C’est inattendu, c’est dans les
Échos, un point de vue signé Dominique Vastel, ancien cadre dirigeant de la
SNCF, président de la Serfer, société d’études et de réalisations ferroviaires : « Cuba brûle et nous regardons ailleurs ». Pas d’ironie ici, mais le constat qu’il dresse, alors que sa société accompagne le développement des chemins de
fer cubains : après la détente amorcée par Barack Obama, écrit-il, « Cuba semblait parvenir à concilier son système politique avec une certaine libéralisation de son économie. Mais le renforcement de l’embargo imposé par Donald Trump a porté un coup brutal à cette dynamique
positive ». On ne peut que s’indigner,
poursuit-il, de voir « les États-Unis maintenir un embargo
injustifiable pour des motifs de politique intérieure et l’imposer aux autres pays via leurs lois
extraterritoriales. L’impact sur l’économie cubaine est terrible. La population
est la première victime. Elle souffre dans la dignité et tente de garder sa gaieté
caribéenne. Mais on le voit depuis le début de l’année, c’est de plus en plus
difficile ». Pourquoi, interroge-t-il, « une telle indifférence de la communauté internationale » ?
mardi 27 décembre 2022
« Constat », le billet de Maurice Ulrich.
dimanche 25 décembre 2022
« Impunité et secret-défense », l’éditorial de Cathy Dos Santos dans l’Humanité.
Ils s’appelaient Emine Kara, Mir Perwe, Abdulrahman
Kizil. Réfugiés dans notre pays, ils ont été froidement assassinés à la veille
de Noël devant le centre culturel kurde Ahmet-Kaya, à Paris. Depuis, l’émoi est
immense. La colère aussi. Ce crime perpétré par un raciste notoire et
récidiviste a forcément une connotation politique, même si le gouvernement et,
pour l’heure, la justice se gardent de qualifier de terroriste l’acte qui a une
nouvelle fois frappé et endeuillé la communauté kurde. En janvier 2013
déjà, Sakine Cansiz, Fidan Dogan et Leyla Söylemez étaient lâchement abattues
dans la capitale. À ce jour, ces assassinats n’ont toujours pas été
élucidés.
La responsabilité de l’État français est en jeu. Il ne
peut se complaire dans l’inaction, voire dans les entraves. L’attentat de 2013
fait foi : il est
toujours frappé du sceau du secret-défense. À l’époque, les
autorités s’étaient
pourtant engagées à faire toute
la lumière sur cette tuerie. Dans les faits, elles n’ont jamais contribué à faciliter les investigations, de crainte de froisser
le président turc, Recep Tayyip Erdogan. Le réquisitoire du procureur de la
République est pourtant clair quant à l’implication des services de
renseignements turcs, le MIT, dans l’élaboration de ces meurtres. La France ne
peut tolérer de tels agissements sur son sol, sauf à s’en rendre complice.
L’histoire de la patrie des droits de l’homme est déjà trop entachée de crimes
politiques non résolus en raison d’une duplicité intolérable.
L’impunité a fait son temps, le secret-défense doit
être immédiatement levé. Le président de la République appelle à faire de
cette fin d’année « un temps de fraternité », à veiller « les uns sur
les autres ». Nous le prenons au mot. Les responsables de la communauté kurde n’ont de cesse d’alerter sur
les menaces qui pèsent sur eux, la France doit les protéger. Des militants sur
notre territoire et en Europe portent une cible dans le dos, la France ne peut
laisser faire. Nous ne remercierons jamais assez les Kurdes pour le lourd
tribut payé dans la lutte contre Daech. À cet égard, Paris s’honorerait à
retirer de la liste des organisations terroristes le PKK. Défendre leur combat,
c’est aussi préserver notre liberté.
« Catholique », le billet de Maurice Ulrich.
Pas de menton en galoche, de nez crochu ou d’yeux qui
louchent. Le Journal du dimanche aime les portraits flatteurs,
ce pour quoi il les a confiés à la journaliste Catherine Nay, une artiste du
genre. Dans le dernier numéro, c’est celui du général Georgelin, présenté dans
le titre comme un (re)bâtisseur de cathédrale. Soit. C’est lui qui a été
missionné par le président de la République pour diriger les travaux de
reconstruction de Notre-Dame de Paris. On apprend donc qu’il aime la marche,
ayant commandé, dit-il, six sections d’infanterie, et que, à une période, il
allait tous les samedis à la messe de Mgr Lustiger. On comprend bien alors que
c’est l’homme de la situation. Il le dit lui-même. « Si on avait appelé quelqu’un de la culture on en avait pour quinze ans. » Que des emmerdes. D’ailleurs, le président lui avait confié quels
critères il s’était fixés pour choisir. Une personnalité « indépendante de la culture, dotée d’autorité et catholique ». C’est
plus sûr. Au moins Notre-Dame ne sera pas un temple bouddhiste surmonté d’un
minaret. Amen.
vendredi 23 décembre 2022
« Et maintenant ? », l’éditorial de Maurice Ulrich dans l’Humanité.
Un conte commence ainsi : « C’était le soir
du 24 décembre. De
gros flocons de neige venaient tapisser les trottoirs. Une petite fille
marchait dans le froid, la tête et les pieds nus... » Qui n’a pas été bouleversé en lisant la Petite
Fille aux allumettes, de Hans Christian Andersen ? Ce soir,
rien qu’à Paris illuminée pour les fêtes, on estime que 700
enfants vont dormir dans la rue ; 48 bébés y avaient
vu le jour en 2017, 100 en 2018, 146 en 2019. Plus largement, quand bien même les chiffres sont difficiles à établir, 27 000 personnes en France vivraient sans abri. 300 000 seraient sans domicile fixe dans des hébergements d’urgence, des abris de fortune, des halls d’immeuble. C’est deux fois
plus qu’en 2012 et trois fois plus qu’en 2001. Chaque soir, 4 000 appels au 115 se heurtent, indique la Fondation
Abbé-Pierre, à un refus de prise en charge, faute de
place. Des chiffres qui sont autant de drames face auxquels, quoi qu’on fasse,
on finit par éprouver un sentiment d’impuissance, mais aussi de révolte.
27 juillet 2017. « La première bataille, c’est de loger
tout le monde dignement. Je ne veux plus voir, d’ici la fin de l’année, des
hommes et des femmes dans les rues, dans les bois ou perdus. » Après ces paroles, à la
télévision, Emmanuel Macron a tenté de rétropédaler deux ans plus tard : « J’ai eu à Orléans un mot sur les demandeurs d’asile qui étaient dans la rue. » Les demandeurs d’asile, seulement ? Un mot, pas plus ? Il n’est que de revoir
la séquence pour en juger. Et quand bien même il n’aurait parlé que des
demandeurs d’asile. Chaque nuit, des centaines de mineurs isolés
dorment à même le sol dans nos villes.
Pour les 39 associations unies dans la lutte contre le
mal-logement, l’objectif zéro sans-abri est réaliste, avec des moyens, un
échéancier, en orientant à cette fin l’action politique. L’Union européenne a
adopté, en février dernier, un plan qualifié d’ambitieux. Plus de sans-abri en
2030. « C’est un jalon, une forme d’idéal, pour se dire qu’on est tous portés par un objectif commun », commentait,
à l’époque, Emmanuelle Wargon, la ministre française déléguée au Logement.
2030. Et maintenant ?
« Merci », le billet de Maurice Ulrich.
Le Parisien, du groupe LVMH de Bernard Arnault, tient à ce que ses lecteurs passent un
bon Noël malgré l’inflation. Et donc, en titrant en une « Flambée des prix, nos astuces pour un réveillon malin », il propose « la recette d’un repas de fêtes sans se ruiner ». Par exemple, « si vous n’avez pas de budget pour des huîtres, vous épaterez vos convives avec, dans leur assiette, des feuilles de Mertensia
maritima, surnommée feuille d’huître. On la dépose sur la langue et une saveur
iodée envahit le palais, bref un goût d’huître »… Les Échos aussi, du groupe LVMH de Bernard Arnault,
tiennent à ce que leurs lecteurs passent un bon Noël. Par exemple, avec des
cadeaux sportifs, comme chez Louis Vuitton (groupe LVMH), un étui à raquette
Suzanne (1 550 euros), ou ludiques : chez Dior (groupe LVMH), un backgammon (3 900 euros). Avec ça, une bonne bouteille de champagne Ruinart (200 euros, groupe LVMH), ce qui, nous dit-on, « n’effraie pas le client du
luxe, qu’il soit senior ou jeune adulte ». Allez,
on peut le dire. Merci Bernard et bon Noël.
Un monde habité par le chant.
La poésie d’Aragon s’est rendue populaire grâce à des
musiciens qui ont brodé sur ses vers des mélodies impérissables. « Une forme
supérieure de critique » pour le poète. Et une histoire toujours vivante. Clément Garcia
De chant, il est largement question dans l’œuvre d’Aragon. Pourtant, et contrairement à bon nombre de ses contemporains, le poète n’a jamais versifié pour la chanson. Comme pour s’indigner du paradoxe, les chansonniers ont en retour mis en musique son œuvre avec une constance admirable. Entre « la voix Ferrat, la voix Ferré », se sont frayés quantité de chemins de traverse. Hélène Martin, Georges Brassens, Lino Léonardi, Marc Robine, pour en rester là, ont composé sur ses vers des mélodies entonnées par des interprètes fameux : Jacques Douai, Monique Morelli, Marc Ogeret, Francesca Solleville et tant d’autres. Une somme qui permet à l’œuvre d’Aragon de continuer à vivre dans la mémoire populaire. « La mise en chanson d’un poème est à mes yeux une forme supérieure de critique poétique, écrivait Aragon. Même si ce n’est pas tout ce que j’ai dit ou voulu dire, c’en est une ombre dansante, un reflet fantastique, et j’aime ce théâtre qui est fait de moi. » Aujourd’hui encore, il n’est pas rare qu’un jeune musicien se prenne au jeu du « reflet fantastique ». Comment expliquer pareille permanence ?
Léo Ferré note que « ce qu’Aragon déploie dans la phrase poétique n’a besoin d’aucun support, bien sûr, mais la matière même de son langage est faite pour la mise sur le métier des sons ». Le chanteur anarchiste
relève ici ce qui apparaît comme une évolution formelle commandée par la
politique. Dans son ouvrage Aragon et la chanson (Textuel,
2007), Nathalie Piégay-Gros relève que, « dès la fin des années 1930 puis de manière décisive pendant les années de guerre, Aragon renoue avec une ancienne tradition littéraire française : il s’agit de montrer la continuité de la culture
française et d’affirmer qu’elle est prête à résister à l’occupation (…). En
puisant dans la tradition du “chant” français, Aragon entend prolonger la veine
épique qui a tissé une identité et forgé une langue ». Cette reconnexion au
patrimoine littéraire se manifeste par une attention apportée à la rime comme à
la cadence des vers, de manière à être retenus, lus et chantés. Georges Auric
comme Francis Poulenc prendront la balle au bond, le premier avec la
Rose et le Réséda et le second en composant, si l’on peut dire, le premier
tube sur un texte d’Aragon avec C. Le poète ne se départira
plus de cette manière épique perceptible dans le Roman inachevé comme le
Fou d’Elsa, abondamment butinés par Ferré et Ferrat.
Le groupe Feu ! Chatterton perpétue la tradition dans son album l’Oiseleur (2018) avec
une composition originale du prodige Samy Osta sur le poème Zone libre, tiré
du recueil résistant le Crève-cœur. Le groupe clôt également
ses concerts en reprenant l’Affiche rouge. « Avec l’Affiche rouge, l’intime
et le politique s’embrassent avec une puissance prodigieuse », confiaient-ils à l’Humanité. La
chanteuse Véronique Pestel dédie un spectacle à Aragon avec des mélodies
nouvelles, quand Thomas et Jacques Dutronc viennent de publier Aragon,
morceau qui reprend les vers du poème Bierstube Magie allemande et
sa lancinante question : « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? » Quelques mois plus tôt, le rockeur Axel Bauer
s’inspirait des mêmes vers dans un album dédié à son père résistant.
L’auteur-compositeur Florent Marchet s’est distingué
en composant la musique de tout un spectacle sur divers poèmes d’Aragon clamés
par le comédien Patrick Mille. Dans la revue Hexagone, il
explique : « La poésie d’Aragon a une dimension intemporelle (…). Nous avons aussi besoin de
l’esprit de résistance qu’il véhicule. L’époque n’est plus la même mais il y a
un engagement qui est tout autant nécessaire. » Lyrique, épique et politique, le mariage de la musique et du texte
aragonien a encore de beaux jours devant lui.
Aragon dans les tourments du siècle (Marie-José Sirach)
Hommage Il y a quarante ans, le 24 décembre
1982, disparaissait Louis Aragon. Sa vie, son œuvre épousèrent les espoirs et
les désillusions du XXe siècle. Envers et contre tout, il demeure l’un des
plus grands écrivains de son temps.
Y a-t-il un mystère Aragon ? Quarante
ans après sa mort, comment comprendre son œuvre littéraire
sans se (re)plonger dans la tourmente du XXe siècle ? Son
engagement en littérature, ce
goût prononcé pour la modernité, celle qui
marque des ruptures essentielles dans tous les arts comme en politique, sont
indissociables. Sa vie fut aussi tumultueuse que le siècle qui le vit grandir.
Il découvre, à 20 ans, les horreurs de la
Première Guerre mondiale. C’est au Chemin des Dames qu’il commence l’écriture
d’Anicet ou le panorama, roman. Démobilisé, il retourne à Paris.
Aragon fréquente les milieux littéraires. Entre des amours tumultueuses,
contrariées ou trahies, il se lance à corps perdu dans l’écriture comme un
remède à cette mélancolie teintée de rage qui traverse sa génération. Dadaïste,
surréaliste, il s’insurge contre la littérature bourgeoise, qu’il veut jeter à
la Seine, rien de moins. Période prolifique. Paraîtront le Paysan de
Paris, le Con d’Irène (qui lui vaudra les foudres de la
censure), des poèmes (Persécuté persécuteur), des essais (Traité du style).
Avec André Breton, ils adhèrent au Parti communiste. Mais le climat entre les
deux écrivains s’envenime. Breton quitte le PCF. Ils se retrouveront pourtant
en 1931 pour dénoncer l’exposition coloniale, « ce carnaval de squelettes ».
Aragon a rencontré Elsa Triolet, belle-sœur de
Maïakovski, qui se suicide en 1930. Avec Elsa, ils séjournent fréquemment en
Union soviétique. Les années 1930 sont constellées d’engagements politiques et
esthétiques vigoureux, d’affrontements rudes alors que l’Europe sombre dans le
fascisme. Le soutien aveugle et indéfectible à l’Union soviétique se conjugue
cependant avec l’engagement antifasciste face à des droites qui préfèrent
Hitler au Front populaire. Aragon est de tous ces débats. Il prend la plume
comme journaliste à l’Humanité et à Ce soir.
Il obtient le Renaudot pour les Beaux Quartiers en 1936.
En 1939, il est de nouveau mobilisé. Après la défaite,
il entre en résistance. En publiant clandestinement les Lettres
françaises, il rallie, bien au-delà de la sphère communiste, les
intellectuels qui refusent de capituler. À la Libération, Aragon acquiert
une nouvelle dimension. Après avoir été l’une des figures du surréalisme, le
romancier engagé, le poète de la Résistance, il est consacré poète national. La
guerre froide, les interventions soviétiques à Budapest, à Prague provoquent
des ruptures sans retour parmi les intellectuels français. Aragon est souvent
ébranlé mais ne renoncera jamais. En Mai 68, à la Sorbonne, il est chahuté par
les étudiants. Une blessure de plus.
La politique, la littérature : Aragon a
mené de front ces deux engagements. Avec le Roman inachevé, Olivier Barbarant estime qu’il « réintègre la communauté littéraire » (lire ci-contre). L’avait-il jamais quittée ? À la fin de sa vie, Aragon affiche son homosexualité, porte des masques. « Je ne suis pas celui que vous croyez », laisse-t-il entendre.
Son œuvre est dense et cruelle, comme le siècle qui l’a inspirée, avec sa
cohorte de trahisons et de désillusions, ses remises en question, y compris
dans ses périodes les plus sombres. Et s’il revendique dans Épilogue « le droit au désespoir », il ajoute : « Le chant n’est pas moins beau quand il décline. Il faut savoir ailleurs l’entendre qui renaît comme l’écho dans la
colline. »
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