jeudi 30 juillet 2020

« Sauver la génération Covid » (Patrick Le Hyaric)



La raison non seulement voudrait qu’on mette définitivement au placard la contre-réforme des retraites mais aussi qu’on revienne à la retraite à 60 ans pour permettre aux centaines de milliers de jeunes en âge de travailler de remplacer celles et ceux qui auraient droit à une retraite bien méritée. De même, une réelle diminution du temps de travail hebdomadaire permettrait de créer des centaines de milliers d’emploi. Les crédits publics, qui viennent en aide aux grandes sociétés devraient être conditionnés à cette nécessité : faire de la place aux jeunes. Ce n’est pas le choix du pouvoir qui, derrière son projet « un jeune, une solution », utilise la pandémie pour accentuer encore le reformatage du droit du travail tout en faisant bénéficier les entreprises d’un nouveau cadeau royal.

Le premier ministre ne s’en est pas caché, promettant « un dispositif exceptionnel de réduction des coûts du travail ». De fait, le pouvoir utilise la situation pour exonérer les employeurs de cotisations sociales pour toute embauche temporaire d’un jeune jusqu’à la valeur de deux SMIC. Cela fait plus de quatre décennies que ces recettes sont appliquées. Résultat : le chômage, la précarité, les inégalités augmentent à la vitesse d’un cheval au galop et les actionnaires se régalent. En vérité, le pouvoir et ses soutiens veulent profiter de l’angoisse et de la peur qu’engendre la crise sanitaire pour faire des jeunes des appendices corvéables de la machine et des pions du grand patronat. Pas un jour ne passe sans que celui-ci ne réclame la réduction de la dépense publique. Voici pourtant que, dans le plan gouvernemental, l’Etat prendra en charge la valeur des cotisations ainsi perdues pour les caisses de protection sociale. Autrement dit, ceux qui n’ont pas de mots assez durs contre l’emploi public, inventent le financement public de l’emploi privé !

Le grand patronat va utiliser ce dispositif comme un effet d’aubaine pour toucher des subventions publiques et accentuer la concurrence en vue de diminuer les rémunérations du travail. La jeunesse devient ainsi le nouveau terrain d’expérimentation du remodelage capitaliste par la mise en concurrence exacerbée entre travailleurs expérimentés et jeunes entrant dans les entreprises. Cette division sera d’autant plus accentuée que la contre-réforme scélérate de l’assurance chômage empêche chaque jeune qui n’a pas travaillé continûment durant six mois d’être indemnisé.

Le conditionnement à une activité durant deux ans devrait être levé pour qu’un jeune puisse bénéficier du revenu de solidarité active (RSA). Une distinction devrait être faite entre l’aide aux petites entreprises et aux artisans et celles aux grandes sociétés bénéficiant déjà d’avantages fiscaux sans contrepartie. Ajoutons qu’avec la Banque publique d’investissement, il serait possible de se donner des moyens pour aider les entreprises qui s’engagent dans des initiatives d’embauches durables et de formations correctement rémunérées.

Au-delà, l’accès au travail des jeunes devrait s’inscrire dans un véritable plan sur plusieurs années tirant les leçons d’une crise sanitaire qui n’en finit pas. Celle-ci pose des défis potentiellement riches en millions d’emplois. La reconquête industrielle et agricole et le déploiement d’une économie de la mer en lien avec une alimentation de qualité adossés à une stratégie de transition environnementale réclament autant de formations que de travail. De grands projets sont nécessaires pour développer les transports publics en ville comme à la campagne, pour consolider la SNCF et l’aider à impulser le fret ferroviaire, pour rénover et construire des logements à prix abordables, aider collectivités locales et associations à monter des projets urbains soucieux de l’environnement, pour une restauration scolaire de qualité, ou une agriculture urbaine riche en emplois et formations. L’avenir ne passe pas par la flexibilité et la précarité du travail mais par une sécurité de vie dont celle du travail et des formations, incluant une garantie de rémunération.


EXILÉS. « L’ENJEU, C’EST DE RENDRE CETTE POPULATION INVISIBLE »




Plus de 1 500 personnes installées dans un campement d’Aubervilliers ont été évacuées mercredi. Un épisode supplémentaire dans cette stratégie qui vise à éloigner les migrants, en les mettant, qui plus est, en danger.

Et une de plus. Pour la énième fois depuis les premières installations d’exilés à proximité de la gare de l’Est il y a plus de dix ans, la police a procédé, mercredi 29 juillet, à l’évacuation d’un campement. Plus de 1 500 personnes, dont 280 en famille, qui s’étaient installées au bord du canal de Saint-Denis à Aubervilliers, ont été « mises à l’abri » au petit matin. Embarqués dans des bus, les migrants, en majorité originaires d’Afghanistan ou de la Corne de l’Afrique, ont été répartis à travers la France entre plusieurs centres d’hébergement d’urgence (CHU) et treize gymnases. 

« C’est la 450 évacuation à laquelle j’assiste, alors je commence à savoir comment ça va se passer, soupire Clarisse Bouthier, bénévole au sein du collectif Solidarité Wilson. 25 % des exilés vont être relâchés et leur situation sera encore pire, parce qu’ils n’auront plus de tentes, plus de matériel et que la police va se livrer à une véritable chasse à l’homme pour les empêcher de se réinstaller. »

Malgré la rhétorique employée, les « mises à l’abri » sont d’abord destinées à supprimer les campements. Une enquête réalisée par le Secours catholique auprès de 100 exilés lors de précédentes évacuations montre que, après un mois, 75 % d’entre eux sont remis à la rue. Les autorités invoquent leur absence de statut administratif – une majorité sont des « dublinés », c’est-à-dire qu’en vertu de l’accord européen de Dublin, ils n’ont le droit de faire une demande d’asile que dans le premier pays de l’Union où ils ont été enregistrés – pour ne pas appliquer l’accueil inconditionnel dont doit légalement bénéficier toute personne sans abri. Même pour les demandeurs d’asile, que l’État a l’obligation de loger, le nombre de places reste insuffisant.

Du coup, ces « mises à l’abri » ne font qu’entretenir un cycle infernal et sans fin. Au bout de cinq évacuations, Alalisad, un Somalien interrogé par l’AFP, fait part de sa perplexité : « Ils viennent nous chercher, nous mettent dans des hôtels pendant trois mois et puis, après, on revient dans la rue. Je ne comprends pas pourquoi le gouvernement français gaspille autant d’argent en nous mettant dans des hôtels, au lieu de nous donner un hébergement sur le long terme. »

Les évacuations s’accompagnent, en outre, par du harcèlement pour éviter toute reconstitution de campement. « Le 18 mars dernier, il y avait déjà 700 personnes à Aubervilliers, raconte Louis Barda, coordinateur général à Paris pour Médecins du Monde. Il y a eu une première évacuation. Quand des petits groupes ont tenté de se reformer, la police est revenue quatre fois détruire leurs tentes et leur matériel. L’enjeu, c’est de rendre cette population invisible. » Au fil des ans, cette politique d’éloignement a repoussé toujours plus loin les campements, depuis le square Villemin, en 2009, jusqu’au quai d’Aubervilliers aujourd’hui. En commentant l’évacuation de ce mercredi, le préfet Didier Lallement n’a d’ailleurs pas caché ses objectifs : « Je souhaitais évacuer les campements qui étaient en périphérie de Paris et faire en sorte que, sur l’ensemble du secteur de la police de Paris et des trois départements limitrophes, les migrants ne se regroupent pas dans des camps. » Sans campement, la situation des exilés est encore plus dramatique. « Quand ils sont éparpillés, ils ont encore plus de mal à se nourrir ou se soigner. Ils sont plus en danger. C’est aussi plus compliqué pour les associations de les aider, d’autant qu’elles subissent la pression policière », explique Clarisse Bouthier.

Le maintien des exilés dans des conditions de vie déplorables fait partie intégrante de cette stratégie. « Les décideurs font le choix de mettre délibérément en danger des personnes qui ont fui des pays en guerre », résume Louis Barda. La situation qui régnait au campement d’Aubervilliers illustre bien cette politique que les risques de santé publique, créés par le Covid, n’ont pas infléchie. L’État n’a même pas respecté l’ordre, donné le 5 juin dernier par la justice, de fournir aux migrants l’accès à l’eau, des douches, des sanitaires, des masques et du gel hydroalcoolique. Un seul point d’eau a été installé et il n’y avait toujours aucune douche à la veille du démantèlement, pour 800 tentes agglutinées le long du canal.

Quant aux toilettes, « ils ont installé trois ou quatre urinoirs. Mais on est plus de 500 ici. Du coup, c’est sale, et tous les matins, on doit faire la queue », confiait mardi soir Safi Zadek, un Afghan de 27 ans. Peu ou pas de masques ont été distribués et la veille du démantèlement, c’étaient les bénévoles de Solidarité Wilson qui, pendant leur distribution alimentaire, offraient un peu de gel aux exilés pour se laver les mains. Quant aux tests, ils étaient quasiment irréalisables, en raison de la lourdeur des procédures pour faire intervenir l’agence régionale de santé. « C’est une situation folle. Alors que toutes les études montrent que les populations précaires sont les plus à risques, on place ces personnes dans l’impossibilité de se protéger », déplore Louis Barda.


Le cycle infernal des expulsions à répétition a des conséquences graves pour les exilés, qui développent les pathologies de la rue : maladies respiratoires, problèmes de peau ou gastriques. « Mais c’est surtout la santé mentale qui en prend un coup. Après l’exil et le voyage, la façon dont ils sont traités en France est un troisième traumatisme », souligne Louis Barda. « Quand on a commencé en 2016, se souvient Clarisse Bouthier, des gens ne pouvaient pas manger ou se soigner, mais gardaient espoir. Mais, depuis 2018, beaucoup ont sombré dans la folie. L’espoir, c’est ça qui s’est perdu. »

Camille Bauer


COLLECTIVITÉS LOCALES. LA « DIFFÉRENCIATION », UNE ATTAQUE CONTRE L’ÉGALITÉ TERRITORIALE




Chaque collectivité serait en mesure d’exercer des compétences spécifiques, selon le projet de loi présenté mercredi en Conseil des ministres. Le gouvernement prône une logique ultralibérale, nuisible aux territoires les plus fragiles.

C’est au beau milieu de l’été que le gouvernement a décidé de dévoiler une réforme systémique. Le projet de loi organique sur le droit à la « différenciation », présenté mercredi en Conseil des ministres, est un véritable chamboule-tout pour les collectivités locales, déjà mises à rude épreuve par le coronavirus. En réponse, le gouvernement a lancé un gigantesque chantier : l’assouplissement du principe d’expérimentation. Autrement dit, les collectivités pourront exercer une même compétence de façon différente de leurs voisines. « Il s’agit tout simplement de mieux adapter les politiques publiques aux réalités du territoire », a fait valoir Jacqueline Gourault, la ministre des Relations avec les collectivités, en charge du dossier. En réalité, ce projet ultralibéral marque une étape décisive dans l’émiettement territorial.

Le droit à la différenciation présente des risques majeurs. Officiellement, le but est de donner aux collectivités locales « plus de libertés et de responsabilités », avec la possibilité « d’adapter l’action publique aux réalités locales ». Comme l’explique Benjamin Morel, maître de conférences en droit public (voir entretien p. 4), « l’égalité de chacun devant la loi ne sera plus acquise, puisque la loi sera susceptible d’être modulée à la frontière de chaque commune ». Une rupture fondamentale qui ouvre « la porte aux régionalismes, aux inégalités territoriales (…), au dumping social et environnemental, et transformera la République en une République 2.0 à géométrie variable », lancent les sénateurs communistes, dénonçant une « évolution fédéraliste de (notre) République ».

En dépit des dangers pour la cohésion du pays, Jacqueline Gourault veut inciter les collectivités à déroger davantage aux règles communes. Jusqu’à présent, celles-ci peuvent conduire leurs propres politiques publiques sur certains sujets, pour un objet et une durée limités. Une partie de ces verrous vont sauter : les mesures prises pourront être poursuivies sans limite de temps. Et une simple délibération sera suffisante pour conduire une politique publique spécifique, quand il fallait auparavant une autorisation par décret.

Plus largement, cette possibilité de fixer ses propres règles pourrait favoriser la mise en concurrence entre les territoires. Aux collectivités les plus aisées d’élargir le champ de leurs compétences aux dépens des autres territoires. Car, si une intercommunalité ou une région veut exercer une nouvelle politique publique, elle doit en avoir les moyens. Alors que la crise sociale liée au coronavirus bat son plein, ce projet de loi creuserait encore les inégalités territoriales et sociales. Loin de répondre aux inquiétudes, Jacqueline Gourault a annoncé que les collectivités qui le souhaitent pourront piloter les questions de logement, de mobilité, la transition écologique ou la cohésion sociale. « Tout n’est pas envisageable pour autant, a-t-elle nuancé. Il y a le régalien, bien sûr. La crise a aussi montré qu’il n’est pas opportun de décentraliser l’emploi. »

Ces annonces vont dans le sens des propositions du Sénat et de Territoires unis, regroupement composé de l’Association des maires de France (AMF), l’Assemblée des départements de France (ADF) et Régions de France, toutes instances dominées, par la droite, qui plaident pour « plus de libertés locales pour plus d’efficacité »« Les départements sont, par exemple, prêts à gérer complètement la médecine scolaire ou les Ehpad, a développé, dans les Échos, Dominique Bussereau, le président (divers droite) du conseil départemental de la Charente-Maritime et de l’ADF. Ils pourraient aussi aller plus loin dans les politiques culturelles et sportives, sans pour autant piquer des compétences aux régions et aux intercommunalités. » Autant de sujets à soumettre aux discussions de la Conférence nationale des territoires, prévue en septembre. Un projet de loi devrait découler de ces échanges, avant d’être présenté en 2021.

Le droit à la différenciation est la pierre angulaire d’un projet de « décentralisation » plus vaste. Le gouvernement compte bientôt défendre sa loi dite 3D (décentralisation, déconcentration, différenciation), visant à donner une marge de manœuvre encore plus grande aux collectivités. Ces dernières pourront, par exemple, gérer « la formation des chômeurs entre les régions et Pôle emploi »« favoriser des expérimentations autour du grand âge », ou piloter le RSA, a indiqué aux Échos la ministre Jacqueline Gourault, encourageant les élus à aller plus loin : « Place à l’imagination des élus ! » En juin, lors de son allocution télévisée, Emmanuel Macron a fixé le cap : « L’organisation de l’État et de notre action doit profondément changer. Tout ne peut pas être décidé si souvent à Paris. » Dans un discours inspiré du Medef, le président de la République a appelé à « libérer la créativité et l’énergie du terrain ». Sans le dire, il concocte un projet destiné à achever la fracture territoriale à l’œuvre depuis des années, au détriment des citoyens.

Lola Ruscio


mardi 28 juillet 2020

« IL FAUT TOUJOURS FAIRE DES PROCÈS, MÊME S’ILS NE RÉUSSISSENT PAS »




En 2002, le Café des Amis de l’Humanité invitait Gisèle Halimi pour la sortie de son livre « Avocate irrespectueuse » (Plon). Extraits.

Avec « Avocate irrespectueuse », vous semblez livrer une sorte de puzzle qui touche au sens profond de votre existence et de vos engagements…

Gisèle Halimi : Dans ce puzzle, comme vous dites, un fil rouge apparaît : le sentiment de l’injustice, ressenti très jeune. (…) Je n’ai jamais vu la justice comme un métier ordinaire. Pour moi, la justice était un instrument de combat, un instrument d’intervention politique, un instrument qui permettait de redonner aux humiliés, aux offensés, aux colonisés, aux femmes, leur dignité perdue. (…) Au moment du procès d’Aix-en-Provence, par exemple (en 1978, Me Gisèle Halimi obtient que les auteurs du viol de deux jeunes femmes commis à Marseille en 1974 soient jugés aux assises – NDLR), le viol n’était pas considéré comme un crime. Il était jugé en correctionnelle entre une altercation entre automobilistes et un vol à la tire. Il fallait expliquer pourquoi le viol était un crime, pourquoi on tuait, en fait, la femme dans la femme. (…) Voilà pourquoi j’ai dit souvent qu’il fallait des procès d’« explication », et non des procès d’« expiation ».

Étiez-vous dans le même état d’esprit au temps de la guerre d’Algérie ?
Gisèle Halimi : Parfois, on me demande de choisir ce qui a été le plus important : la lutte pour la dignité de la femme ou la lutte anticoloniale. Pour moi, cela revient au même : les deux supposent un refus de l’oppression, de l’humiliation et de la domination. (…) Dans le cas de Djamila Boupacha, par exemple (militante du FLN arrêtée en 1960 et jugée en 1961 sur la base d’aveux extorqués – NDLR), qu’est-ce qui a prévalu ? L’horrible viol qu’elle a subi, les tortures que les femmes ont endurées ? Presque toutes les Algériennes que j’ai défendues avaient été systématiquement violées. Est-ce que je voulais surtout soutenir le peuple algérien en lutte pour son indépendance ou est-ce que je n’acceptais pas, quoi qu’il arrive, l’utilisation de la torture ? Le cas de Djamila Boupacha synthétise un peu tout cela. Le puzzle, comme vous dites, est peut-être là. (…)

Vous revenez à plusieurs reprises sur les procès de cette époque et vous publiez aussi le texte de l’appel des Douze (appel pour la condamnation officielle de la torture en Algérie, publié dans l’Humanité du 31 octobre 2000)…
Gisèle Halimi : Bien que les choses ne semblent pas beaucoup bouger en ce moment, je crois que notre appel des Douze a été extrêmement important pour ce que l’on appelle le devoir de mémoire. Nous qui avons été confrontés à la réalité de la guerre, à la torture, nous devons la raconter, en témoigner et expliquer aux générations qui viennent comment la France a failli et comment nous ne pouvons pas l’admettre comme un épisode banal de la colonisation. Il importe aussi d’expliquer de manière concrète comment la torture était devenue un véritable système, et non le produit de « bavures ». Ce système était le résultat d’une démission inacceptable des autorités politiques de l’époque. (…)

Vous parlez aussi d’Aussaresses (général français ayant reconnu avoir torturé en Algérie)…
Gisèle Halimi : (…) L’histoire doit s’écrire dans toute sa vérité. Je soutiens l’idée qu’il faut toujours faire des procès, même s’ils ne réussissent pas. Car nous écrivons des pages de résistance dans cette histoire. Et nous ne pouvons pas accepter que l’on puisse inscrire la mention « classé » sur ces dossiers. La deuxième chose que j’ai apprise en lisant Aussaresses, c’est que j’ai été l’une de ses cibles. Il écrit qu’il devait liquider cette « cible » à Alger, mais qu’elle lui a échappé. Il a décidé de le faire à Paris, mais il n’a pas réussi. (…)

Qu’a pu représenter, pour l’idée que vous vous faisiez de votre métier d’avocate, la confrontation directe avec la justice militaire, dans cette parenthèse algérienne où la justice civile s’est dissoute ?
Gisèle Halimi : Cela a représenté un choc terrible, dont on ne se remet pas. Depuis l’enfance, la France et ses valeurs, les droits de l’homme, la Révolution française étaient pour moi des socles qu’il était impossible de remettre en question. Une fissure s’est alors opérée dans ma subjectivité : qui me ment ? Qu’est-ce que la France ? Ce président de tribunal qui, « au nom du peuple français », couvre les tortures et va liquider des innocents ? Ou bien ce qu’on m’a appris à l’école ? C’est ce qui explique mon entêtement à vouloir me battre avec la justice. La France n’était pas ce qu’on m’avait dit d’elle, mais elle ne pouvait pas être non plus ce que je vivais en Algérie. (…)

Avec la loi sur la parité, certains ont pu suggérer l’idée d’une certaine « fin de l’histoire » du féminisme. N’avez-vous pas l’impression que la parité fait avancer les choses moins vite que ne l’ont fait les acquis des années 1970 ?
Gisèle Halimi : Rien n’est jamais acquis aux femmes, encore moins qu’aux hommes. (…) Le « genre » est bien devenu la dimension structurelle de l’économie de marché à travers la mondialisation. Il reste donc du travail pour les féministes. Au niveau européen, j’avais proposé l’adoption de la clause de « l’Européenne la plus favorisée », qui consiste à faire bénéficier aux femmes dans chaque domaine des lois les plus avancées des pays de l’Union. La parité est un moteur formidable pour ébranler les mentalités, mais il est trop tôt pour en juger. Le monde ne peut pas être le même s’il est décidé par les hommes et les femmes. (…) Nous sommes très loin de je ne sais quelle « fin de l’histoire »…

Quel regard portez-vous sur la situation de la gauche aujourd’hui ? (…)
Gisèle Halimi : (…) Tant qu’il y aura le rapport de forces économique que nous connaissons et qui s’aggrave avec la mondialisation, il y aura forcément une gauche et une droite. Avec ceux qui décideront et qui garderont leurs privilèges, et avec ceux qui subiront. Je ne crois pas du tout que cela soit effacé. (…) Dire qu’il n’y a plus ni gauche ni droite en cherchant à ratisser de tous les côtés, c’est cela qui est ringard, car cela a cours depuis que la politique existe. Moi, je dis qu’il faut redonner à la gauche ses titres de noblesse (…).

Propos extraits de <I>l’Humanité</I> du 2 mars 2002


POUR GISÈLE HALIMI, LE MOMENT FONDATEUR DU PROCÈS DE 1972



En octobre 1972 s’ouvrait le procès de cinq femmes ayant eu recours à un avortement, dont une mineure l’ayant pratiqué suite à un viol. La défense de ces femmes a été assurée par l’avocate Gisèle Halimi, déjà engagée dans la lutte pour les droits des femmes.

Le nom de Marie-Claire est resté dans les esprits de beaucoup de militantes féministes de l’époque. Violée par un garçon de son lycée à l’âge de 16 ans, Marie-Claire tombe enceinte et refuse de garder l’enfant. Sa mère, Michèle Chevalier, va la soutenir dans ses démarches d’avortement alors même que la législation interdit pénalement les interruptions volontaires de grossesse. Elle sera inculpée pour complicité avec deux collègues, une quatrième femme sera également arrêtée pour avoir pratiqué l’avortement. 

À la bibliothèque de la RATP, Michèle Chevalier, employée par l’entreprise publique, trouve un ouvrage de Gisèle Halimi, "Djamila Boupacha", relatant l’histoire d’une femme torturée et violée par des soldats français durant la guerre d’Algérie. Elle décide alors de faire appel à l’avocate dans le cadre de son procès et celui de sa fille. Gisèle Halimi accepte, tout en avouant que la tâche sera difficile. Ces mises en examen se transforment en un véritable procès politique, avec pour but de transformer la société et les mœurs de l’époque. Simone de Beauvoir s’associe avec ces femmes pour attaquer la loi du 31 juillet 1920, principalement en arguant que certaines femmes peuvent accéder à l’IVG en se rendant à l’étranger. Alors que le procès se déroule à huis clos, le MLF (Mouvement pour la Libération Féminine) et l’association « Choisir » manifestent devant le tribunal en scandant notamment « L'Angleterre pour les riches, la prison pour les pauvres ! ». La jeune fille est relaxée, le juge considérant qu’elle avait été victime de « contraintes d'ordre moral, social, familial, auxquelles elle n'avait pu résister ».


Le 8 novembre 1972, le procès des femmes majeures s’ouvre. Gisèle Halimi profite de ce procès pour réaliser une tribune politique sur l’avortement. Alors que les journaux ne peuvent pas publier des débats d’avortement, des journalistes comme Françoise Giroud met au défi quiconque osera lui intenter des poursuites. Le lendemain du procès, France Soir publie à la une le professeur Milliez et titre « J'aurais accepté d'avorter Marie-Claire… ». En janvier 1973, Georges Pompidou, président de la République, admet que la législation actuelle autour de l’IVG est dépassée. Le débat va finalement ressurgir deux ans plus tard avec un projet de loi porté par la ministre de la Santé de l’époque, Simone Veil, appartenant au gouvernement de droite de Jacques Chirac. Le 17 janvier 1975, après plusieurs jours de débats particulièrement durs pour la ministre, l’IVG est définitivement dépénalisée. 

Léo Lefrançois


GISÈLE HALIMI, UNE VIE DE COMBATS



L'avocate, infatigable militante féministe et anticoloniale, est morte à l'âge de 93 ans. "Elle s'est éteinte dans la sérénité, à Paris", a déclaré  l'un de ses trois fils, Emmanuel Faux, estimant que sa mère avait eu "une belle vie".

Issue d'une famille modeste, Gisèle Halimi est née le 27 juillet 1927 à La Goulette en Tunisie. Avocate engagée, elle se fait notamment connaître lors du procès emblématique de Bobigny, en 1972, où elle défend une mineure jugée pour avoir avorté suite à un viol. Elle obtient la relaxe de la jeune femme et parvient à mobiliser l'opinion, ouvrant la voie à la dépénalisation de l'avortement, début 1975, avec la loi Veil.

Fondatrice en 1971 avec Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir de l'association pour le droit à l'avortement "Choisir la cause des femmes", elle est la même année l'une des signataires du célèbre manifeste des 343 femmes disant publiquement avoir avorté. Gisèle Halimi défendît inlassablement le droit à l'IVG, s’alarmant du nombre de fermetures de centres IVG.  « Les libertés des femmes – et singulièrement celle du choix de leurs maternités – ne sauraient être fonction de plans de restructuration ou d’économies budgétaires. Elles restent prioritaires », s'indignait l'avocate. "Personne ne dit qu’il ne faut plus pratiquer d’IVG, mais on ferme les centres, on diminue les crédits et on s’attaque donc à la liberté chèrement arrachée. Car une liberté sans moyens est une liberté morte. L’avortement est plus qu’un droit, c’est une liberté existentielle en quelque sorte. C’est choisir de donner la vie, autrement on est esclave". 

Militante anticolonialiste, "je ne veux pas me taire" affirmait-elle à l'Humanité, à propos de la Palestine et du sort de Gaza. Dans une tribune à l'Humanité en 2010, celle qui fut membre du collectif d'avocats de Marwan Barghouti, rappelait  : «J’ai participé au premier tribunal Russell, celui que présidait Jean-Paul Sartre sur les crimes américains au Vietnam. Je me souviens du jour où le grand Bertrand Russell nous a convoqués à Londres et a dit : « Maintenant, cela suffit avec le crime de silence. » J’espère que cette fois aussi nous réussirons à briser le silence". Quant à la solution ? "Quand on est là-bas, elle est une évidence : mettez fin à l'occupation israélienne, et l'aurore se lèvera. Si les troupes se retirent, les voix de la paix se feront entendre" expliquait-elle à l'Humanité en 2002.

Gisèle Halimi fut de tous les combats émancipateurs, répondant régulièrement présente, comme quand l'Humanité lança en 2006 un appel pour la jeunesse. « Les jeunes ne s'intéressent plus à un système dont le seul ressort est le profit. Ils sont généreux dans une société qui incite au chacun pour soi. Ils se veulent solidaires, alors qu'on ne cherche qu'à les marginaliser. Leur révolte est quelquefois utopique mais elle leur fait honneur. Elle fait honneur à tous ceux qui n'ont pas trahi leur jeunesse. Les condamner, c'est vouloir les casser». En lui remettant en 2010 les insignes de commandeur de l'ordre national du mérite, le généticien Axel Kahn déclarait ainsi "c’est qu’elle est rayonnante, impressionnante, cette femme (...)  Seul le combat permet d’exister quand on est fille, quand on est femme, quand on est humain". 

Élue députée de l'Isère (apparentée PS) en 1981, elle poursuit son combat à l'Assemblée, cette fois-ci pour le remboursement de l'interruption volontaire de grossesse (IVG), finalement voté en 1982. Avant de prendre ses distances avec le Parti socialiste après son élection à l'Assemblée. Elle intervient notamment pour l’abolition de la peine de mort, contre la prolifération des centrales nucléaires, contre les "mères porteuses" et dépose une dizaine de propositions de loi en faveur des femmes (congé parental, quota électoral, dépénalisation de l'homosexualité, remboursement de l’IVG...). Elle est élue Présidente du Groupe Interparlementaire contre le Racisme et le Sexisme.
En mars 1984, elle est chargée par le Premier Ministre d’une mission d’étude sur le fonctionnement des Organisations Internationales et, notamment, de l’UNESCO.


En 1998, elle fait partie de l'équipe qui crée Attac (Association pour la taxation des transactions financières et pour l'action citoyenne).

Parallèlement à sa carrière d'avocate, elle a mené une carrière d'écrivain. Parmi sa quinzaine de titres, figurent "Djamila Boupacha" (1962), du nom d'une militante emblématique du FLN, et une oeuvre plus intimiste comme "Fritna", sur sa peu aimante mère (1999), "pratiquante juive totalement ignorante".

Mère de trois garçons, dont Serge Halimi, directeur de la rédaction du Monde diplomatique, elle a confié qu'elle aurait aimé avoir une fille pour "mettre à l'épreuve" son engagement féministe. "J'aurais voulu savoir si, en l'élevant, j'allais me conformer exactement à ce que j'avais revendiqué, à la fois pour moi et pour toutes les femmes", a-t-elle dit au Monde en 2011.

Dans l'une de ses dernières interview accordée, au journal Le Monde en septembre 2019, Gisèle Halimi s'étonnait encore que "les injustices faites aux femmes ne suscitent pas une révolte générale".

lundi 27 juillet 2020

« CRISE, MENSONGES ET VÉRITÉS », L’ÉDITORIAL DE MAURICE ULRICH DANS L’HUMANITÉ DE CE JOUR




Le tribunal de commerce de Grenoble va se prononcer aujourd’hui sur le sort du groupe André après son dépôt de bilan. Le début sans doute d’une longue liste de défaillances au cours des prochains mois. Mais, dans le cas en question, la crise actuelle a bon dos. André, comme La Halle, Camaïeu, est victime d’un autre mal pernicieux. Les fonds d’investissement. Il s’agit de véritables vautours financiers. Ils sont plus de trois cents sur le territoire national. Leur logique : acheter une entreprise en empruntant d’autant plus facilement que les taux d’intérêt, sont bas, presser le citron pour servir aux actionnaires un rendement de 15 à 20 % et revendre avec une belle plus-value. Le ministère de l’Économie est au fait de ces pratiques, comme le sont les institutions financières.

Il est vrai cependant que nombre d’entreprises vont être réellement frappées par la crise. On a compris quelle était la réponse du gouvernement et du patronat, avec les contrats de performance. Amener les salariés à accepter de travailler plus et de baisser leur salaire pour sauver les emplois. Cela, en mettant aux syndicats le marché en main. Dans l’entreprise Smart en Moselle, les salariés avaient accepté. Aujourd’hui, le groupe allemand Daimler arrête la production.
Dans un récent sondage publié par le Figaro, plus de la moitié des sondés expriment une forte méfiance à ce propos. Allez savoir pourquoi, ils craignent que les entreprises ne voient là une aubaine pour revenir sur les acquis sociaux. Plus clairement encore, ils rejettent toute augmentation du temps de travail.

On ne saurait pour autant nier la gravité de la situation. Bruno Le Maire fait grand cas du plan de relance de cent milliards annoncé. Mais avec quels critères, quelle transparence… quels dividendes ? Tout cela doit être mis sur la table. La reprise espérée d’une économie réorientée vers des productions utiles et durables est à ce prix. Elle ne peut se faire sans démocratie et sans que les salariés eux-mêmes se mêlent de la gestion des entreprises comme de leurs finalités.

Par Maurice Ulrich