mardi 27 décembre 2022

« Constat », le billet de Maurice Ulrich.



C’est inattendu, c’est dans les Échos, un point de vue signé Dominique Vastel, ancien cadre dirigeant de la SNCF, président de la Serfer, société d’études et de réalisations ferroviaires: «Cuba brûle et nous regardons ailleurs». Pas dironie ici, mais le constat quil dresse, alors que sa société accompagne le développement des chemins de fer cubains: après la détente amorcée par Barack Obama, écrit-il, «Cuba semblait parvenir à concilier son système politique avec une certaine libéralisation de son économie. Mais le renforcement de lembargo imposé par Donald Trump a porté un coup brutal à cette dynamique positive». On ne peut que s’indigner, poursuit-il, de voir «les États-Unis maintenir un embargo injustifiable pour des motifs de politique intérieure et limposer aux autres pays via leurs lois extraterritoriales. L’impact sur l’économie cubaine est terrible. La population est la première victime. Elle souffre dans la dignité et tente de garder sa gaieté caribéenne. Mais on le voit depuis le début de l’année, c’est de plus en plus difficile». Pourquoi, interroge-t-il, «une telle indifférence de la communauté internationale» ?

 

dimanche 25 décembre 2022

« Impunité et secret-défense », l’éditorial de Cathy Dos Santos dans l’Humanité.



Ils s’appelaient Emine Kara, Mir Perwe, Abdulrahman Kizil. Réfugiés dans notre pays, ils ont été froidement assassinés à la veille de Noël devant le centre culturel kurde Ahmet-Kaya, à Paris. Depuis, l’émoi est immense. La colère aussi. Ce crime perpétré par un raciste notoire et récidiviste a forcément une connotation politique, même si le gouvernement et, pour l’heure, la justice se gardent de qualifier de terroriste l’acte qui a une nouvelle fois frappé et endeuillé la communauté kurde. En janvier 2013 déjà, Sakine Cansiz, Fidan Dogan et Leyla Söylemez étaient lâchement abattues dans la capitale. À ce jour, ces assassinats n’ont toujours pas été élucidés.

La responsabilité de l’État français est en jeu. Il ne peut se complaire dans l’inaction, voire dans les entraves. L’attentat de 2013 fait foi: il est toujours frappé du sceau du secret-défense. À l’époque, les autorités s’étaient pourtant engagées à faire toute la lumière sur cette tuerie. Dans les faits, elles nont jamais contribué à faciliter les investigations, de crainte de froisser le président turc, Recep Tayyip Erdogan. Le réquisitoire du procureur de la République est pourtant clair quant à l’implication des services de renseignements turcs, le MIT, dans l’élaboration de ces meurtres. La France ne peut tolérer de tels agissements sur son sol, sauf à s’en rendre complice. L’histoire de la patrie des droits de l’homme est déjà trop entachée de crimes politiques non résolus en raison d’une duplicité intolérable.

L’impunité a fait son temps, le secret-défense doit être immé­dia­tement levé. Le président de la République appelle à faire de cette fin d’année «un temps de fraternité», à veiller «les uns sur les autres». Nous le prenons au mot. Les responsables de la communauté kurde nont de cesse dalerter sur les menaces qui pèsent sur eux, la France doit les protéger. Des militants sur notre territoire et en Europe portent une cible dans le dos, la France ne peut laisser faire. Nous ne remercierons jamais assez les Kurdes pour le lourd tribut payé dans la lutte contre Daech. À cet égard, Paris s’honorerait à retirer de la liste des organisations terroristes le PKK. Défendre leur combat, c’est aussi préserver notre liberté.

 

« Catholique », le billet de Maurice Ulrich.



Pas de menton en galoche, de nez crochu ou d’yeux qui louchent. Le Journal du dimanche aime les portraits flatteurs, ce pour quoi il les a confiés à la journaliste Catherine Nay, une artiste du genre. Dans le dernier numéro, c’est celui du général Georgelin, présenté dans le titre comme un (re)bâtisseur de cathédrale. Soit. C’est lui qui a été missionné par le président de la République pour diriger les travaux de reconstruction de Notre-Dame de Paris. On apprend donc qu’il aime la marche, ayant commandé, dit-il, six sections d’infanterie, et que, à une période, il allait tous les samedis à la messe de Mgr Lustiger. On comprend bien alors que c’est l’homme de la situation. Il le dit lui-même. «Si on avait appelé quelquun de la culture on en avait pour quinze ans.» Que des emmerdes. D’ailleurs, le président lui avait confié quels critères il s’était fixés pour choisir. Une personnalité «indépendante de la culture, dotée dautorité et catholique». C’est plus sûr. Au moins Notre-Dame ne sera pas un temple bouddhiste surmonté d’un minaret. Amen.

 

vendredi 23 décembre 2022

« Et maintenant ? », l’éditorial de Maurice Ulrich dans l’Humanité.



Un conte commence ainsi: «C’était le soir du 24 décembre. De gros flocons de neige venaient tapisser les trottoirs. Une petite fille marchait dans le froid, la tête et les pieds nus...» Qui n’a pas été bouleversé en lisant la Petite Fille aux allumettes, de Hans Christian Andersen? Ce soir, rien qu’à Paris illuminée pour les fêtes, on estime que 700 enfants vont dormir dans la rue; 48 bébés y avaient vu le jour en 2017, 100 en 2018, 146 en 2019. Plus largement, quand bien même les chiffres sont difficiles à établir, 27000 personnes en France vivraient sans abri. 300000 seraient sans domicile fixe dans des hébergements durgence, des abris de fortune, des halls dimmeuble. Cest deux fois plus quen 2012 et trois fois plus quen 2001. Chaque soir, 4000 appels au 115 se heurtent, indique la Fondation Abbé-Pierre, à un refus de prise en charge, faute de place. Des chiffres qui sont autant de drames face auxquels, quoi qu’on fasse, on finit par éprouver un sentiment d’impuissance, mais aussi de révolte.

27 juillet 2017. «La première bataille, cest de loger tout le monde dignement. Je ne veux plus voir, d’ici la fin de l’année, des hommes et des femmes dans les rues, dans les bois ou perdus.» Après ces paroles, à la télévision, Emmanuel Macron a tenté de rétropédaler deux ans plus tard: «Jai eu à Orléans un mot sur les demandeurs d’asile qui étaient dans la rue.» Les demandeurs d’asile, seulement? Un mot, pas plus? Il nest que de revoir la séquence pour en juger. Et quand bien même il naurait parlé que des demandeurs dasile. Chaque nuit, des centaines de mineurs isolés dorment à même le sol dans nos villes.

Pour les 39 associations unies dans la lutte contre le mal-logement, l’objectif zéro sans-abri est réaliste, avec des moyens, un échéancier, en orientant à cette fin l’action politique. L’Union européenne a adopté, en février dernier, un plan qualifié d’ambitieux. Plus de sans-abri en 2030. «Cest un jalon, une forme didéal, pour se dire quon est tous portés par un objectif commun», commentait, à l’époque, Emmanuelle Wargon, la ministre française déléguée au Logement. 2030. Et maintenant?

 

« Merci », le billet de Maurice Ulrich.



Le Parisien, du groupe LVMH de Bernard Arnault, tient à ce que ses lecteurs passent un bon Noël malgré l’inflation. Et donc, en titrant en une «Flambée des prix, nos astuces pour un réveillon malin», il propose «la recette dun repas de fêtes sans se ruiner». Par exemple, «si vous navez pas de budget pour des huîtres, vous épaterez vos convives avec, dans leur assiette, des feuilles de Mertensia maritima, surnommée feuille d’huître. On la dépose sur la langue et une saveur iodée envahit le palais, bref un goût d’huître»… Les Échos aussi, du groupe LVMH de Bernard Arnault, tiennent à ce que leurs lecteurs passent un bon Noël. Par exemple, avec des cadeaux sportifs, comme chez Louis Vuitton (groupe LVMH), un étui à raquette Suzanne (1550 euros), ou ludiques: chez Dior (groupe LVMH), un backgammon (3900 euros). Avec ça, une bonne bouteille de champagne Ruinart (200 euros, groupe LVMH), ce qui, nous dit-on, «neffraie pas le client du luxe, quil soit senior ou jeune adulte». Allez, on peut le dire. Merci Bernard et bon Noël.

 

Un monde habité par le chant.



La poésie d’Aragon s’est rendue populaire grâce à des musiciens qui ont brodé sur ses vers des mélodies impérissables. «Une forme supérieure de critique» pour le poète. Et une histoire toujours vivante. Clément Garcia

De chant, il est largement question dans l’œuvre d’Aragon. Pourtant, et contrairement à bon nombre de ses contemporains, le poète n’a jamais versifié pour la chanson. Comme pour s’indigner du paradoxe, les chansonniers ont en retour mis en musique son œuvre avec une constance admirable. Entre «la voix Ferrat, la voix Ferré», se sont frayés quantité de chemins de traverse. Hélène Martin, Georges Brassens, Lino Léonardi, Marc Robine, pour en rester là, ont composé sur ses vers des mélodies entonnées par des interprètes fameux: Jacques Douai, Monique Morelli, Marc Ogeret, Francesca Solleville et tant dautres. Une somme qui permet à l’œuvre dAragon de continuer à vivre dans la mémoire populaire. «La mise en chanson dun poème est à mes yeux une forme supérieure de critique poétique, écrivait Aragon. Même si ce nest pas tout ce que jai dit ou voulu dire, cen est une ombre dansante, un reflet fantastique, et jaime ce théâtre qui est fait de moi.» Aujourdhui encore, il nest pas rare quun jeune musicien se prenne au jeu du «reflet fantastique». Comment expliquer pareille permanence?

Léo Ferré note que «ce quAragon déploie dans la phrase poétique na besoin daucun support, bien sûr, mais la matière même de son langage est faite pour la mise sur le métier des sons». Le chanteur anarchiste relève ici ce qui apparaît comme une évolution formelle commandée par la politique. Dans son ouvrage Aragon et la chanson (Textuel, 2007), Nathalie Piégay-Gros relève que, «dès la fin des années 1930 puis de manière décisive pendant les années de guerre, Aragon renoue avec une ancienne tradition littéraire française: il s’agit de montrer la continuité de la culture française et d’affirmer qu’elle est prête à résister à l’occupation (…). En puisant dans la tradition du “chant” français, Aragon entend prolonger la veine épique qui a tissé une identité et forgé une langue». Cette reconnexion au patrimoine littéraire se manifeste par une attention apportée à la rime comme à la cadence des vers, de manière à être retenus, lus et chantés. Georges Auric comme Francis Poulenc prendront la balle au bond, le premier avec la Rose et le Réséda et le second en composant, si l’on peut dire, le premier tube sur un texte d’Aragon avec C. Le poète ne se départira plus de cette manière épique perceptible dans le Roman inachevé comme le Fou d’Elsa, abondamment butinés par Ferré et Ferrat.

Le groupe Feu! Chatterton perpétue la tradition dans son album ­ l’Oiseleur (2018) avec une composition originale du prodige Samy Osta sur le poème Zone libre, tiré du recueil résistant le Crève-cœur. Le groupe clôt également ses concerts en reprenant l’Affiche rouge. «Avec ­l’Affiche rouge, l’intime et le politique s’embrassent avec une puissance prodigieuse», confiaient-ils à l’Humanité. La chanteuse Véronique Pestel dédie un spectacle à Aragon avec des mélodies nouvelles, quand Thomas et Jacques Dutronc viennent de publier Aragon, morceau qui reprend les vers du poème Bierstube Magie allemande et sa lancinante question: «Est-ce ainsi que les hommes vivent?» Quelques mois plus tôt, le rockeur Axel Bauer s’inspirait des mêmes vers dans un album dédié à son père résistant.

L’auteur-compositeur Florent Marchet s’est distingué en composant la musique de tout un spectacle sur divers poèmes d’Aragon clamés par le comédien Patrick Mille. Dans la revue Hexagone, il explique: «La poésie dAragon a une dimension intemporelle (…). Nous avons aussi besoin de l’esprit de résistance qu’il véhicule. L’époque n’est plus la même mais il y a un engagement qui est tout autant nécessaire.» Lyrique, épique et politique, le mariage de la musique et du texte aragonien a encore de beaux jours devant lui.

 

Aragon dans les tourments du siècle (Marie-José Sirach)



Hommage Il y a quarante ans, le 24 décembre 1982, disparaissait Louis Aragon. Sa vie, son œuvre épousèrent les espoirs et les désillusions du XXe siècle. Envers et contre tout, il demeure l’un des plus grands écrivains de son temps.

Y a-t-il un mystère Aragon? Quarante ans après sa mort, comment comprendre son œuvre littéraire sans se (re)plonger dans la tourmente du XXe siècle? Son engagement en littérature, ce goût prononcé pour la modernité, celle qui marque des ruptures essentielles dans tous les arts comme en politique, sont indissociables. Sa vie fut aussi tumultueuse que le siècle qui le vit grandir.

Il découvre, à 20 ans, les horreurs de la Première Guerre mondiale. C’est au Chemin des Dames qu’il commence l’écriture d’Anicet ou le panorama, roman. Démobilisé, il retourne à Paris. Aragon fréquente les milieux littéraires. Entre des amours tumultueuses, contrariées ou trahies, il se lance à corps perdu dans l’écriture comme un remède à cette mélancolie teintée de rage qui traverse sa génération. Dadaïste, surréaliste, il s’insurge contre la littérature bourgeoise, qu’il veut jeter à la Seine, rien de moins. Période prolifique. Paraîtront le Paysan de Parisle Con d’Irène (qui lui vaudra les foudres de la censure), des poèmes (Persécuté persécuteur), des essais (Traité du style). Avec André Breton, ils adhèrent au Parti communiste. Mais le climat entre les deux écrivains s’envenime. Breton quitte le PCF. Ils se retrouveront pourtant en 1931 pour dénoncer l’exposition coloniale, «ce carnaval de squelettes».

Aragon a rencontré Elsa Triolet, belle-sœur de Maïakovski, qui se suicide en 1930. Avec Elsa, ils séjournent fréquemment en Union soviétique. Les années 1930 sont constellées d’engagements politiques et esthétiques vigoureux, d’affrontements rudes alors que l’Europe sombre dans le fascisme. Le soutien aveugle et indéfectible à l’Union soviétique se conjugue cependant avec l’engagement antifasciste face à des droites qui préfèrent Hitler au Front populaire. Aragon est de tous ces débats. Il prend la plume comme journaliste à l’Humanité et à Ce soir. Il obtient le Renaudot pour les Beaux Quartiers en 1936.

En 1939, il est de nouveau mobilisé. Après la défaite, il entre en résistance. En publiant clandestinement les Lettres françaises, il rallie, bien au-delà de la sphère communiste, les intellectuels qui refusent de capituler. À la Libération, Aragon acquiert une nouvelle dimension. Après avoir été l’une des figures du surréalisme, le romancier engagé, le poète de la Résistance, il est consacré poète national. La guerre froide, les interventions soviétiques à Budapest, à Prague provoquent des ruptures sans retour parmi les intellectuels français. Aragon est souvent ébranlé mais ne renoncera jamais. En Mai 68, à la Sorbonne, il est chahuté par les étudiants. Une blessure de plus.

La politique, la littérature: Aragon a mené de front ces deux engagements. Avec le Roman inachevé, Olivier Barbarant estime qu’il «réintègre la communauté littéraire» (lire ci-contre). L’avait-il jamais quittée? À la fin de sa vie, Aragon affiche son homosexualité, porte des masques. «Je ne suis pas celui que vous croyez», laisse-t-il entendre. Son œuvre est dense et cruelle, comme le siècle qui l’a inspirée, avec sa cohorte de trahisons et de désillusions, ses remises en question, y compris dans ses périodes les plus sombres. Et s’il revendique dans Épilogue «le droit au désespoir», il ajoute: «Le chant nest pas moins beau quand il décline. Il faut savoir ailleurs l’entendre qui renaît comme l’écho dans la colline.»