capitalisme, il reste des lieux de résistance: les librairies indépendantes, par exemple, par leur engagement, leur choix d’ouvrages qui «font débat». Demeure aussi, paradoxalement, loption du futur. Cest peut-être lorsque les crises écologiques auront ébranlé les flux du capitalisme tardif qu’émergeront les œuvres recouvertes par la surproduction et le silence. Les hasards chaotiques de l’histoire à venir feront peut-être mieux que la logique standardisée de la machine éditoriale. 

Entretien réalisé par Sophie Joubert

 

mardi 16 août 2022

Roschdy Zem: « Les bidonvilles, une histoire qui se perpétue, toujours douloureuse » (Entretien réalisé par Alexandre Fache)



Embarqué par Solidarités International pour un documentaire, Roschdy Zem a rencontré les habitants d’un camp rom à Nantes et d’un squat de migrants à Aubervilliers. Le verbe précis, l’acteur, né dans le bidonville de Nanterre, pointe le «choix cynique de maintenir ces gens dans la misère». Il évoque avec pudeur son parcours, et son goût pour un cinéma ancré dans le réel.

Depuis quatre ans, l’association humanitaire Solidarités International, née en 1980, emmène sur le terrain des personnalités, dans le cadre de la série documentaire «De vos propres yeux» (disponible sur devospropresyeux.org). Après le Nigeria, Haïti ou le ­Soudan du Sud, cest en France, dans des bidonvilles de lagglomération de Nantes et un squat à Aubervilliers, que lONG a convié lacteur Roschdy Zem pour ce 6e épisode. «LHumanité magazine» la rencontré pour loccasion.

Pourquoi avoir accepté la proposition de Solidarités International?

Parce que sa cause est importante. Savoir que des gens, en France, vivent dans un dénuement total, ­privés de choses aussi essentielles que l’accès à l’eau, je trouve ça révoltant. Je suis aussi de nature curieuse, c’était donc naturel pour moi d’aller sur le terrain, pour apprécier les situations, et surtout discuter avec les gens, qu’ils soient issus de la communauté rom ou de jeunes exilés venus d’Afrique.

Qu’avez-vous retenu de ces visites?

J’ai appris beaucoup de choses. D’abord que l’accès à l’eau n’est pas une évidence pour tous. On a tendance à l’oublier quand il est si facile, pour la plupart d’entre nous, d’ouvrir un robinet. On se demande comment cela se passerait pour ces populations, si ces associations n’existaient pas… Ces familles, ces jeunes, il faut bien leur offrir un minimum de dignité. Certains sont arrivés parfaitement légalement, beaucoup travaillent et vont vivre ici pendant des années, on ne peut pas simplement détourner le regard! ­Empêcher des enfants daller à l’école, tout faire pour rendre invisibles ces populations est un choix très cynique de la part des pouvoirs publics. Parce que ça les condamne et les maintient dans la misère.

Lors de la projection du documentaire, à Paris, vous avez rappelé combien chaque trajectoire était singulière…

Oui, or on a souvent tendance à «essentialiser» les Roms ou les migrants. À penser que chaque communauté est uniforme; qu’à lintérieur, les gens sont ­interchangeables. Cest faux. Derrière chaque parcours il y a une histoire, des douleurs, des émotions différentes. Il faut les rencontrer pour comprendre ça et se rendre compte que leurs revendications sont légitimes. Des revendications qu’ils portent par ailleurs avec sagesse, douceur, jamais dans la violence ou la haine. Ça, ça me bouleverse. Comme l’histoire de Patrice, cet éleveur de moutons burkinabé, qui a été kidnappé par un groupe terroriste dans son pays et s’est retrouvé projeté dans l’exil contre son gré. Lui a réussi à s’échapper, mais d’autres sont probablement toujours entre les mains de ce groupe. Son histoire rappelle la force incroyable qu’il faut à ces jeunes gens pour franchir les obstacles qui se dressent devant eux. Cela explique aussi leur sagesse: malgré les conditions terribles qui leur sont faites ici, ils ont connu tellement pire avant qu’ils s’en accommodent. Reste que la France ne fait pas assez pour eux, ne leur offre pas le minimum d’humanité. Peut-être parce que ce sont des gens discrets, qui ne mettent pas le feu à l’Arc de triomphe… Ils souffrent en silence.

Ces trajectoires vous touchent également sans doute parce que vos parents, venus du Maroc, ont eux aussi connu la misère et les bidonvilles…

Bien sûr. Quand je raconte cette histoire familiale à mes enfants, j’ai l’impression de leur transmettre des images d’un passé lointain, révolu. Mais c’est une erreur. Malheureusement, l’histoire se perpétue, avec d’autres communautés, différemment, mais dans des conditions tout aussi précaires. Mes parents parlaient peu de cette période, ils étaient très pudiques là-dessus. En 1998, j’ai joué dans le film «Vivre au paradis», de Bourlem Guerdjou, qui se passait justement dans le bidonville de Nanterre. Mes parents étaient en vie à l’époque et, malgré tout, ils étaient réticents à partager des choses sur ce moment douloureux. Ils en avaient honte, ne comprenaient pas pourquoi on voulait remuer ces «mauvais souvenirs».

DERRIÈRE CHAQUE PARCOURS IL Y A UNE HISTOIRE, DES DOULEURS, DES ÉMOTIONS DIFFÉRENTES. IL FAUT LES RENCONTRER POUR COMPRENDRE ÇA.

Vous êtes né à Gennevilliers, vous avez grandi à Drancy. Vous considérez-vous comme un enfant des quartiers populaires?

Oui, c’est là où j’ai passé toute mon enfance. C’est mon milieu naturel, je l’assume. Ensuite, c’est bien aussi d’en sortir. Comme enfant, je n’y ai que des bons souvenirs. Mais ces quartiers peuvent aussi être durs à vivre parfois. L’accès à l’emploi, au ­savoir, à la culture y est souvent plus difficile qu’ailleurs. Plus difficile qu’à Paris en tout cas. Ce sont deux mondes très proches géographiquement, mais tellement différents.

Votre prochain film comme réalisateur, «les Miens», dont la sortie est annoncée en novembre 2022, s’inspire aussi de votre histoire familiale…

C’est vrai. Je me suis inspiré d’un accident qui est arrivé à l’un de mes proches pour tisser autour une chronique familiale. C’est un film très personnel, où il est beaucoup question de frères et de sœurs. Rachid Bouchareb y joue mon frère aîné, et Sami Bouajila, mon petit frère. Les «Indigènes» seront là!

Justement, on observe une grande fidélité dans votre parcours, avec des cinéastes comme Laetitia Masson, André Téchiné, Xavier Beauvois, Pierre Jolivet ou Rachid Bouchareb… C’est important, la fidélité, dans ce métier?

La fidélité, elle est surtout créée par le metteur en scène. C’est lui qui la déclenche et l’entretient. Pour l’acteur, c’est une forme de récompense. Ça veut dire: «Jai été heureux de travailler avec toi, je veux que ça recommence.» Cest flatteur et grisant à la fois. Au bout de plusieurs années, on se rend compte quune famille sest construite. Les noms que vous avez cités forment ma famille de cinéma.

Plus jeune, vous vous étiez fixé une règle: ne jamais solliciter un metteur en scène, au motif que cest son désir à lui qui doit primer. Vous êtes revenu de ça?

Non, toujours pas. Je ne sais pas si j’ai raison, mais je fonctionne comme ça. Bien sûr, il y a beaucoup de metteurs en scène avec lesquels j’aimerais travailler. Mais, au fil des ans, je me suis aussi rendu compte que les plus belles aventures se sont faites avec des gens auxquels je n’avais pas pensé au départ. Et le projet compte aussi beaucoup. Quand Arnaud ­Desplechin me propose le rôle du commissaire Daoud, dans «Roubaix, une lumière» (2019), je suis heureux parce que cest Desplechin, mais aussi parce que le personnage est très fort et charismatique. Il faut la combinaison des deux.

Combinaison gagnante en l’occurrence, car ce rôle vous a valu le césar du meilleur acteur. Cette reconnaissance est-elle importante pour vous?

C’est important quand ça arrive, mais ce n’est pas un drame quand ça n’arrive pas. J’ai passé trente ans sans césar et, honnêtement, je ne m’en portais pas plus mal. Mais quand on vous désigne, on est ravi bien sûr.

LES PLUS BELLES AVENTURES SE SONT FAITES AVEC DES GENS
AUXQUELS JE N’AVAIS PAS PENSÉ AU DÉPART.

Votre filmographie témoigne aussi d’un intérêt prononcé pour le cinéma social, engagé, ancré dans le réel. Le résultat d’un choix assumé de votre part?

Ah oui, ce sont mes choix! Quand jai commencé ce métier, peu de gens pensaient que jallais pouvoir «faire carrière», comme on dit. Ou alors avec des rôles très stéréotypés. À l’époque, je pensais juste faire une petite incursion dans le cinéma. Et devoir trouver un travail après. À la fin des années 1980, le ­cinéma français n’était pas franchement curieux, de la ­population, de ce qui se passait autour de lui. Comme spectateur, je voyais des films, mais aucun avec des rôles qui auraient pu me correspondre. ­Téchiné, ­Beauvois, Chéreau (liste non exhaustive) sont parvenus à changer­ tout ça, et à offrir autre chose que des stéréotypes à des comédiens comme moi.

Quand vous regardez en arrière votre parcours, quel a été le moment-clé?

Plus qu’un film, pour moi, le plus important, c’est la longévité. Quand on est toujours là au bout de dix, vingt, trente ans, ça veut dire qu’effectivement on fait partie de la famille du cinéma. Les rôles sont de plus en plus importants, souvent plus audacieux aussi. Une espèce de confiance naturelle s’installe. Évidemment, dans ce processus, il y a des étapes et des films-clés. «Indigènes» (2006, qui vaudra aux cinq comédiens principaux un prix dinterprétation collectif à Cannes – NDLR) en fait sans doute partie.

Vous officiez devant et derrière la caméra. En 2011, vous aviez porté à l’écran l’histoire d’Omar Raddad, dans «Omar ma tuer». Pourquoi?

En réalité, c’est un projet qu’on m’a d’abord proposé comme acteur. Mais j’ai tout de suite pensé qu’il y avait une erreur de casting. Que le rôle n’était pas pour moi, qu’il fallait quelqu’un qui joue mieux que moi la vulnérabilité. J’ai pensé à Sami Bouajila. J’ai demandé au producteur, Rachid Bouchareb, de me confier la réalisation. Et il a accepté.

À la rentrée, on vous verra dans «les Enfants des autres», le nouveau film de Rebecca Zlotowski, qui vous avait dirigé dans la série «les Sauvages» (2019). Vous incarniez alors le président de la République Idder Chaouch. Vous n’êtes plus président, cette fois?

Non, c’est un film plus intimiste sur un sujet peu ou pas traité: la place des femmes qui nont pas denfant à 40 ans, la possibilité d’être une femme accomplie sans passer par la maternité, le regard de la société sur ce choix-là. Cest un sujet très personnel, et Rebecca livre pour moi son film le plus abouti. Elle est encore plus dans la chair qu’avec ses précédents films, et ça m’émeut beaucoup.