lundi 9 août 2021

« Sans le peuple », l’éditorial de Lionel Venturini dans l’Humanité.



Les manifestations hebdomadaires qui agrègent des mécontentements plus ou moins légitimes ne doivent pas faire passer au second plan une évidence : une immense majorité d’habitants de ce pays ne demande qu’à être vaccinée, moins à être contrôlée autoritairement dans les actes les plus simples de la vie courante. Au moment où entre en vigueur ce lundi le « passe sanitaire », le reportage de l’Humanité parmi les plus précaires – qui n’attendent eux aussi que de se faire vacciner – démontre, à l’inverse, que personne n’est dupe du pouvoir. C’est parce qu’il s’est montré incapable de convaincre qu’il contraint désormais.

L’exigence du passe sanitaire est pourtant une transformation sensible des rapports au travail, faisant des employeurs des auxiliaires de police, brandissant le chantage à l’emploi. Comment, dans ces conditions, des syndicats ne s’inquiéteraient-ils pas des conséquences ? Ce faisant, Emmanuel Macron jette dans la rue, et dans une grande confusion, des Français que tout séparait il y a peu. Car c’est bien le chef de l’État qui met en scène sa personne dans cette quatrième vague épidémique. Loin de la « liberté retrouvée » ­vantée en mai, la relance de la pandémie est d’abord le fruit de l’imprévoyance – et, à ce titre, la rentrée scolaire inquiète déjà tous ses acteurs, élèves, enseignants, parents.

Le Parlement considéré comme chambre d’enregistrement pour voter en urgence des textes qui, excusez du peu, ont trait aux libertés publiques et au droit du travail ; une campagne de vaccination qui marque le pas : à faire sans le peuple et ses représentants, à privilégier la réponse autoritaire, Emmanuel Macron ouvre, à moins d’un an d’une échéance électorale majeure, une période que ses projets antisociaux – la réforme des retraites en premier lieu – peuvent rendre très inflammable. La rue ne peut être le débouché ultime de la démocratie. À faire sans le peuple, Emmanuel Macron est chaque jour un peu plus nu.

 

 

« Le changement climatique n’est pas une opinion, la science n’est pas une opinion »



Marie-Noëlle Bertrand

L’astrophysicien Pierre Léna nous rappelle ce qu’est la science, dans une période où elle se voit bousculée. Entretien.

La dernière période a mis en lumière une difficulté à partager les données scientifiques. Qu’est-ce que cela traduit ?

Pierre Léna : Le jugement des Français sur les sciences est paradoxal. Les découvertes scientifiques les intéressent, et même les passionnent. Dans le même temps, le manque de confiance dans la science est manifeste. L’épidémie de Covid-19 l’a clairement renforcé. Celle-ci a donné à voir une science en train de se faire, une science qui n’a pas encore construit de solide, qui ne peut pas dire : voilà ce qui marche. Cette science en train de se faire est devenue sujet de conversation. On a assisté en direct aux hésitations, aux combats d’ego, les uns disant blanc, d’autres disant noir, sans que l’on sache qui croire. Cela a conduit à entretenir l’idée fausse que la science serait une opinion. Cela a également conduit à rendre invisible le processus de validation des connaissances. Le tout crée de la défiance.

S’est-il passé le même phénomène avec les sciences du climat, longtemps confrontées au doute quant à la réalité du réchauffement ?

Pierre Léna : L’article fondateur de la problématique des gaz à effet de serre a été posé par Charney dans un rapport rendu en 1979. Il y décrivait déjà ce qui a été plus finement analysé au cours des quarante années suivantes. Il est naturel que ce qu’il avançait ait suscité le besoin d’être vérifié. Le Giec s’attache à le faire depuis sa création, en 1988. Mais ce qui était une intuition est devenu une connaissance solide. Le changement climatique n’est pas une opinion. La science, en général, n’est pas une opinion. C’est une construction laborieuse, collective, parfois hésitante, qui consiste à poser des hypothèses et à prendre le temps nécessaire pour les vérifier. Cette construction permet d’établir du vrai. Non pas la vérité, la science n’est pas dogmatique, mais de la vérité, c’est-à-dire des éléments solides sur lesquels s’appuyer. Lorsqu’on embarque dans un avion, nous faisons confiance à la mécanique des fluides, à la résistance des matériaux… cette confiance repose sur le fait que lorsque des données sont sérieusement établies, elles s’imposent comme une vérité. Il en va de même avec le climat : il s’impose tout autant que le fait qu’un avion vole.

Les débats restent vifs quant aux changements à opérer pour y faire face…

Pierre Léna : La science, de nos jours, est une source majeure de transformation de nos sociétés. C’est singulièrement le cas avec le changement climatique. Ce qu’elle nous apprend appelle à faire des choix qui affectent nos modes de vie, de consommation, de mobilité. Or, cette transformation et la rapidité avec laquelle elle est appelée à se faire inquiètent. Pourtant, ces choix ne sont plus du ressort de la production du solide : ils appartiennent au domaine de l’éthique, de l’application, de l’agir, des valeurs et de la justice. Est-il juste ou injuste, humain ou inhumain de faire telle ou telle action ? Ce n’est pas à la science de dire s’il faut choisir entre l’explosion du nombre de réfugiés climatiques ou le maintien des profits de telle ou telle entreprise. La vaccination contre la Covid nous place de la même manière face à des choix déterminants. Celui, par exemple, défendu par l’OMS d’utiliser les capacités vaccinales mondiales pour soutenir les pays pauvres plutôt que pour assurer une 3e dose ou vacciner les enfants dans les pays riches. Tout cela relève d’un questionnement éthique. Il interroge des valeurs, qui elles-mêmes sont sources de choix politiques et économiques.

Passe sanitaire. « L’urgence, c’est de vacciner les plus démunis, pas de les entraver »

 


Eugénie Barbezat

SDF, travailleurs sans papiers, déboutés de l’asile, exilés en attente de couverture sociale : autant de situations qui freinent l’accès à la vaccination. Pour ceux qui les subissent, le passe sanitaire rend la survie encore plus compliquée. Reportage.

« C ’est aux Restos du cœur que l’on m’a indiqué qu’ici, on pourrait être vacciné même si on n’a pas de papiers », confie Mizata, une Ivoirienne, devant la clinique mobile de Médecins sans frontières (MSF), porte de la Villette, à Paris. Accompagnée de son mari Mamadou et de Maéva, leur petite fille de 3 ans, elle mesure sa chance : « Au pays, c’est très difficile d’y avoir accès, ici, en plus, c’est gratuit », se réjouit-elle tandis que la famille prend sa place dans la file où se pressent déjà une bonne cinquantaine de personnes, alors même que les logisticiens de MSF sont encore en train d’installer les barnums.

Depuis le début de l’opération, le 8 juin, plusieurs centaines de personnes affluent chaque mardi et jeudi, de 11 heures à 16 heures, pour recevoir leur première ou deuxième injection devant les tentes blanches où MSF vaccine sans rendez-vous. « Cela ne désemplit pas depuis que nous avons commencé, précise Cristiana Castro, la responsable d’activité Covid-19 à MSF. À ce jour, nous avons déjà injecté 5 000 doses de Pfizermais c’est une goutte d’eau par rapport aux besoins. » Médecins sans frontières est l’une des seules ONG à proposer la vaccination sans rendez-vous en région parisienne. « Malheureusement, il y a beaucoup d’attente et, même si nous faisons le maximum, nous sommes parfois obligés de refuser des gens en fin de journée », regrette Cristiana. Qui pointe le caractère essentiel de dispositifs tels que celui-là : « Les gens qui viennent ici ne se seraient pas fait vacciner ailleurs : ils n’ont souvent pas de papiers, pas ou plus de couverture sociale, beaucoup vivent à la rue et ne peuvent pas prendre de rendez-vous sur Internet. Ils sont en confiance car ils connaissent MSF et savent qu’on ne leur demande pas de numéro de Sécurité sociale… »

Bien souvent, la prise en charge dépasse d’ailleurs la simple vaccination. Pour Momo, 25 ans, en France depuis cinq ans, où il survit en faisant des livraisons à vélo tout en dormant dehors, c’est plus que salutaire. L’un des travailleurs sociaux de l’équipe s’adresse à lui : « Je vais prendre ton nom et reviens te voir après ton injection, on va voir ensemble si on peut te trouver un hébergement pour ce soir. » Le visage du jeune Malien, visiblement épuisé, s’éclaire. « J’ai bien fait de venir ici, souffle-t-il. Il faut que je protège ma santé, car dans le squat où je dors, parfois, on est beaucoup et, dans ma situation, c’est quasiment impossible de respecter les gestes barrières, d’avoir un masque propre et de se laver régulièrement les mains… »

Brutalité des mesures restrictives

Le jeune homme, dont plusieurs symptômes ont inquiété les infirmiers, verra aussi Sandra Petiot, la médecin, sur place. Stéthoscope autour du cou, elle reçoit essentiellement des personnes touchées par des pathologies liées à la vie à la rue, comme la gale, les infections pulmonaires, mais aussi beaucoup de patients avec des problèmes psychologiques dus à des chocs post-traumatiques. « Nous donnons des médicaments pour les affections qui peuvent être soignées rapidement. Pour les gens qui souffrent de maladies chroniques ou requièrent une prise en charge longue, nous les orientons vers le service dédié à l’hôpital avec des lettres de recommandation. Sans notre aide, il y a très peu de chance qu’ils trouvent la bonne porte pour se faire soigner. Or, sans passe sanitaire, s’ils ne sont pas en urgence vitale, ils n’auront plus la possibilité d’entrer à l’hôpital… » soupire-t-elle.

Le principal frein à la prise en charge médicale et à la vaccination des plus démunis, c’est la barrière de la langue. Pièce maîtresse du dispositif de MSF, Elias, le traducteur, n’arrête pas une seconde. Le jeune Afghan de 27 ans fait la navette entre le point d’accueil, les barnums de vaccination, ceux des infirmiers et le camion du médecin, passant d’une langue à l’autre avec une facilité déconcertante. Il en parle huit ! « Français, turc, anglais, arabe, grec, italien et les deux langues de mon pays, le dari et le pachto… », énumère le jeune réfugié politique qui a été traducteur pour les soldats français et américains avant de devoir quitter l’Afghanistan, où sa vie était menacée. Il a travaillé dans le camp de Lesbos, en Grèce, et enchaîne désormais les missions pour MSF. Encouragés par son visage souriant et profitant de pouvoir (pour une fois) se faire comprendre, beaucoup d’étrangers lui confient leurs interrogations concernant le passe sanitaire. « Les personnes à la rue ne savent pas si elles vont encore pouvoir entrer dans un café pour recharger leur téléphone ou aller aux toilettes, si elles auront encore accès aux hébergements d’urgence, aux accueils de jour et même si elles pourront encore entrer dans les bâtiments publics comme la préfecture ou la caisse d’allocations familiales… les restrictions les inquiètent énormément », rapporte le traducteur.

Ce qui choque les personnes qui font la queue, c’est la brutalité de la mise en place des mesures restrictives, parfois appliquées de manière un peu trop zélée par leurs employeurs. « Quand mon patron a entendu Macron parler du passe sanitaire à la télé, il m’a dit le lendemain que si je ne me faisais pas vacciner, je ne pourrai plus travailler. Lui se fiche de ma santé, mais il a peur des contrôles », témoigne Blerdi, Albanais de 38 ans qui vend des tapis sur les marchés.

C’est aussi pour garder son emploi que René, responsable sûreté à la Cité des sciences, est venu se faire vacciner « en voisin » ce matin-là. « Je viens sur mon temps de travail et les collègues n’arrêtent pas de m’appeler car ils ont besoin de moi, je ne pensais pas qu’il y aurait autant d’attente… mais je n’ai pas le choix », peste-t-il. Pas le choix non plus pour Aicha, qui garde des enfants. « Les parents ne veulent pas d’une nounou qui ne serait pas vaccinée, mais je le fais aussi pour ma propre santé », assure la jeune Guinéenne. « C’est un scandale, ce passe sanitaire ! », lance Parwaiz, très en colère. Récemment arrivé à Paris après plusieurs années à Toulouse, où il a été pris en charge par l’aide sociale à l’enfance à son arrivée en France en 2008, le jeune Afghan, polyglotte, vient chaque jour à la clinique mobile de MSF pour « donner un coup de main ». Tandis qu’il garde le vélo d’un jeune livreur en train de se faire vacciner, il explique : « J’ai des amis qui sont descendus dans le Sud pour travailler au ramassage des fruits. Là-bas, on ne leur demande pas de vaccin, d’ailleurs, ils n’ont même pas de contrat. Mais comment vont-ils faire pour rentrer à Paris en train à la fin de la saison ? Sans passe sanitaire, ce ne sera pas possible. Ou alors, ils vont payer une amende ? C’est vraiment du racket, et on cible toujours les mêmes ! » s’énerve le jeune homme.

« Pallier les manquements de l’État »

Mêmes interrogations chez les bénévoles de la Chorba, qui distribuent les repas quelques dizaines de mètres plus loin. « Moi, j’incite nos bénéficiaires à aller se faire vacciner, c’est important de ne pas ajouter la maladie à tout ce qu’ils subissent déjà », assure Marie en tendant un sac plastique contenant un repas froid à Ali, un chibani qui vient ici tous les jours. La jeune retraitée, qui œuvre dans plusieurs associations d’aide aux plus pauvres « pour pallier les manquements de l’État », alerte cependant sur les problèmes d’accès au vaccin pour le public de son association : « Si les jeunes ont tous des téléphones portables, ce n’est pas le cas des plus âgés et des plus abîmés de nos habitués. Certains de nos SDF ne sont pas en mesure de conserver un certificat de vaccination, d’autres sont si désorientés qu’ils auront du mal à venir pour la deuxième dose, même si on leur fixe un rendez-vous après la première… »

Faute de vaccin et donc de passe sanitaire, la survie de ceux qui peinent déjà à se loger et à se nourrir va donc se compliquer. « Le midi, nous distribuons environ 750 repas à emporter, ça, on va pouvoir continuer à le faire, mais le soir nous servons des repas chauds à l’intérieur. Là, il va peut-être nous falloir trier les gens et refouler ceux qui ne sont pas vaccinés. » Un crève-cœur pour la bénévole, alors même qu’en plein mois d’août plusieurs lieux de distribution alimentaire et d’accueil de jour sont fermés. « Le passe sanitaire me paraît en totale contraction avec l’accueil inconditionnel, qui est notre ADN », conclut-elle.

« Les gens qui font la queue pour se faire vacciner ce matin ne sont pas venus par hasard, c’est le fruit d’un gros travail de sensibilisation sur les lieux d’hébergement, de domiciliation ou même dans la rue, en partenariat avec le Samu social ou d’autres associations comme les Restos du cœur, Aurore, etc. », insiste Cristiana. Hélas, plutôt que de renforcer les moyens dédiés aux plus marginalisés de nos concitoyens, le gouvernent a délibérément choisi la répression. « Le passe sanitaire rajoute de l’injustice à l’injustice », résume la cadre de MSF.

 

vendredi 6 août 2021

« La guerre, encore », l’éditorial de Cathy Dos Santos dans l’Humanité.



On allait voir ce que l’on allait voir. Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, le président George W. Bush promettait une guerre totale contre le terrorisme et le commanditaire de ces attaques, Oussama Ben Laden, qui fut durant des années une solide cheville ouvrière de la CIA au Pakistan. Washington lançait alors l’opération « Liberté immuable » en Afghanistan, emmuré par les talibans depuis 1996. Vingt ans plus tard, après des dizaines de milliers de morts innocents, le bilan est atterrant. Les forces militaires états-uniennes et leurs alliés de l’Otan, qui auront définitivement quitté ce pays au 31 août, laissent derrière eux un champ de ruines fumantes et les fondamentalistes aux portes du pouvoir.

Les États-Unis ont « atteint leurs objectifs » dans leur lutte contre le terrorisme, a récemment déclaré le président Joe Biden. Ces propos hypocrites et cyniques peinent à dissimuler un échec inavouable. Les près de 1 860 milliards d’euros dépensés dans leur entreprise de ratissage n’ont pas anéanti le « sanctuaire djihadiste ». Les talibans restent invaincus et se sont même renforcés. Les accords de Doha conclus en 2020 avec l’administration de Donald Trump leur ont offert une incroyable légitimité en les propulsant au rang d’interlocuteurs privilégiés. Les autorités afghanes, elles, ne contrôlent plus que des miettes de territoire face à l’hydre de l’islamisme le plus rétrograde.

Pour la première puissance mondiale, la débâcle est complète. Mais, encore une fois, ce sont les Afghans qui vont payer le prix fort de son bellicisme. Son retrait militaire ne marque pas la fin des affrontements meurtriers, mais le début d’un nouvel avenir tout aussi dramatique. Alors que le pays est dévasté, que plus de 60 % de la population survit sous le seuil de pauvreté, le pire se dessine déjà. La revanche des rigoristes a sonné avec la multiplication d’assassinats ciblés. Là où ils règnent en maîtres, l’obscurantisme redevient la loi. Les femmes en sont les premières victimes, condamnées à n’être plus que des ombres derrière les hommes de leur famille, ensevelies dans cette tombe de tissu qu’est la burqa. Vingt ans de guerre pour rien. Le goût de sang et de cendres est insupportable.

 

jeudi 5 août 2021

« Trahison », l’éditorial de Pierre-Henri Lab.



Une fois n’est pas coutume, il fallait regarder le 20 heures de France 2, mardi 3 août, pour y voir la violence de classe qu’exercent ce gouvernement et le patronat sur les travailleurs. ­Visiblement désemparée, Frédérique, 49 ans, habitante de Revin, dans les Ardennes, montrait à la caméra son curriculum vitae et une lettre de ­candidature à l’écriture soignée. Comme des centaines d’autres privés d’emploi de cette petite ville de 6 000 habitants qui compte 26 % de chômeurs, elle espérait décrocher un des 270 emplois que devait créer la relocalisation de la fabrication des célèbres cycles Mercier. Mais, voilà, l’État, qui promettait d’investir 5,2 millions ­d’euros, fait finalement marche arrière et le projet menace d’être abandonné. Pour Frédérique, l’espoir a fait place au « dépit ». Les élus locaux, du PCF à LR, dénoncent « une trahison ».

Pour se justifier, le gouvernement met en cause la fiabilité du repreneur, l’accusant de blanchiment et de fraude. Le 15 mars dernier, la ministre en charge de la cohésion des territoires et des relations avec les collectivités territoriales, Jacqueline Gourault, s’était pourtant précipitée sur les lieux de la future usine afin de s’afficher aux côtés de l’homme d’affaires pour ­annoncer la bonne nouvelle. Alors que le pays a découvert sa dépendance aux importations, à la faveur de la crise sanitaire, et que la pratique du vélo gagne du terrain sur fond de transition écologique, il s’agissait de donner l’image d’un gouvernement mobilisé en faveur des relocalisations.

Las, la « politique industrielle » de l’exécutif apparaît pour ce qu’elle est : au service d’actionnaires et de leurs profits. D’un côté, on déverse sur les grands groupes à fonds perdu des milliards d’euros d’argent public dont une partie sert à payer leurs ­colossaux dividendes. De l’autre, on laisse les mêmes actionnaires maîtres du devenir de l’outil ­industriel et, par là même, du sort de millions de salariés. Décidément, l’avenir du pays est une question trop importante pour être laissée aux mains du ­patronat. 

Immigration. Sauvetages en mer, quand l'Europe sabote l'action des ONG



Emmanuelle Chaze

Aux difficiles missions de repérage et de secours d’embarcations en détresse, s’ajoute désormais un autre défi pour les bateaux humanitaires : déjouer la surveillance de Frontex pour intervenir avant les garde-côtes libyens, mandatés et financés par l’Europe, qui renvoient en toute illégalité les exilés vers l’enfer qu’ils ont fui. REPORTAGE

Lampedusa (Italie), envoyée spéciale

Dans la chaleur étouffante de l’été à Lampedusa, ils sont trois à faire les dernières vérifications sur le tarmac de l’aéroport. Francesco, Omar et Milad forment l’équipage de Seabird, l’un des avions de reconnaissance opérés par l’ONG allemande de secours en mer Sea-Watch. Ils s’apprêtent à partir en mission toute la journée au-dessus de la Méditerranée. Il fait près de 40 °C, pas un nuage à l’horizon et une mer d’huile : un temps idéal pour les départs depuis les côtes libyennes et tunisiennes.

Francesco, le coordinateur tactique des opérations, explique : « Ces missions aériennes apportent une valeur ajoutée à la présence d’organisations civiles en mer, mais on est sous pression du côté des autorités italiennes, maltaises et européennes, qui ne veulent pas nous voir continuer. On a été expulsés de certains aéroports, notamment en Italie, où l’an passé on nous a interdit d’opérer pendant plusieurs mois. On n’a pas non plus le droit de décoller de Malte jusqu’à la zone SAR libyenne, et seulement l’autorisation de faire le plein à La Valette, mais c’est tout. »

Au cours de missions qui durent entre cinq et neuf heures, Seabird scrute les zones de recherche et secours libyenne ou maltaise. Peu après le décollage, au-dessus de la zone SAR (pour « recherche et secours ») maltaise, une scène interpelle l’équipage : un patrouilleur se dirige à toute vitesse vers une embarcation minuscule à bord de laquelle on aperçoit une quinzaine de personnes. Un peu plus loin se trouve un bateau de pêche qui a sans doute alerté les autorités sur l’embarcation en détresse. Francesco consulte Omar, le pilote, et décide de survoler la scène afin de pouvoir documenter les événements qui vont suivre.

Selon le droit maritime international, si un bateau est en détresse en zone SAR maltaise, c’est à Malte de coordonner, d’assister ou d’organiser les recherches. Alors que Seabird s’approche et tourne autour des navires, le constat est sans appel : en lieu et place des autorités maltaises, c’est  Ras Jadir, un navire patrouilleur des gardes-côtes libyens, financés par l’Union européenne, qui opère en toute illégalité en zone maltaise. Il est appuyé pour cela par un drone appartenant à Frontex. À son bord, on distingue des dizaines de personnes, sans doute interceptées plus tôt.

Le patrouilleur libyen ignore les appels répétés de Seabird et l’interception se fait en deux temps : alors que Ras Jadir accoste sans ménagement le petit bateau, celui-ci redémarre en trombe pour tenter d’échapper au retour certain en Libye. Les gardes-côtes lancent alors un semi-rigide à sa poursuite. En quelques instants, le bateau est rattrapé, et ses occupants transférés à bord de Ras Jadir, direction Tripoli.

Impuissant, Seabird n’a d’autre choix que de continuer sa course vers le sud. Il se rend en zone SAR libyenne, où il appuie les recherches du navire de sauvetage Ocean Viking, auquel un canot pneumatique en détresse a été signalé par l’organisation civile Alarm Phone. En quelques minutes, Seabird repère l’embarcation, déjà vidée de ses occupants : ceux repérés sur le pont de Ras Jadir un peu plus tôt. Les flotteurs ont été percés, le moteur détruit et des chambres à air pour seules bouées ont été abandonnées dans le fond du canot.

Le drone Frontex poursuit Seabird

Omar, le pilote, fait remarquer que le drone de Frontex cale désormais sa course sur celle de Seabird. Il explique : «  Avoir un drone sur cette zone change toute la donne, et la technologie utilisée ainsi que l’autonomie sont bien supérieures à celles d’un avion de surveillance. » Couplée à celle des garde-côtes libyens, la surveillance par drone semble non seulement concerner les bateaux en partance des côtes africaines, mais aussi se diriger contre les organisations civiles : plusieurs navires d’ONG rapportent avoir été suivis des heures durant par les patrouilleurs libyens, rendant toute opération de sauvetage impossible, puisque les garde-côtes sont plus rapides et ont la prérogative d’intervenir chez eux.

Depuis 2016, il y a officiellement 20 000 morts pour toute  la Méditerranée, un chiffre bien en deçà de la réalité selon les ONG.

Il serait malvenu de dire que les États côtiers ne font rien : la semaine dernière, en l’espace de vingt-quatre heures à peine, les gardes-côtes italiens ont intercepté 21 embarcations en détresse au large de Lampedusa, avec à leur bord 754 personnes qui ont été prises en charge par la Croix-Rouge et le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), transférées dans un ferry de quarantaine, avant de rejoindre le centre de détention situé au centre de l’île, gardé depuis peu par l’armée italienne.

Indifférence criminelle

Ce sont aussi les États côtiers qui, souvent tardivement, attribuent un lieu sûr et permettent le débarquement des naufragés secourus par les ONG. Les pointer du doigt pour leur lenteur et leur inaction lors de certains sauvetages ne serait montrer qu’un aspect d’une problématique bien plus vaste. À l’heure actuelle, malgré un cadre légal défini en 1974 par la convention Solas sur la sauvegarde de la vie humaine en mer, un mécanisme efficace et systématique de coordination des secours à l’échelle européenne fait toujours cruellement défaut et les millions d’euros débloqués pour grossir la flotte de patrouilleurs libyens contreviennent au droit maritime international, puisque selon les Nations unies, la Libye, pays en proie à la guerre civile et où perdure un système de traite d’êtres humains visant les Noirs, n’est pas un lieu sûr pour les candidats à l’exil européen.

 

Depuis le début de l’année, selon l’Organisation internationale pour la migration, près de mille personnes sont mortes sur la route migratoire de Méditerranée centrale. C’est trois fois plus qu’à la même période l’an passé. Depuis 2016, les chiffres officiels font état de 20 000 morts pour l’ensemble de la Méditerranée, un chiffre bien en deçà de la réalité selon les ONG, puisque nombre de départs et de naufrages ne sont pas documentés.

Au moment même où ces lignes sont écrites, cette indifférence criminelle de l’Europe a des conséquences bien concrètes en mer : deux navires de sauvetage opérés par des organisations civiles, l’Ocean Viking de SOS Méditerranée et le navire Sea Watch 3 de l’ONG allemande du même nom, se trouvent après onze sauvetages à errer au large des côtes italiennes dans l’attente de l’attribution d’un port sûr. À leur bord, respectivement 553 et 257 personnes, toutes traumatisées par leur passage en Libye et leur expérience de mort imminente en mer. Aux blessures subies sur la route vers l’Europe, s’ajoutent l’incertitude, le mal de mer et les insolations, avec de multiples évanouissements sous la chaleur insupportable qui frappe le sud de l’Europe. Selon le droit maritime international, ces personnes ne pourront être considérées comme sauves qu’une fois qu’elles auront atteint un lieu sûr dans lequel leurs droits fondamentaux seront respectés.

À Lampedusa, enfer et paradis cohabitent sur 20 km 2À une heure de vol de Palerme, Lampedusa, au sud de la Sicile, est une île paradisiaque pour vacanciers avec ses eaux turquoise et ses quelques milliers d’habitants vivant du tourisme et de la pêche. Elle est aussi connue pour être devenue la « porte de l’Europe » depuis les côtes tunisiennes et libyennes. En résulte une île aux deux visages : dans le port, les bateaux de plaisance sont alignés près des embarcations de fortune interceptées par les garde-côtes italiens. C’est aussi là que des dizaines de personnes débarquent et sont conduites dans des « ferrys de quarantaine », réquisitionnés en période de pandémie par les autorités. Les candidats à l’exil européen y passent plusieurs semaines, à quelques centaines de mètres seulement des plages au sable fin, avant de rejoindre le centre de rétention administrative au cœur de l’île, depuis peu placé sous garde de l’armée italienne. Même le cimetière rappelle la réalité migratoire : Même le cimetière rappelle la réalité migratoire : aux côtés des stèles fleuries des Lampédusiens s’ajoutent celles, anonymes, des naufragés morts en Méditerranée.

 

mercredi 4 août 2021

« Impasse sanitaire », l’éditorial de Laurent Mouloud



« Je suis serveur, pas flic… » Ce constat énervé, entendu ces derniers jours dans les bars, pourrait bien prendre des allures de slogan. Et résumer à lui seul le scepticisme mêlé de ras-le-bol de tous ces salariés bientôt chargés, en plus de leur boulot quotidien, de jouer les auxiliaires de police en opérant le tri entre leurs clients équipés de passe sanitaire et les autres. Obligatoire depuis le 21 juillet dans les lieux de loisirs et de culture, le fameux sésame doit être étendu à partir du 9 août aux cafés-restaurants, foires et salons, TGV, Intercités, trains de nuit et établissements médicaux. Une multitude de secteurs où les travailleurs seront placés dans des situations éthiques et pratiques inextricables.

Il y a les témoignages de ces patrons de restaurant qui savent déjà qu’ils ne pourront contrôwler les flots de chalands et font le deuil de leur mois d’août. Il y a aussi ceux, moins médiatiques, du personnel médical, soumis déontologiquement à l’obligation de soins. Vont-ils devoir renvoyer eux-mêmes des patients au seul prétexte qu’ils n’ont pas de passe Covid ? Nombreux sont les médecins, notamment en psychiatrie, qui soulignent combien cette contrainte risque d’éloigner des consultations les publics les plus fragiles. Et de freiner la pédagogie vaccinale que le gouvernement prétend défendre. Un comble.

Mais voilà, en libéral bon teint, Emmanuel Macron, qui rêve d’une obligation vaccinale sans l’assumer, préférera toujours renvoyer à la responsabilité individuelle ce qui relève de la gestion publique. Les entreprises et leurs salariés se retrouvent ainsi sommés d’assurer l’intendance d’une stratégie autoritaire prise dans l’urgence et le mépris de la représentation nationale. L’extension punitive du passe Covid va produire tensions et fractures. Et risque de marginaliser davantage les populations défavorisées, déjà largement sous-vaccinées par rapport aux classes aisées. Mais cette impasse sanitaire n’effraie pas Emmanuel Macron. Il sait que l’affrontement caricatural entre vaccinés et anti-vaccins rend inconfortable toute critique de l’opposition. Et sert sa stratégie, tout autant politique que sanitaire. Un virus du cynisme qui n’a pas encore de vaccin.