vendredi 2 octobre 2020

Spécial 75e anniversaire. La Sécurité sociale, un bien commun, une idée d’avenir


Issue du programme du Conseil national de la Résistance, cette création originale mise en chantier par Ambroise Croizat, avec ses quatre piliers (vieillesse, maladie, chômage, famille), n’en finit pas de susciter les convoitises tant ses principes demeurent novateurs.

Fondée le 19 octobre 1945, la Sécurité sociale célèbre ses trois quarts de siècle. Soixante-quinze années d’une conquête historique pour le monde du travail, imaginée par la Résistance à l’occupation nazie en pleine Seconde Guerre mondiale. Soixante-quinze années d’une « invention » qui a profondément transformé la condition de millions de salariés, leur offrant la possibilité de se soigner, de partir en retraite, d’aider leur famille… Une histoire mouvementée également, car, depuis sa fondation, la Sécu a toujours été l’objet d’attaques visant à réduire sa portée transformatrice pour la société française. La Sécu aiguise les appétits du capital, désireux de s’emparer d’une vaste couverture qu’il transformerait en marché. Mais, la crise sanitaire du Covid-19 et ses chocs économique et social démontrent à nouveau, s’il en était besoin, l’utilité de ses « amortisseurs sociaux ». La Sécurité sociale est un bien commun, une propriété collective, mais aussi une solution aux transitions écologique, sociale et démographique en cours.

 

1 Un régime par et pour les travailleurs repris par l’État

Des quatre piliers de la Sécurité sociale, il en est un que l’État, allié au patronat, n’aura eu de cesse d’attaquer pour ébranler l’édifice : sa gestion démocratique. Inédit en tous points, son mode de direction reposait à l’origine sur une gestion par les bénéficiaires eux-mêmes. Une volonté imposée, certes, par un rapport de forces à l’époque favorable à la CGT, mais qui subira, dès le début, les attaques de ses adversaires syndicaux, patronaux et politiques. Car la collecte des cotisations a dans les plans de Croizat ceci d’extraordinaire qu’elle ne dépend ni de l’État ni des employeurs, mais des représentants des travailleurs.

 

En 1958, Charles de Gaulle enfonce le premier coin en instaurant le contrôle préalable des budgets des branches et la nomination des directeurs des caisses, auparavant élus par les assurés. Mais, déjà dix ans plus tôt, l’État, en sous-main, avançait ses pions pour contrer la gestion ouvrière. Ainsi, « l’intervention de l’État n’en fut jamais absente », expliquent Bernard Friot et Christine Jakse dans les colonnes du Monde diplomatique. « D’abord légère, elle s’accentue au fil des années : contrôle financier (1948), mise sous tutelle des caisses déficitaires (1950), création de l’Inspection générale de la sécurité sociale (1960, devenue Igas en 1967 – NDLR), réduction des pouvoirs des conseils et professionnalisation des dirigeants des caisses (1960) », listent les deux sociologues. Mais, en matière de gouvernance, l’estocade est portée en 1967, lorsque les ordonnances Jeanneney fixent les règles du paritarisme. Elles établissent le passage d’une gouvernance répartie à 75 % pour les salariés et 25 % pour le patronat à l’égalité parfaite. Il suffit dès lors qu’un syndicat minoritaire ou piloté par les employeurs bascule du côté du patronat pour qu’il prenne la main.

 

Un nouveau « basculement » s’opère ensuite dans les années 1980, « où on retire peu à peu les prérogatives des syndicats, en même temps que l’idéologie néolibérale infléchit la réflexion vers la protection individuelle plutôt que la protection collective », explique Gilles Perret, documentariste, réalisateur du film la Sociale. Et Laurent Fabius, alors premier ministre, ouvre la protection sociale aux assurances privées. En 2004, Philippe Douste-Blazy, ministre de la Santé, met un terme au conseil d’administration de la Sécurité sociale. C’est la fin de la représentation salariée dans les caisses. Jean-Pierre Raffarin, l’année suivante, referme le chapitre en actant l’éviction des délégations ouvrières dans le processus décisionnel, renvoyant les syndicats à un simple avis consultatif.

 

2 La fiscalisation, vecteur de désappropriation

De même que l’État n’a eu de cesse de prendre la main sur les instances décisionnaires, de même s’est-il attaqué à coups de « réformes » successives au mode de financement de la Sécurité sociale pour mettre la main sur le grisbi. À chaque fois, ces modifications par la loi ont eu pour objet de s’attaquer à la cotisation sociale comme source de financement pour la remplacer par l’impôt. En 1990, le gouvernement de Michel Rocard crée ainsi la CSG (contribution sociale généralisée, 2 % à l’époque, 28 % aujourd’hui). Cinq ans plus tard, Alain Juppé ajoute la CRDS (contribution au remboursement de la dette sociale). Avec Emmanuel Macron, cette tendance à fiscaliser a pris une nouvelle dimension, avec des suppressions de cotisations sociales compensées par l’impôt. Il s’agit de pertes de salaire « socialisé » et différé, doublé d’une baisse des remboursements pour les salariés. « C’est un encouragement au séparatisme des riches », alerte le coordinateur de la France insoumise, Adrien Quatennens.

 

L’opération n’est pas seulement comptable : elle constitue une attaque des fondements mêmes de la Sécurité sociale. « Les gouvernements qui ont mis en place ces réformes reviennent sur la logique des fondateurs de la Sécu ! » s’indigne Adrien Quatennens, selon laquelle « chacun contribue à hauteur de ses moyens et reçoit en fonction de ses besoins ». Le député communiste Pierre Dharréville développe : « L’objectif est de modifier la philosophie même de la Sécurité sociale », de la placer « dans une logique de solidarité nationale, plutôt que de véritable protection et de progrès social, et lui ôter son caractère transformateur de la société ». Selon l’élu PCF, la Sécu est un « transformateur » en permettant « de faire échapper des ressources aux appétits du capital et de faire du travail un vecteur de droits au travers de la cotisation ». Et de souligner également la « dimension d’appropriation » dans les principes fondateurs : « La Sécu est un bien commun, elle appartient à ceux qui la font vivre. La fiscalisation crée une sorte de sentiment de perte de propriété commune, on en fait une assurance comme une autre en la diminuant. » Selon lui, la bataille à mener est donc celle de sa « réappropriation ».

 

3 Son avenir passe par son extension

Attaquée par le patronat et les derniers gouvernements en date, la Sécu demeure pourtant une idée d’avenir, insistent ses défenseurs. Mais comment faire pour arrêter son démantèlement ? À court terme, il s’agirait de « sanctuariser les recettes » de notre système de protection sociale et de « mettre fin à la confusion des budgets de l’État et de la Sécurité sociale », plaide l’économiste Michael Zemmour, enseignant à Paris-I et à Sciences-Po Paris. L’existence des complémentaires santé, « inefficaces dans leur rôle assurantiel », serait également à remettre en cause, pour celui-ci.

 

La Sécu comme collecteur, et financeur unique, du système de santé s’impose aussi comme un préalable absolu, pour le sociologue Frédéric Pierru. L’objectif est d’aboutir à un système réellement universel, avec « 100 % de remboursement par la Sécu » pour tous. Dans le champ de la santé, le chercheur estime que le modèle de la médecine libérale est à bout de souffle. L’occasion de développer partout sur le territoire des « centres de santé pluridisciplinaires », dans lesquels les praticiens pourraient être salariés, mais également de réinvestir massivement dans l’hôpital public et de mettre fin à l’existence des cliniques privées « qui n’ont aucune raison d’exister, puisqu’elles ne gardent que les risques les plus rentables pour laisser les plus lourds à l’hôpital public ». Mais, plus fondamentalement, la clé de la pérennité de la Sécu réside dans son extension à d’autres domaines, si l’on en croit le sociologue et économiste Bernard Friot. « On pourrait augmenter le salaire minimum de 500 euros sous forme de cotisations sociales qui seraient portées au crédit de la carte vitale. Cette somme mensuelle pourrait alors être dépensée auprès de professionnels conventionnés dans le domaine de l’alimentation, mais aussi de la culture. Ils seraient rémunérés par un salaire à vie, attachés non pas à leur poste mais à leur qualification », précise-t-il.

« Ambition(s) », le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin


Sécu, ce déjà-là communiste…

Absolu. Avec une constance inégalable, à chaque fois que le bloc-noteur pense à la naissance de la Sécurité sociale, donc à son créateur Ambroise Croizat, une citation de George Bernard Shaw lui traverse l’esprit: «Dans la vie, il y a deux catégories d’individus: ceux qui regardent le monde tel qu’il est et se demandent pourquoi, et ceux qui imaginent le monde tel qu’il devrait être et qui se disent: pourquoi pas?» L’humanité n’est pas du relatif mais de l’absolu. Voilà comment nous pourrions résumer l’action communiste de cet homme hors du commun, non réductible à sa seule fonction de ministre. À soixante-quinze ans de distance, son énergie continue de nous fasciner. Sans parler de son ambition. L’ouvrier, devenu acteur majeur de l’histoire sociale de notre pays au moment du Conseil national de la Résistance, portait à la sortie de la Libération un projet de société qui dépassait de loin les générations de l’époque. Il voyait plus haut que l’horizon, n’anticipant le monde que pour les générations futures. La Sécu s’érigea sur ce principe universel, qui, selon Croizat lui-même, devait «mettre fin à l’obsession de la misère» et voulait que «chacun cotise selon ses moyens et reçoive selon ses besoins». Cette «trace» n’est pas qu’une trace, mais un héritage. À condition de ne pas oublier que cet « instant » singulier de 1944-1945 fut le fruit de circonstances exceptionnelles ayant permis un meilleur partage des richesses entre le capital et le travail au bénéfice des travailleurs. N’ayons pas peur de parler d’une période révolutionnaire, puisque le mode de production fut mis en cause: ce qui se joua alors n’était pas la répartition de ce qui était produit, mais la production en tant que telle.

 

 

Honte. Croizat disait: «Jamais nous ne tolérerons que soit mis en péril un seul des avantages de la Sécurité sociale, nous défendrons à en mourir et avec la dernière énergie cette loi humaine et de progrès.» Depuis notre ici-et-maintenant, la parenthèse en question paraît loin, très loin. Trois générations plus tard, un continuum de plans de casse n’a cessé de mettre à mal cette pierre angulaire de notre pacte social. C’est un peu comme si cette histoire révolutionnaire nous avait été volée par bouts successifs, sans que sa mémoire ne s’altère pour autant. Preuve, les ennemis de classe n’hésitent pas à s’en référer, comme si par ce supplément d’âme (référencé) ils se dédouanaient. Souvenons-nous d’Édouard Philippe, qui, au nom du «peuple», osa déclarer, concernant la réforme des retraites: «L’ambition portée par ce gouvernement est une ambition de justice sociale. (…) Et surtout la seule chose qui compte, c’est la justice.» Et il ajoutait: «Nous proposons un nouveau pacte entre les générations, un pacte fidèle dans son esprit à celui que le Conseil national de la Résistance a imaginé et mis en œuvre après-guerre.» Un pacte fidèle? Sans commentaire. Et comment qualifier la phrase du sénateur LaREM de Paris, Julien Bargeton, qui reprit à son compte une citation d’Ambroise Croizat: «L’unité de la Sécurité sociale est la condition de son efficacité.» Honte à ceux qui dévoient les mots jusqu’à insulter ceux qui les écoutent et savent ce qu’ils entendent. Mépris pour ceux qui s’enveloppent dans le CNR alors que tout préside à la destruction froide et méthodique de ses conquis.

 

 

Vision. Reste le déjà-là communiste, que nous ne voyons même plus. Ambroise Croizat et les autres nous ont laissé une genèse et une méthode. Elle est toujours là, sous nos yeux et pas uniquement dans les livres d’histoire: salaire à la qualification, statut de la fonction publique, régime général de la Sécurité sociale, subvention de l’investissement, socialisation de la valeur dans des cotisations ou des impôts permettant le salaire à vie des soignants ou la subvention d’équipements de service public, sortie du travail du carcan de la mise en valeur d’un capital… Repartir de ces bases, les généraliser, les étendre: voici le projet, donc le chemin pour vaincre la contre-révolution en cours. Nos aïeux du CNR visaient haut. Le XXIe siècle réclame la même vision.

 

Élysée. Ces séparatismes que Macron passe sous silence

 


Julia Hamlaoui

Le président de la République doit présenter sa stratégie de lutte contre « les séparatismes » ce vendredi. Le « s » n’inclut pas les plus fortunés, qui font pourtant de plus en plus sécession, encouragés par la politique du gouvernement.

Déprogrammé à la dernière minute la semaine dernière, c’est finalement ce vendredi 2 octobre aux Mureaux (Yvelines) que le président enfourchera son nouveau cheval de bataille : la lutte contre « les séparatismes ». Le thème n’est pas tout neuf, déjà à l’hiver dernier, bousculé par une mobilisation historique contre sa réforme des retraites, Emmanuel Macron avait voulu en faire une priorité. Mis en veille pour cause de crise sanitaire, le retour du projet de loi, attendu en décembre au Conseil des ministres, est annoncé depuis l’été par une Macronie décidée à grignoter toujours plus l’électorat de droite et à remettre en selle son duel avec le RN. Le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, s’est particulièrement illustré, allant jusqu’à agiter le spectre de la « guerre civile », avant de présenter à la rentrée une série de mesures symboliques (charte pour les associations, lutte contre les certificats de virginité…) à l’efficacité contestée. « En réalité, cette loi est utilisée contre les musulmans, car on sait bien comment va tourner le débat », dénonce la députée FI Clémentine Autain.

 

L’Élysée a même fait savoir jeudi qu’une modification de la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État est envisagée. « On voit bien que le gouvernement ne sait pas bien quoi mettre dans sa loi. Évidemment, il faut lutter contre toutes les formes de violences et d’extrémismes, le dernier drame à Paris l’a montré. Mais où voit-on ici le séparatisme  », interroge la députée PCF Marie-George Buffet, à propos de son département, la Seine-Saint-Denis. Car l’abandon républicain par la République elle-même n’est pas des moindres. Les causes sur lesquelles prospèrent les maux des quartiers populaires sont demeurées les grandes ignorées d’un quinquennat au cours duquel, par exemple, le rapport Borloo a été enterré. Bien conscientes du problème, les équipes de l’Élysée ont promis jeudi qu’il « s’agit de ramener la République, ses valeurs d’émancipation et d’égalité, dans les territoires », sortant à nouveau du chapeau le concept libéral « d’égalité de chances ».

Si « séparatismes » porte bien un « s », en la matière, le chef de l’État n’a pas manqué de donner le ton, renvoyant l’expression, dès juin, à ceux qui se mobilisent contre le racisme et les violences policières. En revanche, pas question d’évoquer la situation de ceux qui de plus en plus font sécession : les plus riches. Ceux dont – de la baisse de l’ISF à la réforme des retraites – ,la politique conduite par l’exécutif accompagne la mise en retrait de tout ce qui fait le commun de la République, à commencer par la solidarité nationale. Pourtant, nombre de solutions sont là. Passage en revue de ce séparatisme passé sous silence.

« Mai, le joli mai », le billet de Maurice Ulrich.


Tout arrive. « Imagine-t-on Mai 68 en distanciel ? » s’interrogeait cette semaine une éditorialiste du Figaro, Laurence de Charette, sur un ton flirtant presque avec la nostalgie : « La jeunesse des barricades proclamait qu’il devait être “interdit d’interdire” ; celle de 2020 vit, pour le bien de la première, sous le règne de la distanciation sociale et des gestes barrières. » « Triste retournement », dit-elle, quand bien même on n’a pas souvenance que le Figaro ait eu quelque sympathie pour les actrices et acteurs de Mai, ouvriers ou étudiants. Mais, c’est vrai, voilà une jeunesse contrainte, avec des perspectives incertaines.

 

Enfin, pas tout à fait. L’armée, indiquait cette semaine Florence Parly, va recruter 26 700 jeunes. Une bonne nouvelle pour réduire le chômage et lever les incertitudes. « Nous serons le premier recruteur de France, précise la ministre. C’est un record et c’est essentiel en période de ralentissement économique. » Et comme on disait jadis, avant Mai 68, il ne manquera plus qu’une bonne guerre pour faire tourner les affaires et les effectifs.

Retrouvez son précédent billet,  En France, on manque un peu de lits d’hôpitaux, mais on a une armée, et l’ensemble de ses  chroniques.

 

Récit. Des Fralib aux Scop-TI, dix ans de défis à Unilever


Christophe Deroubaix

Dix ans après l’annonce de la fermeture du site de Gémenos, des salariés ont préservé l’outil industriel et prolongé une aventure commencée il y a plus d’un siècle.

Dix ans après, il se souvient avoir parlé sous le coup de la colère. Pourtant, chacun des mots du délégué syndical CGT Olivier Leberquier était pesé et avait quasiment valeur de prophétie. « À l’intérieur, là, il y a un outil de travail. Il n’est pas à eux, il est à nous. Il n’y a pas un boulon qui va partir d’ici. Pas un boulon. Ils veulent faire partir les productions. Nous, les productions, on sait qu’on est capables de les faire. » Nous sommes le 28 septembre 2010. La multinationale Unilever vient d’annoncer la fermeture du site Fralib de Gémenos, dans la banlieue de Marseille. Les responsables syndicaux ont convoqué une assemblée générale qui se tient sur une pelouse où se pose un soleil d’été indien. Mais le ton est à l’orage. La délocalisation de la production à Bruxelles, pour des raisons de coûts économiques, ne convainc personne. « Cela fait 118 ans que le thé l’Éléphant existe à Marseille. Et on se battra pour qu’il le reste », lance Gérard Cazorla, délégué du personnel CGT.

 

Naissance d’une petite « république sociale »

Dix ans après, pas un boulon n’est sorti. L’outil de travail tourne. Unilever a emmené sa marque. Pas l’activité. Les ex-Fralib, constitués en Scop-TI (société coopérative ouvrière provençale de thés et infusions), ont créé leur propre gamme, dont le nom de baptême est déjà tout un programme : « 1 336 ».

« Au départ, on avait un projet de reprise mais on n’était pas dans l’idée d’une coopé­rative » Gérard Cazorla

Comme le nombre de jours de lutte nécessaires entre l’annonce de la fermeture et la victoire sur la multinationale par le redémarrage de la production. « Au départ, on avait un projet de reprise mais on n’était pas dans l’idée d’une coopé­rative », explique Gérard Cazorla. C’est finalement l’entêtement de la multinationale qui va amener les 76 irréductibles salariés (sur les 182 Fralib) à se doter d’une forme coopérative. C’est ainsi qu’est née, au 500, avenue du Pic-de-Bertagne, 13420 Gémenos, une petite « république sociale » officiellement fondée en août 2014 lors du dépôt des statuts.

 

Un vote à intervalles réguliers ne résume pas la « démocratie sociale »

Ici, chaque voix compte pour une. Les décisions sont prises lors d’une assemblée générale, qui se tient une fois par trimestre. Le conseil d’administration est composé de onze personnes, élues par les salariés pour une durée de quatre ans. La « souveraineté » des coopérateurs s’exerce dans des prises de décision qui interviennent au terme de processus d’élaboration, un vote à intervalles réguliers ne pouvant résumer la « démocratie sociale ». C’est ainsi qu’a été réfléchie puis tranchée la politique salariale. Le principe du salaire unique par catégorie professionnelle a été retenu, contrairement à la pratique d’Unilever du salaire par poste : salaire minimum à 1 600 euros net, avec un treizième mois, salaire intermédiaire à 1 670 euros, et le directeur, qui émarge à 2 000 euros. « Le rapport est de 1 à 1,25 contre 1 à 300 chez Unilever », se félicitait, à l’époque, Gérard Cazorla, alors « président » de la structure.

 

Les thés 1336, affront populaire au capitalisme pollueur

Même changement drastique par rapport à l’ancien régime unileverien en ce qui concerne les produits. « Nous avons voulu revenir aux arômes naturels qu’Unilever avait délaissés il y a vingt-cinq ans pour des arômes chimiques. Nous avons opté pour des circuits courts en allant chercher notre tilleul dans les Baronnies. Les cueillettes militantes, qui se déroulent de mi-juin à mi-juillet, nous aident mais le coût de notre choix demeure élevé : 20 euros le kilo alors qu’Unilever le paie 4 ou 5 euros le kilo. Mais on va parler de l’empreinte carbone de ce dernier. Il est élevé en Europe de l’Est, amené au port d’Hambourg, puis dans une autre usine en Allemagne, pour être découpé et être envoyé dans l’usine de Katowice, où il est transformé. Que l’on ne vienne pas nous dire que ce sont les individus qui polluent. Non, nous ne polluons pas. Ce sont les capitalistes qui polluent. » Politique salariale égalitaire, produits naturels (gamme 1 336), voire bio (gamme Scop-TI), circuits courts et équitables, inscription dans une démarche d’économie sociale et solidaire : tout cela fonctionne finalement.

 

Mais la pérennité de l’activité est un combat de chaque année, presque de chaque jour. La pandémie du coronavirus n’a pas épargné Scop-TI. Entre confinement et annulation de tant d’événements, les ventes effectuées par les réseaux militants se sont effondrées… Mais le chiffre d’affaires aura progressé (sans doute de 7 % à 8 %) en 2020. « Cela aurait pu être un coup fatal car la situation financière est fragile, comme chacun le sait, mais nous sommes passés entre les gouttes », indique Olivier Leberquier, un président du conseil d’administration soulagé et déjà investi sur une nouvelle étape du développement : le rachat des locaux par une SCI, composée d’une dizaine de mutuelles ainsi que de Scop-TI.

 

« Cela aurait pu être un coup fatal car la situation financière est fragile, comme chacun le sait, mais nous sommes passés entre les gouttes » Olivier Leberquier, président du conseil d’administration

 

Cela permettra de faire baisser le loyer dû et de mener des travaux de rénovation afin d’accueillir d’autres structures et de transformer le site en pôle de l’économie sociale et solidaire. Du côté des banques, distantes jusqu’ici, cela semble frémir. « Comme si le regard avait changé puisque l’on a démontré que l’on arrive à faire tourner cette entreprise », constate Olivier Leberquier. Pourtant, il avait prévenu, il y a une décennie : « À l’intérieur, là, il y a un outil de travail. Il n’est pas à eux, il est à nous. Il n’y a pas un boulon qui va partir d’ici. Pas un boulon. Ils veulent faire partir les productions. Nous les productions, on sait qu’on est capables de les faire. »

 

 

jeudi 1 octobre 2020

L'éditorial dans l’Humanité de ce jour, de Carmen Castillo, rédactrice en chef d'un jour. Soulèvement


En ces mois de septembre, octobre 2020, ce qui voyage entre le Chili et la France, ce sont les révoltes, les visages, les images de l’Histoire. Les lettres de Gemita racontent les souffrances d’une famille ordinaire du quartier de Puente Alto à Santiago, son fils de 18 ans, prisonnier comme des centaines d’autres, en attente d’un procès où la peine requise de dix ans rend le réel absurde. Manque de ressources, la faim qui menace. Pourtant, pas une plainte, l’espoir entre les dents, et la force pour continuer, malgré la fatigue. Gemita n’est pas seule, elle n’éveille pas la pitié, elle est ma sœur, elle exige du respect.

 

« Lutter, jusqu’à ce que la dignité devienne la norme. » Ce cri de ralliement résonne dans les places et les rues du Chili. L’imprévisible de l’histoire, le soulèvement populaire du 18 octobre 2019, des millions de gens dans les rues. Et nous, vieilles dames indignes et mémoires vives d’un soulèvement passé, embarquées par la performance contestataire du collectif féministe Las Tesis, « un violeur sur ton chemin », nous avons, dansé et chanté par milliers devant le Stade National. La jeunesse féministe donne la couleur, sa poétique à la révolte actuelle.

 

La rébellion citoyenne et populaire s’est répandue tout au long du Chili, cinq mois d’agora et de manifestations. Gemita s’enchante au souvenir de ces nuits étoilées, son collectif des mères des prisonniers, né en novembre 2019 face aux violences policières, s’est replié depuis avril dernier dans les quartiers populaires. Elles organisent les soupes populaires, fabriquent les masques et prennent soin des anciens. La solidarité tisse les liens, à rebrousse-poil de l’offensive médiatique et policière du gouvernement de droite. Le pouvoir tremble. Mais il s’est saisi de la pandémie pour nettoyer les villes. Entre couvre-feu et répression, il tente de réinstaurer la peur. Eux, ils sont peu et très organisés. Nous, nous sommes très nombreux et il nous faut nous assembler.

 

Le peuple en lutte a arraché le référendum du 25 octobre qui peut mettre fin à la Constitution de la dictature. Cette victoire, les puissants cherchent à l’anéantir, entre manipulation politique et campagne de désinformation. Le référendum n’est pas une fin en soi, c’est le premier pas d’une longue bataille politique. Ce n’est pas la fin de l’histoire, bien sûr. Aujourd’hui dans le monde, l’infini est du côté des pauvres.

 

Carmen Castillo par Joseph Andras : "Aimer tout de la vie


L’histoire de cette cinéaste et militante se confond avec les combats de son peuple, de l’Unité populaire au soulèvement de l’an dernier. Portrait, par l’écrivain Joseph Andras.

Jamais elle n’aurait cru devenir cinéaste – et pourtant : on lui doit deux longs métrages et près de vingt documentaires à la télévision. Il se peut qu’elle rechigne encore à le faire sien, ce mot, « cinéaste » : préférez « artisane », venue à la caméra par cette sorte de chemins que la vie veut imprévus.

 

L’état civil a ses exigences : une date et un lieu. Disons plutôt que Carmen Castillo a 20 ans quand naît le MIR, le Mouvement de la gauche révolutionnaire, et que Salvador Allende vient d’être vaincu, pour la troisième fois, aux élections présidentielles du Chili. De jeunes gens, socialistes, communistes et anarchistes, n’en doutent plus : le renversement du capitalisme ne sera pas l’affaire des urnes. Alors le MIR exproprie des terres, appuie paysans et Mapuches, braque des banques. Carmen compte des billets, deux de ses frères montent en première ligne. « Nous étions vus comme des Robins des bois. Pas de morts, pas de blessés », se souvient-elle. Et si Carmen ne se défait jamais de son pistolet (« J’avais été formée auprès de Beatriz Allende, sa fille, et des Tupamaros »), elle jure n’avoir jamais souscrit au culte des armes. Pas plus que ses camarades.

 

Voilà que meurt le Che. Presque va-nu-pieds, de tout son long crevé sur un lavoir, poil hirsute, mains bientôt tranchées. Aux côtés de Beatriz, Carmen s’engage dans le soutien à la guérilla bolivienne. « Des petites choses », modère-t-elle : appels téléphoniques, notes, transports de messages, réunions. Fin 1969, on l’arrête. Elle s’envole pour Paris (les cours de Vincennes et les Beatles, « un bouillonnement gigantesque »), revient au Chili, et voici qu’Allende remporte les élections au nom de l’Unité populaire. Le MIR, amnistié, pose les armes ; Allende en fait sa garde rapprochée ; Miguel Enriquez, tête du mouvement et compagnon de Carmen, refuse d’intégrer le gouvernement – « soutien critique », comme le veut la formule. « Nous vivions un grand bonheur, mais sous une épée de Damoclès, raconte Carmen . La droite répétait que les Russes étaient désormais au pouvoir. »

 

Elle a 25 ans, entre à La Moneda, le palais présidentiel que l’armée fera bombarder, et prend en charge l’accueil des réfugiés politiques – parmi eux, un certain Régis Debray, rescapé de quatre années de détention en Bolivie. L’intéressé se souviendra, dans son  Carnet de route « Les camarades jouent la carte du bonheur sans se cacher » et le président s’avance « généreux, direct, tutoyant au premier abord ». Carmen ne dit pas autre chose : « Allende aimait tout de la vie. » Elle y œuvre dix mois durant, sans cesser ses activités à l’université, comme professeure d’histoire, ni au sein du MIR. Mais la jeune femme préfère l’ombre à la lumière du pouvoir : le quotidien se fait pesant et on la surprend, au palais, à effectuer des copies de quelque manuel de guérilla. C’est en toute amitié qu’Allende la délivre de ses obligations. « J’ai éprouvé du soulagement », dit-elle aujourd’hui.

 

Expropriation d’entreprises et de grandes propriétés agricoles, nationalisation de banques et de l’industrie minière du cuivre : si le compañero presidente est légaliste, sa main ne tremble pas. La bourgeoisie s’affole, la CIA s’active et Nixon rêve de l’entendre « crier », ce pays. Récession, manifestations, pénuries alimentaires, files d’attente : on sait la suite. L’armée encercle Allende, lequel, refusant le secours du MIR (l’exfiltrer, du moins tenter), se suicide au fusil d’assaut. Pinochet prend le pouvoir avec le sang d’un réformiste sur les mains et le MIR entre en résistance clandestine. Les militants tomberont un à un, torturés pour la plupart, et Carmen et Miguel seront connus sous d’autres noms – cela, elle le racontera dans son premier livre, Un jour d’octobre à Santiago, celui où le régime a pris d’assaut leur maison bleue. C’est en 1974 et Miguel s’effondre sous les balles ; Carmen est hospitalisée, enceinte, blessée par l’explosion d’une grenade. Une mobilisation internationale l’arrache aux putschistes : direction l’Angleterre, puis Paris, où l’exilée se voit, femme, mère et militante brisée, recueillie par agnès b. Elle n’a pas de papiers, devient vendeuse dans sa première boutique, rencontre le mouvement féministe, Deleuze et Guattari. La survivante va réapprendre à vivre.

Le cinéma ?

 

Il s’impose au gré de ses rencontres. En groupe, d’abord, tandis que Mitterrand annonce son « tournant de la rigueur », puis seule. Il a fallu oser. « La France mythifie l’auteur-réalisateur, pas moi », explique-t-elle. Au Chili, le dictateur participe désormais à la « transition vers la démocratie » et Carmen y retourne pour enregistrer le témoignage d’une ancienne camarade passée à l’ennemi. « J e voulais, sans ressentiment, saisir le fonctionnement de cette machine de mort qui s’était abattue sur nous. » Puis elle se rend au Chiapas en plein soulèvement zapatiste. Le sous-commandant Marcos lui accorde un long entretien : « C’est l’une des rencontres fondamentales de ma vie », confie-t-elle. Politiquement, c’est même une renaissance : une trouée, enfin, dans la chape de plomb que le néolibéralisme a coulée sur le monde. « Mon impuissance disparaissait, la joie revenait pour la femme de 50  ans que j’étais devenue. » Elle y reviendra souvent.

Ses armes, elle en prend pas à pas la mesure, ce sont désormais ses films.

 

Mais il faut à celles-ci l’art pour ne pas s’enrayer : la poésie, le chant et la littérature peuplent ainsi son œuvre. Si elle conte la vie de Victor Serge en 2011 et s’empare, quatre ans plus tard, de la pensée de Daniel Bensaïd, la dire « trotskyste » ne dirait pas grand-chose d’elle. Carmen n’a pas le goût des clans ni des lignes au cordeau – sectaires, repassez. Sa famille, il faut la chercher quelque part entre communistes et libertaires, partout, surtout, où l’on croit que le monde n’a pas dit son dernier mot.

 

Dans l’éternelle fumée de ses petits cigares, entre Paris et Santiago, elle songe à l’heure qu’il est à son prochain film. Une histoire d’exil. « Oui, toujours », semble dire son sourire.