samedi 22 octobre 2022

« Politique(s) », le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin



A propos de la "violence" des grévistes...

Pente. «Le capitalisme pourrissant secrète de la violence et de la peur à haute dose», écrivait le regretté Daniel Bensaïd en 2009. Et le philosophe ajoutait: «Il s’agit de faire en sorte que la colère l’emporte sur la peur et que la violence s’éclaire à nouveau d’un objectif ­politique, à la façon dont Sorel revendiquait une nécessaire violence de l’opprimé, mais une “violence éclairée par l’idée de grève générale”.» L’actualité toujours tranchante de ces mots possède quelque chose de prophétique, à moins de considérer, bien sûr, une sorte de permanence historique dans les récits des luttes épiques jamais ­totalement achevées. Vaste question existentielle pour tout aspirant au changement. Ainsi donc, à la faveur du moment présent, les grévistes, quels qu’ils soient, porteraient en eux une telle «violence» qu’il faudrait éradiquer jusqu’au droit pourtant constitutionnel de la grève elle-même. Curieuse époque, où les modes revendicatifs sont niés, moqués, insultés avec tant de haine que nous ne savons plus quand s’arrêtera la pente fatale de l’ignominie. Le grand mouvement de contre-réforme des années 1980 et 1990 a amplifié ces tendances au détriment des espérances d’émancipation des séquences précédentes. Baudrillard notait que surgirent alors les fréquences d’une violence rituelle, existentielle, spectaculaire, dépolitisée, où le bûcher des vanités marchandes tenait plus du feu de peine que du feu des joies partagées. Il écrira d’ailleurs en 2004: «Certains ­regretteront le temps où la violence avait un sens; la violence idéologique, ou encore celle, individuelle, du révolté qui relevait encore de lesthétisme individuel et pouvait être considérée comme un des beaux-arts.»

Opprimés. Souvenons-nous de la révolte des banlieues françaises de 2005 qui avait pu faire passer une partie de la jeunesse ghettoïsée et stigmatisée de la honte à la fierté «d’être du 9-3». Sauf que, cette violence parfois muette et souvent autodestructrice n’avait pas trouvé à s’inscrire, comme celles de Watts (1965), d’Amsterdam (1966), de Paris (1968), de Montréal (1969) dans un réel mouvement social d’émancipation ascendant débouchant inévitablement sur «de la» politique. Alors que nous vivons la fin d’un cycle, celui d’une démocratie représentative trop adossée à la monarchie républicaine, la violence même symbolique ne serait-elle plus ni ludique, ni sacrée, ni idéologique, mais structurellement liée à la consommation? Si Sorel croyait à une «violence éclairée par l’idée de grève générale», retenons au moins la leçon: rien ne peut se concevoir sans objectif politique majeur, un objectif qui dépasse précisément les individualismes, pour devenir constitutif de la subjectivation des opprimés, des plus faibles.

Sens. Autre temps, autres mœurs idéologiques. L’impunité des puissants du capitalisme globalisé entretient une violence structurelle omniprésente, celle que Pierre Bourdieu appelait «une loi de circulation de la violence». Disons les choses clairement, et c’est exactement ce que vivent les citoyens de France ici-et-maintenant: il existe désormais un désespoir programmé, poussé à son paroxysme en tant que forme nouvelle dune violence oppressive ayant pour but de briser toutes les volontés de résistance, citoyenne, syndicale et politique. Ainsi, convoquer le mot «violence» lorsqu’il s’agit d’évoquer les luttes sociales concrètes, dures et durables, est toujours un contresens historique et une entrave à l’à-venir. Chacun son espace du sens et du collectif, dont la politique, la politique seule en dernier ressort, doit garder l’accès ouvert. N’est-il pas réconfortant, comme le ­signalait cette semaine une chroniqueuse du Monde en évoquant «le retour de la question sociale» (tout arrive), que le mouvement social en pleine fusion redéfinisse, enfin, un peu, ce qui «nous» constitue par l’action?

 

jeudi 20 octobre 2022

« Symptôme », l’éditorial de Laurent Mouloud dans l’Humanité.



Pourquoi ces tweets? En publiant, mardi, journée de mobilisation syndicale, des messages plaintifs sur sa «fatigue» d’être sans cesse mis en accusation pour l’augmentation stratosphérique de sa rémunération (+ 52 %), le patron de Total, Patrick Pouyanné, a enflammé les réseaux sociaux. Après plus de quinze jours de débrayage dans les raffineries, voilà notre multimillionnaire, sur des airs de Calimero, justifiant au nez des grévistes le fait de gagner en une année l’équivalent de 300 années de Smic… Une provocation tellement invraisemblable qu’on ne peut que s’interroger sur son sens réel. Comment ce grand patron à la parole millimétrée, cerné par une armée de communicants, a-t-il pu se tirer ainsi une balle dans le pied?

Tout simplement parce que ces tweets lunaires sont bien plus qu’un dérapage, mais plutôt un symptôme. Celui de dirigeants d’entreprise hors-sol, tout-puissants, méprisant autant les souffrances sociales que les conséquences environnementales de leurs juteux business. Des ­dirigeants dont la priorité sera toujours de faire passer l’intérêt de l’actionnariat – dont ils font partie et tirent la majorité de leurs revenus – avant celui des salariés et des concitoyens. On le voit dans ce conflit. Comme on l’a vu en 2020, lorsque Patrick Pouyanné résumait ainsi, sourire aux lèvres, son scepticisme face à la lutte contre le réchauffement climatique: « Les actionnaires, ce qu’ils veulent surtout s’assurer, c’est de la durabilité de nos dividendes…» C’est clair, on ne peut guère attendre plus que du cynisme de la part de ces gens-là.

Cette arrogance ne s’exprime pas par ­hasard. Elle prend ses aises à mesure que recule la puissance publique. Patrick Pouyanné peut se sentir légitime à étaler son indécence tant le gouvernement fait tout pour le légitimer, refusant la moindre taxe sur les superprofits, évitant toute pression sur la direction du pétrolier, dégainant les réquisitions pour mieux écraser la grève. L’impunité se nourrit de cette soumission aux intérêts privés, au détriment de l’intérêt général. Notre twitto  «fatigué» mène un combat politique. D’autant plus aisé que la Macronie reste son alliée.

« C’est grave docteur ? », le billet de Maurice Ulrich.



Franz-Olivier Giesbert, le directeur du Point, a des analyses psycho-politiques bien à lui. Son dernier éditorial en fait grand usage. La France? «Une nation émeutière, monarchiste et régicide». La Cégécécité (sic)? Cest «le syndrome développé par un syndicat absurde qui a déjà détruit une partie du tissu industriel français». L’extrême gauche? «Des bouffons qui veulent nous convaincre que la France vit toujours à l’heure de Germinal.» Et le grand éditorialiste s’inquiète alors d’Emmanuel Macron. «Où va-t-il, que veut-il? () Observez comme il a parfois le regard fixe du lapin devant les phares de la voiture qui fonce à toute blinde sur lui. (…) La neurasthénie est une affection que le Larousse définit comme un état de fatigabilité physique et psychique extrême, à ne pas confondre avec l’aboulie qui est un affaiblissement de la volonté. Si Macron est atteint de la première et non de la s econde, tout n’est pas perdu. Il contre-attaquera un jour.» Avec le Point du docteur Maboul, c’est possible, mais pas gagné.

 

Les amies rouges, une nouvelle galerie photo à Paris



Ce lieu d’exposition et de vente, ouvert par deux amies du journal, privilégie la photographie noir et blanc argentique. Magali JAUFFRET

Agnès Schwab et Emmanuelle Simon sont amies et leurs fortes personnalités se complètent. Elles ont ouvert, voilà six mois, la galerie-librairie « les amies rouges » dans un bâtiment du XVe siècle, lui-même situé dans une rue du quartier historique de la place Maubert, dans le 5° arrondissement de Paris. Agnès est iconographe au journal l’Humanité, elle a travaillé dans le cinéma. Emmanuelle a créé et animé un centre d’art municipal à Bonneuil-sur-Marne, elle a été scénariste.

Leur première exposition, qui fera date, est consacrée, au printemps, au photographe Pierre Jamet (1910-2000), proche de Robert Doisneau et de Willy Ronis. Cet autodidacte, danseur, chanteur dans la chorale de la fameuse Association des Ecrivains et Artistes Révolutionnaires, se retrouve directeur d’auberges de jeunesse à Belle Ile au moment du Front Populaire, poste d’observation rêvé pour capter l’esprit des congés payés et de la jeunesse, en cette époque si légère de l’après-guerre. Sa pratique libre, non professionnelle, confère à ses images une fraîcheur singulière et transmet le goût du bonheur.

Cette première exposition renseigne sur la ligne éditoriale de cette galerie qui ne cache pas son goût pour l’image humaniste argentique noir et blanc. Les visiteurs découvrent, par la même occasion, que ce lieu unique leur offre, en prime, la possibilité d’acquérir, à bas prix, des livres d’art ou des romans et de participer à des « conversations ».

Avant l’été, l’historien Tanguy Perron, spécialiste des liens entre mouvement ouvrier et cinéma, vient ainsi, devant une belle assistance, parler de son livre sur Rose Zehner, figure du féminisme militant ouvrier, immortalisée par la photographie de Willy Ronis prise en 1938 aux usines Citroën, alors qu’elle haranguait la foule des grévistes.

Puis l’historienne Danielle Tartakowsky, spécialiste des mouvements sociaux et politiques du XXe siècle, vient, elle, commenter l’ouvrage de 1935 de Paul Vaillant-Couturier, alors rédacteur-en-chef de « l’Humanité », « le malheur d’être jeune », grande enquête destinée à recueillir la parole des jeunes, victimes de la grande crise économique dans l’entre deux-guerres, et qui résonne fortement avec la détresse dans laquelle se retrouve aujourd’hui la jeunesse.

 

A l’été, alors que la touchante exposition « Des mains et des humains » d’Agnès Schwab, prévue pour durer jusqu’au 5 novembre, avait commencé, un électricien, un éboueur, un tireur argentique sont venus, en écho à la sensibilité d’Agnès, évoquer leur travail. A la rentrée, Marine Roussillon, spécialiste du XVIIe siècle, est venue, elle, éclairer ce qu’était le divertissement à la cour.

Le 22 octobre, Henriette Steinberg, Secrétaire Générale du Secours Populaire viendra présenter son livre « Ne jamais baisser les yeux » en cette galerie qui se veut un lieu de concorde, de liens et où seront prochainement exposées les œuvres de deux femmes, globes-trotteuses, puis photo journaliste. Plein de découvertes ! Qu’on se le dise…

 

mercredi 19 octobre 2022

Face à la pénurie de transports, le PCF lance « Stop galère »

 


Île-de-France La cheffe de file des élus communistes de la région, Céline Malaisé, annonce le démarrage ce jeudi d’une campagne de mobilisation citoyenne pour «des transports de qualité».

Rames bondées, trains annulés, retards à répétition… Les difficultés quotidiennes pour les usagers des transports en Île-de-France ont poussé les élus communistes franciliens à lancer la campagne «Stop galère». Au programme, des rassemblements ce jeudi dans tous les départements franciliens et une pétition en ligne (stopgalere.fr).

À quel point la situation s’est-elle dégradée?

On avait le meilleur réseau de transport au monde, et, en six ans de mandat de Valérie Pécresse, on en arrive à une situation d’effondrement. Depuis début septembre, la situation est intenable pour ceux qui utilisent les transports en commun tous les jours. Nous alertons depuis la délibération, votée à la région en octobre 2021, qui réduit l’offre – d’une fréquence normale à celle des vacances scolaires – sur 165 lignes de bus, une dizaine de lignes de métro, et sur certaines lignes de RER et de Transilien. À quoi s’ajoutent des démissions en cascade de conducteurs: les syndicats les estiment à, au minimum, 200 par trimestre, soit + 40% par rapport à la période pré-Covid. Une pénurie dont tout le monde paie les conséquences. Cerise sur le gâteau: lannonce mi-septembre de la hausse des tarifs d’abonnement, déjà à 75 euros par mois. Avec notre pétition, nous voulons lancer l’alerte en grand, faire entendre la colère des usagers. Mais aussi montrer qu’agents ou usagers ­subissent le même sort.

Comment en est-on arrivé là?

Cette baisse de l’offre, décidée par Valérie Pécresse pour faire quelque 80 millions d’économies sur un budget de 11 milliards, se combine avec la privatisation, pour les réseaux de bus RATP au 1er janvier 2025. Pour être concurrentiel sur les marchés en train de s’ouvrir, la main-d’œuvre est devenue la variable d’ajustement. Depuis le 1er août, les chauffeurs doivent travailler 59 minutes de plus pour le même salaire, passer d’un contrat de droit public à un contrat de droit privé, tout en perdant des journées de RTT, de congé… D’où la multiplication des démissions. La situation est également due à des retards dans les investissements, loin d’être seulement liés à la crise du Covid. Par exemple, les nouvelles rames du RERE auraient dû être livrées durant lautomne 2021; elles arriveront au mieux fin 2023.

Que proposez-vous pour remédier à cette situation et où trouver les financements?

Nous voulons le gel du tarif usager. C’est possible: nous proposons dautres financements que nous avons soumis au ministre des Transports, comme laugmentation du versement mobilité payé par les entreprises, notamment à Paris, et de la Défense à Issy-les-Moulineaux, où se situent les sièges de grandes entreprises. Nous demandons la suspension du processus de privatisation et une marche arrière sur les lignes de bus déjà privatisées dans la grande couronne. Ensuite, il est indispensable de revaloriser les salaires des agents et de lancer un grand plan de recrutement pour rétablir une offre à 100%. Et sans tarder, avant que ne soient votés le budget d’Île-de-France Mobilités et celui de l’État.

Nomination Jean Castex devrait diriger la RATP

À la surprise générale, Jean Castex devrait succéder à Catherine Guillouard comme président de la RATP, conformément au souhait émis par Emmanuel Macron. L’ancien premier ministre va gérer, sans compétence particulière en la matière, une entreprise en pleine crise sociale après les réformes à marche forcée. Elle a été découpée en filiales, préparant ainsi son ouverture à la concurrence.

 

« La comédie du 49-3 », l’éditorial de Maud Vergnol dans l’Humanité.



Un grand jeu de dupes et une farce qui a trop duré. Depuis la rentrée, personne ne doutait du recours à cet article couperet de la Constitution qui permet au gouvernement de passer en force un projet de loi, sans vote. Les airs compassés des ministres expliquant vouloir «respecter le débat démocratique», alors qu’ils attendaient juste le bon moment au regard des mobilisations sociales pour le dégainer, n’ont leurré personne. D’autant que l’usage du 49-3 sur le volet «recettes» du budget 2023 risque d’être le premier dune longue série, les macronistes nayant plus de majorité absolue pour gouverner. Mais après plusieurs semaines de débat parlementaire, la logique démocratique aurait voulu que l’exécutif reprenne les amendements votés. Ce ne sera pas le cas.

Sans surprise, alors qu’elle n’a que les mots «débat», «dialogue» et «consensus» à la bouche, la majorité a fait son tri sélectif, jetant à la poubelle les amendements pour plus de justice fiscale. Pas touche aux impôts et profits des plus aisés, mais haro sur les chômeurs et les grévistes: voilà qui résume la rentrée politique du gouvernement.

Celui qui tente de se présenter sur la scène internationale comme le champion de l’État de droit et en appelle régulièrement à «lunion nationale» face à la gravité des crises, ne cesse de fragiliser la République sociale. «Nous devons nous serrer les coudes… au moment où nous sommes, nous devons être unis et solidaires», a osé Emmanuel Macron, la semaine dernière, alors qu’il encourage la sécession des plus riches quand l’immense majorité des Français n’arrivent plus à joindre les deux bouts.

Avec ce budget et les nombreux amendements de la Nupes notamment, une occasion lui était donnée de répondre aux urgences sociales et écologiques, d’entendre ce que les Français lui ont crié à pleins poumons lors des manifestations du 18 octobre. Mais c’est l’aveuglement néolibéral qui l’a une nouvelle fois emporté, le gouvernement refusant tout débat sur l’enjeu fondamental d’une autre répartition des richesses. Comme pour le 49-3, la question n’est plus de savoir si la colère sociale va exploser, mais quand et comment.

 

« Pas d’avis », le billet de Maurice Ulrich.



François Bayrou, ce mercredi matin, sur France Inter, trouvait «profondément dérangeant quil y ait des gens pour se servir de la situation générale pour en tirer des atouts particuliers». Tiens donc, se dit-on, voilà une critique sévère de tous ceux à qui profite la crise, peut-être même une semonce adressée au PDG de Total, Patrick Pouyanné et son auto-coup de pouce de 52 % sur son salaire. Eh non, ce sont les grévistes qui, selon lui, manquent de sens civique et «qui se servent des raffineries et des stations-service pour obtenir des avantages salariaux». Mais, se hasarde à demander Léa Salamé, et les très hauts salaires? «Lidée quon va aller cibler des gens qui ont des responsabilités importantes pour les désigner à la vindicte populaire, je ne veux pas y participer. Que la situation puisse être améliorée je suis prêt à le dire avec vous.» Moi, dit Léa Salamé, «je nai pas davis». On se disait aussi… Comme l’a précisé ailleurs le PDG de Stellantis, Carlos Tavares, «je suis un salarié comme les autres»… à 19 millions par an.