mercredi 25 août 2021

« Notre France », l’éditorial de Maurice Ulrich dans l’Humanité.

 


Le Rassemblement national est-il devenu la référence en matière de débat public ? Mardi matin, sur France Inter, c’est à Julien Odoul, élu RN de Bourgogne qui s’était distingué en prenant à partie devant des enfants une accompagnatrice de sortie scolaire portant un foulard, que l’on faisait appel pour commenter la question de l’accueil des Afghans. Sur LCI, interviewant Philippe Martinez, le secrétaire général de la CGT, un journaliste avait cette phrase : « Faut-il accorder l’asile politique aux Afghans, en fermant les yeux sur ce qu’ils sont ? » Et d’enchaîner aussitôt : « Est-ce que, comme le dit Marine Le Pen, la sécurité des Français doit passer avant l’accueil des étrangers ? » Même tonalité sur Europe 1 face à Fabien Roussel…

Bien sûr. C’est que, parmi les réfugiés arrivés en France, cinq seraient suspects et l’un d’eux serait même convaincu d’avoir été proche des talibans. Voilà donc « ce qu’ils sont ». Il faut être juste. Si le Rassemblement national est en pointe, il est suivi de très près par la droite. Pour Éric Ciotti, qui ne fait pas dans la nuance, « nos propres avions de transport ne peuvent devenir le cheval de Troie des talibans. Le risque de cinquième colonne est là ». Mais, au fond, n’est-ce pas le président de la République lui-même qui avait tracé la voie, dès le soir de la chute de Kaboul, en mettant en garde contre des « flux migratoires irréguliers » ?

On ne résiste pas au désir de reprendre ici cette formule attribuée à Michel Audiard : « De tels airs de faux-culs, c’est presque de la franchise. » La simple réalité, c’est qu’il y a en France un consensus politique de la veulerie allant du pouvoir à l’extrême droite, et c’est peu dire car ce n’est que l’écume des choses. Il s’agit, sur le fond, d’une course à l’échalote à qui instrumentalisera le mieux, avec un cynisme achevé, les questions de l’immigration et, en l’occurrence, aujourd’hui, la question de l’accueil des Afghans. Le témoignage que nous publions dans nos pages d’un journaliste menacé nous fait mesurer toujours plus à quel point ces surenchères politiciennes relayées par une part des médias sont indignes. Notre France est celle de l’accueil.

Climat. Les inondations menacent le futur de l’Europe

 


Marie-Noëlle Bertrand

Le réchauffement climatique augmente les risques de voir se reproduire des crues comme celles de cet été en Allemagne et en Belgique, affirme une étude internationale.

Quels sont les risques que des inondations meurtrières telles qu’en ont connu, cet été, l’Allemagne et la Belgique se reproduisent en Europe au cours des décennies à venir ? Sans aucun doute un peu, potentiellement beaucoup, estime une équipe de scientifiques dans un rapport rendu public ce mardi.

On s’en souvient : du 12 au 15 juillet, la région de la Meuse, en Belgique, et celle située entre les rivières Ahr et Erft, en Allemagne ont été lessivées par d’intenses averses qui, en moins de deux jours, ont provoqué des inondations monstres. Le bilan humain de ces crues soudaines s’est révélé catastrophique : au moins 220 personnes ont péri lors de ces catastrophes. Le World Weather Attribution (WWA), collectif international de chercheurs qui s’est fixé pour but d’analyser les liens entre changement climatique et événements météorologiques extrêmes, s’est penché sur cet épisode singulier.

Les averses sont devenues de 3 % à 19 % plus fortes aujourd’hui

Après un mois de travail, il en conclut que le réchauffement induit par les activités humaines a bel et bien à voir avec ce type d’événements. Il les a même rendus de 1,2 fois à 9 fois plus susceptibles de se produire. Les averses sont devenues de 3 % à 19 % plus fortes aujourd’hui, dans notre monde plus chaud de près de 1,2 °C, que dans celui d’avant l’ère industrielle.

Les choses iront en s’aggravant à mesure que les températures augmenteront, alertent les scientifiques. Leur prédiction est large, et encore approximative, mais elle donne à voir un futur hydraulique auquel l’Europe occidentale et centrale est encore loin d’être préparée, quand leur rapport révèle aussi que cette vaste zone qui inclut, côté France, l’Alsace et la Lorraine, sera inexorablement exposée à des inondations de plus en plus fréquentes.

 

Pour aboutir à ce résultat, les chercheurs ont comparé les relevés météorologiques enregistrés depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui. Ils se sont attachés à analyser les niveaux des précipitations plutôt que celui des cours d’eau, entre autres du fait que, lors de l’épisode survenu en juillet, une partie des stations de mesure a été détruite par les crues. Ils ont, enfin, examiné des données portant sur une zone s’étalant de l’est de la France à l’ouest de l’Allemagne et du nord de la Suisse jusqu’aux Pays-Bas.

Une telle catastrophe peut se reproduire « dès l’an prochain »

« Dans le climat actuel, on peut s’attendre à ce que des événements similaires frappent n’importe laquelle de ces régions environ une fois tous les 400 ans », concluent-ils. La dernière catastrophe du genre s’étant produite en juillet, ce résultat semble nous laisser de la marge. Pas si simple, rétorquent les chercheurs, qui insistent sur le fait que nous n’en sommes pas quittes pour les 399 années à venir. Avec l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre et la hausse continue de la température, de telles pluies abondantes deviendront plus fréquentes, soulignent-ils.

« Chaque année, il y aura x fois plus de chance qu’un épisode du même type se produise, explique Maarten van Aalst, directeur de la Croix-Rouge internationale et professeur climat et résilience à l’université de Twente, aux Pays-Bas. Cela peut avoir lieu dès l’an prochain dans n’importe quelle région d’Europe occidentale ou centrale. »

L’étude n’est pour l’instant qu’une analyse à chaud. « Nous ne sommes pas encore en mesure de donner une échelle plus détaillée des risques à venir », admet Enno Nilson, de l’Institut fédéral d’hydrologie allemand. L’exercice n’en est pas pour autant inutile : il est la première marche sur laquelle appuyer une prospective scientifique plus poussée, explique-t-il. « Ces informations vont être enregistrées dans le réseau mondial et permettront de nourrir les analyses produites à l’avenir. »

 

mardi 24 août 2021

« Éclaircie », l’éditorial de Sébastien Crépel dans l’Humanité

 


Si l’ubérisation des travailleurs est synonyme de dégradation sans précédent des droits sociaux, la ­décision que viennent de rendre des juges américains en défaveur des plateformes de travail dit « indépendant » fait figure d’éclaircie dans un ciel sombre. Après le Royaume-Uni, la France, l’Italie et l’Espagne, c’est au tour de la Californie de ­résister à cette forme d’esclavage moderne. La Cour supérieure y a déclaré inconstitutionnelle la « proposition 22 », véritable « loi Uber » pour laquelle la multinationale avait investi avec succès 200 millions de dollars dans une campagne pour faciliter son adoption par référendum. Le texte ratifié par les habitants de l’État permettait à la plateforme de ne pas embaucher les chauffeurs qu’elle fait travailler. En clair, de les payer à la tâche, sans droit à indemnisation en cas de chômage ou encore d’accident du travail.

Après le Vieux Continent, voici Uber défait dans son pays d’origine. La voie pour réduire, en toute irresponsabilité sociale, les travailleurs à une main-d’œuvre corvéable et congédiable à merci n’est pas un long fleuve tranquille. Bien sûr, le géant du VTC n’a pas dit son dernier mot. Il a annoncé contre-attaquer en justice. Une pratique qu’Uber et ses alter ego de la livraison à vélo accompagnent souvent d’un sordide chantage à l’emploi pour obtenir plus sûrement gain de cause.

Sur le fond, ce qui se joue n’est rien de moins que la négation du lien de subordination qui unit les salariés à leur patron, auxquels Uber et ses acolytes entendent substituer une « indépendance » purement fictive. En France, la plateforme rêve d’en être quitte avec un socle minimal d’obligations sociales inscrites dans une « charte » de bonne conduite, promue par le gouvernement qui se bat ainsi… dans le même camp qu’Uber. À l’opposé de son homologue espagnol, dont la ministre communiste du Travail vient d’introduire une « présomption de salariat » pour ces travailleurs, avec les droits qui vont de pair.

« Les sportifs handicapés font de la compétition pour gagner sur eux-mêmes plus que pour gagner sur les autres »



La cérémonie d’ouverture des jeux Paralympiques de Tokyo a lieu ce mardi 24 août. Entretien avec le psychologue Hubert Ripoll, spécialiste du mental des champions et de la résilience par le sport.

Spécialiste en neurosciences, l’universitaire Hubert Ripoll a créé à l’Institut national du sport et de la performance (Insep) le premier laboratoire français de psychologie cognitive appliquée au sport. Auteur de nombreux livres sur le mental des champions et leur psychologie, il a notamment publié en 2016 de la Résilience par le sport (Odile Jacob) et les Champions et leurs émotions (Payot) en 2020. À l’occasion des jeux Paralympiques qui s’ouvrent à Tokyo, il décrypte pour l’Humanité les différents ressorts psychologiques des athlètes handicapés.

Comment et par quels processus les athlètes paralympiques parviennent-ils à dépasser leur handicap pour réaliser de telles performances sportives ?

Hubert Ripoll : C’est l’aboutissement d’un long processus qui commence avec le handicap lui-même, et c’est encore plus vrai pour les handicapés au cours de la vie, à la suite d’un accident, d’une maladie… La résilience est un rebond. Mais, plus qu’un rebond, la résilience c’est faire quelque chose de sa souffrance, d’un événement qui vous a jeté à terre. Ce processus de résilience est singulier chez les handicapés. Tout va dépendre du rapport qu’ils vont avoir au corps. Un certain nombre vont très rapidement dépasser le corps que l’on soigne, avec des soins qui sont source de déplaisir, pour parvenir à retrouver une activité au cours de laquelle, pour la première fois, le corps ne sera plus douleur, mais source de plaisir, le plaisir de faire. Le corps que l’on va appareiller, manipuler, n’est plus inerte. À partir de là s’engage une quête vers plus de plaisir, plus d’autonomie et à un moment donné le besoin du dépassement et le besoin de rêver. Et, au bout de ce rêve, il y a le dépassement de soi. Bien sûr que les athlètes paralympiques font de la compétition pour gagner mais c’est plus pour gagner sur eux-mêmes que pour gagner sur les autres.

Et ceux qui sont nés avec un handicap ?

Hubert Ripoll : Pour ceux nés handicapés, le processus est un peu différent. L’environnement va jouer un rôle important. Les parents d’un enfant handicapé doivent d’abord être des accompagnants et des incitateurs. Et ce rapport au sport va se passer dans ce compagnonnage. On est plus proche de ce que l’on va trouver chez les athlètes valides avec comme toujours le corps qui amène du plaisir et permet de s’épanouir. Mais aussi faire des rencontres dans des clubs, généralement où il y a d’autres personnes handicapées, et où on n’est plus l’exception mais la norme. Ce sont des rencontres à la fois humaines et avec son propre corps.

Qu’est-ce qui pousse les athlètes paralympiques à transcender leurs blessures ?

Hubert Ripoll : Ils trouvent cette force dans leur histoire. Le parcours d’une personne handicapée, c’est d’abord un parcours psychologique qui à un moment va permettre à la personne de se transcender. C’est le psychologique qui va tirer le corps. Avant de monter sur un podium, il y a une histoire qui a duré des années, durant laquelle ils se sont construits et ont eu le besoin de se dépasser. La notion de dépassement est une notion psychologique : je fais mieux que ce que j’étais capable de faire. Chez les handicapés, il y a quelque chose que l’on trouve beaucoup moins chez les valides, qui est le plaisir de faire et le besoin d’améliorer ce qui dysfonctionne en quelque chose qui fonctionne parfaitement. Le sportif handicapé qui monte sur un podium avec sa prothèse, c’est quelqu’un qui, à un moment de sa vie, a caché sa prothèse. Brusquement cette prothèse, qui était le support d’une stigmatisation, devient quelque chose d’ostentatoire. Il va montrer sa prothèse, il va vaincre avec sa prothèse qui fait partie de lui et lui permet de devenir un « héros ». Le sport est un moyen de sublimer la blessure et pour certains de la révéler aux yeux de tout le monde.

Le regard des autres, de la société, joue-t-il un rôle important dans le parcours du sportif handicapé ?

Hubert Ripoll : Oui, mais moins que pour les sportifs valides. Cela n’arrive que très tard chez les athlètes handicapés, ce n’est pas ce qui les amène à concourir et à se dépasser. Mais, lorsqu’ils montent sur la première marche du podium, ils vont utiliser le regard de l’autre vis-à-vis d’eux-mêmes pour changer celui porté par la société sur le handicap et améliorer la condition sociale des personnes handicapées. En vingt ans, j’ai rencontré une bonne centaine de champions valides qui doivent totaliser entre 200 et 300 médailles, je n’en ai connu que deux qui souhaitaient s’engager pour les autres, c’est-à-dire utiliser leur position, leur statut social pour faire avancer les autres. Les sportifs valides se disent avant tout comment vais-je pouvoir monnayer ma médaille ? Alors que les sportifs handicapés, lorsqu’ils sont sur la plus haute marche ou dès qu’ils ont connu des succès notables, pensent à l’image qu’ils donnent du handicap et tous, je dis bien tous sans exception, sont des porte-parole de la condition du handicap, ce sont des militants, ils font des conférences, vont dans les écoles, ils sont actifs dans le milieu associatif… Ils sont moins tournés vers eux-mêmes et plus tournés vers les autres parce qu’ils ont besoin des autres et qu’ils veulent les aider.

Quelle analyse faites-vous de l’évolution de la société sur la question du handicap ?

Hubert Ripoll : Le regard de la société a évolué, mais il changera toujours trop lentement. Quand voit-on des sportifs handicapés à la télé ? Une fois tous les quatre ans. La société est plus prévenante, il y a enfin des places de stationnement, des trottoirs plus larges, des accès dans les transports ou les établissements publics mais, si l’on compare avec les pays du nord de l’Europe, on est encore très loin du compte… Néanmoins, on voit désormais des marques commerciales (Maif, Engie…) utiliser l’image de sportifs handicapés, cela signifie qu’aujourd’hui l’image du handicapé peut valoriser un produit, ce qui montre une évolution importante des mentalités.

Dans votre livre la Résilience par le sport, vous dites que les sportifs handicapés sont plus heureux que les valides…

Hubert Ripoll : Durant les entretiens que j’ai eus avec des sportifs handicapés, et qui ont duré parfois jusqu’à une dizaine d’heures, où des sujets profonds, intimes ont été abordés, j’ai tout le temps eu le sentiment que les athlètes handisport étaient plus heureux que les valides. Ça m’a surpris, car j’ai travaillé avec des personnes qui avaient des handicaps très lourds. Je pense que celui qui a été abattu et qui réussit à faire quelque chose de son traumatisme vit différemment et peut-être plus fort. Dans ce livre, j’ai aussi mené une autre enquête sur des handicapés qui pratiquent le sport comme loisir. Je leur ai posé deux questions : « Pensez-vous avoir atteint le bonheur ? » Et « Pensez-vous vous être accompli ? » Les résultats sont exactement les mêmes que pour les champions paralympiques. Ce qui signifie qu’il n’y a pas besoin d’être médaillé pour avoir un processus de résilience. Investir son corps et en faire quelque chose permet de se transcender, car le sport a cette vertu résiliente.

Entretien réalisé par Nicolas Guillermin

 

lundi 23 août 2021

« Hypocrites et meurtriers », l’éditorial de Stéphane Sahuc dans l’Humanité.



« Une amnistie pour tous, des droits pour les femmes, dont celui de recevoir une éducation et de travailler, des médias indépendants et libres, et la formation d’un gouvernement inclusif. » À écouter Zabihullah Mujahid, un des porte-parole des talibans, ces derniers ne seraient pas plus infréquentables que les Saoudiens, les Qataris ou nombre d’autres régimes dans le monde. Mais les informations qui arrivent du pays montrent une tout autre réalité. À Jalalabad, les talibans n’ont pas hésité à tirer sur des manifestants qui brandissaient un drapeau afghan. Les journalistes ne peuvent plus faire leur travail. Et les témoignages montrent que les femmes subissent le même traitement qu’il y a vingt ans. Rien de surprenant, en vérité, puisque le même Zabihullah Mujahid disait également : « Sur l’idéologie, et les croyances, il n’y a pas de différence » avec les talibans du XXe siècle. Or, l’idéologie des talibans, leur vision archaïque d’un islam rigoriste, sectaire et fanatique, ne peut s’appliquer sans les exactions qu’ils commettent aujourd’hui.

Ce qui a changé, c’est que désormais ces fondamentalistes religieux savent utiliser Twitter et les réseaux sociaux. Ils comptent sur cet affichage « moderne » pour faciliter le dialogue, notamment avec ceux qui n’auront pas d’autres choix que de discuter. Iran, Pakistan, Chine, et même Russie doivent gérer des zones frontalières et ont tout intérêt à une stabilité de la région. Sans oublier que les premiers à avoir ouvert les discussions sont les Américains qui ont négocié l’accord de février 2020 sur le retrait des troupes américaines et la promesse de ne pas faire du pays une base pour les djihadistes internationaux.

Les Afghans qui se pressent à l’aéroport de Kaboul ne sont pas dupes quant à ces talibans 2.0. Et plutôt que de s’inquiéter uniquement des futurs « flux migratoires » et des risques sécuritaires, les Occidentaux devraient organiser l’accueil de toutes celles et tous ceux qui le souhaitent.

 

vendredi 20 août 2021

« Irresponsabilités », l’éditorial de Stéphane Sahuc dans l’Humanité.



50 milliards de dollars, c’est le montant, relativement dérisoire, qu’il faudrait débourser pour vacciner 60 % de la planète et en finir avec la pandémie ou du moins la limiter sérieusement. Car il ne faut pas être un génie pour comprendre que le virus, tant qu’il continuera à circuler, pourra toujours muter et revenir infecter. La vaccination agit comme un immense révélateur de l’égoïsme des pays riches et de la rapacité des laboratoires. La revendication pour faire des vaccins un bien public mondial aurait permis, si elle avait été suivie, d’organiser dans nombre de pays des lignes de production. Et aujourd’hui, la plupart d’entre eux seraient en situation de vacciner leur population.

Cette irresponsabilité au nom de l’appât du gain se double aujourd’hui d’une irresponsabilité sectaire qui conduit des personnes abreuvées de mensonges à aller molester des soignants et détruire des stocks de vaccins. Il n’est pas question là d’être pour ou contre le passe sanitaire. Il est question d’empêcher par la force que des personnes aient accès aux vaccins, au risque du pire.

Peu avant sa disparition, Axel Kahn a publié Et le bien dans tout ça ? Le généticien y écrit que « sans usage de la raison, toutes les positions sont des croyances et leur exposition se limite à une série de monologues (…) ». Et si on remettait un peu de raison critique dans le débat public ? Et cela ne veut pas dire tenir un « discours raisonnable » qui lisse les désaccords ou qui reste sagement dans un cadre imposé. C’est refuser que les faits scientifiques soient ramenés à des croyances parmi d’autres. La raison n’interdit pas le débat mais permet de faire baisser le niveau de confusion. L’épidémie de Covid-19 est un formidable révélateur des fractures de différentes natures qui fragilisent le monde et les sociétés. Une crise de civilisation mondiale qui implique de faire autrement. Et cela pourrait commencer en décidant de faire des vaccins un bien public mondial. La raison, c’est de ne pas accepter que le profit et l’égoïsme soient le mètre étalon de la

 

Économie. L’inégal accès aux vaccins entraîne une reprise à deux vitesses



Alors que le retour de la croissance devrait être plus rapide que prévu dans les économies développées, il risque d’être ralenti dans les pays émergents, en raison notamment de la distribution insuffisante des vaccins.

La machine économique ­repart… mais pas partout. « Tu vois, le monde se divise en deux catégories : il y a ceux qui tiennent un pistolet chargé et ceux qui creusent. » La phrase culte du film de ­Sergio Leone résonne à la lecture des études ­publiées par le Fonds monétaire international (FMI), l’Organisation mondiale du commerce mais aussi par le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud), l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ou encore l’université d’Oxford. Leur constat est unanime : « L’accès aux vaccins est devenu la principale ligne de rupture divisant la reprise mondiale en deux blocs », affirme le FMI.

Ses derniers chiffres sont catégoriques. Si la photo d’ensemble reste la même, avec une croissance attendue de 6 % en 2021 et de 4,9 % l’année prochaine, la croissance pour les pays émergents et en développement se réduit de 0,4 point de pourcentage à 6,3 %, alors qu’elle progresse d’un ­demi-point à 5,6 % pour les économies avancées. Des prévisions qui sont corrélées aux chiffres de vaccination, puisque « près de 40 % de la population des économies avancées a été ­entièrement vaccinée, contre 11 % dans les économies émergentes et une infime partie dans les pays en développement à faible revenu », a déclaré Gita ­Gopinath, économiste en chef du FMI, dans la ­présentation du rapport.

Les États-Unis s’annoncent comme les grands gagnants

Résultat, en moyenne, les pays développés mettront deux ans à retrouver leur niveau de PIB de 2019, contre cinq ans pour la crise de 2008, alors que seuls 40 % des pays émergents ou en développement y parviendront.

Une reprise à deux vitesses où le grand gagnant est les États-Unis. Avec son double alliage : « Un vaccin qui diminue l’incertitude, éclaircit l’horizon, mais aussi un plan de relance massif keynésien qui permet de nourrir la croissance, analyse Léo Charles, maître de conférences à l’université Rennes-II. La machine se relance. Les anticipations (les perceptions de l’avenir – NDLR) vont devenir positives, les entreprises investissent, l’État investit, les ménages consomment, la croissance est de nouveau alimentée. Le cercle ­vertueux s’enclenche. » En prenant en compte le plan Biden, l’économie américaine devrait ainsi croître de 7 % cette année et de 4,9 % en 2022, en hausse respectivement de 0,6 et 1,4 point de pourcentage par rapport aux prévisions d’avril.

Si le scénario se rapproche, il n’est pas tout à fait le même en Europe. En France, le « quoi qu’il en coûte » a permis de préserver l’emploi. Mais, le gouvernement est aujourd’hui « prêt à serrer la vis », alerte l’économiste, citant notamment les réformes de l’assurance-­chômage ou des retraites. Avec une croissance de 5,8 % en 2021 et de 4,2 % en 2022, si l’économie repart « très vite », les « deux, trois points qui manquent pour retrouver le niveau post-­Covid seront difficiles à capter ». Or, la rallonge de 70 milliards d’euros, confirmée hier par Bruno Le Maire, n’est qu’ « un grain de sable » qui ne garantit nullement un retour au niveau de 2019, estime Léo Charles. « Beaucoup d’incertitudes et de doutes, notamment sur le commerce international, en raison de la fragilité des ­économies des pays avancés ou en développement » peuvent compromettre le scénario tant espéré. Ces derniers vont devoir affronter les différentes vagues de Covid, sans avoir les moyens d’y faire face.

C’est la deuxième fracture qui sépare les deux blocs. Tout autant que l’accès universel à la vaccination, la dette ­demeure un sujet hautement sensible. Alors que les pays riches financent la relance de leurs économies à hauteur de milliers de milliards de dollars grâce aux conditions avantageuses de leur banque centrale, les pays en développement ont un accès extrêmement limité pour se financer. « Dans cette logique marchande où rien n’est gratuit, faire un investissement pour les pays en développement semble tout simplement impossible, relève Léo Charles. Cette fable de la mondialisation heureuse, du “gagnant-gagnant” déraille à chaque grain de sable pour revenir au chacun pour soi. »

Les fonds pour les pays émergents sont mal répartis

Pourtant, selon le FMI, un investissement mondial de 50 milliards de dollars permettrait de vacciner au moins 40 % de la population dans chaque pays d’ici fin 2021 et au moins 60 % d’ici à la mi-2022, « tout en garantissant des moyens diagnostiques et thérapeutiques suffisants », affirme l’organisation.

Le FMI vient de s’autoriser à émettre 650 milliards de dollars de droits de tirage spéciaux (la monnaie émise par le FMI), dont 250 milliards de dollars pour les pays émergents et les pays en développement. Une somme historiquement élevée mais qui reste très insuffisante et mal répartie. De cette enveloppe, par exemple, l’Afrique ne bénéficierait que de 34 milliards de dollars (voir ci-contre).

Or, « l’émergence de variants du virus extrêmement contagieux pourrait compromettre la reprise et priver le PIB mondial d’une valeur cumulée de 4 500 milliards de dollars d’ici 2025 ». Le calcul coût/bénéfice semble pourtant des plus facile. 

Avec les troisièmes doses préemptées par les pays riches, les inégalités vont encore se creuser

À partir du 20 septembre, les États-Unis administreront une troisième dose, quels que soient l’âge ou les conditions du patient déjà vacciné. L’Organisation mondiale de la santé maintient son opposition ferme (lire notre édition du 11 août) : « Les données actuelles n’indiquent pas que les rappels sont nécessaires », déclare sa scientifique en chef, Soumya Swaminathan. Son collègue Mike Ryan accuse : « La réalité éthique fondamentale, c’est qu’on va distribuer des gilets de sauvetage supplémentaires à des personnes qui en ont déjà un, pendant que nous laissons d’autres personnes se noyer sans le moindre gilet de sauvetage. »