mercredi 11 janvier 2023

« Dans quelle société veut-on vivre? », l’éditorial de Stéphane Sahuc dans l’Humanité.



«On vit plus longtemps, il est normal de travailler plus longtemps.» Cest largument massue utilisé par les promoteurs des différentes réformes des retraites. Mais pourquoi serait-ce «normal»? Dans cette logique, les retraités supposés non productifs ne seraient qu’un coût à réduire.

Donc, on repousse l’âge légal de départ, ou bien on allonge la durée de cotisation pour avoir droit à un taux de remplacement correct, ou bien encore on diminue le taux de remplacement à coups de décote… À l’arrivée, pour des millions de personnes, c’est l’impossibilité de vivre sa retraite. Au point qu’a même été inventé le «cumul emploi-retraite». La contradiction dans les termes fait éclater au grand jour quun tel système nest bon ni pour les retraités ni pour les salariés. Si la réforme Macron-Borne passe, cela s’aggravera encore. Tous les salariés seront perdants. Pour l’immense majorité que sont les catégories les plus populaires, cela équivaudra même à une condamnationà travailler jusqu’à la mort ou à vivoter après avoir été surexploité.

La retraite comme «une nouvelle étape de la vie», assurait Ambroise Croizat, le ministre communiste père de la Sécurité sociale. C’est de là qu’il faudrait partir. S’inscrire dans une ambition de civilisation qui pose la retraite comme un temps de la vie libéré des contingences de l’emploi, délesté des cadences, du rendement, du résultat. «Mais largent?» nous assène- t-on. Si, collectivement, la société décide que maintenir ou ramener l’âge de la retraite à 60ans est un enjeu de justice et de civilisation, alors oui, il faudra dégager de nouveaux moyens de financement. Accroître le taux et la masse des cotisations sociales patronales plutôt que de les baisser, augmenter les salaires pour augmenter la part cotisée, faire contribuer les revenus financiers du capital.Certes, de telles mesures ne plairont pas aux actionnaires, aux patrons et aux libéraux, mais il faut choisir entre la protection du capital et la protection du travail, choisir entre le passé et lavenir. Lutter contre la réforme Macron des retraites, c’est choisir l’avenir.

 

« Taxi ! », le billet de Maurice Ulrich.



Comme on le sait, s’il existe des poissons volants, ils ne sont pas la majorité du genre. Même chose pour les taxis mais ça va changer. Stellantis, le groupe automobile issu de la fusion de PSA et Chrysler, a décidé d’apporter son aide généreuse à une jeune entreprise américaine, Archer, pour industrialiser son projet d’aéronef urbain, avec un apport en capital annoncé à 150 millions de dollars. L’engin, baptisé Midnight, muni de douze hélices et qui sera produit aux États-Unis, pourrait véhiculer sur une distance de 160 kilomètres quatre passagers avec un pilote, soit deux allers et retours Paris-Roissy ou Paris-Orly, ce qui est l’objectif visé. Voilà de quoi éviter les autoroutes A1 et A6 souvent saturées en préférant le ciel francilien. Ça promet des bancs de sardines en vol. Quant au futur RER Charles-de-Gaulle Express, à quoi bon prendre le train et les transports en commun quand on peut prendre un taxi? Il s’agit d’un partenariat «fantastique», s’est enthousiasmé Carlos Tavares, le PDG du groupe, qui en espère sans doute en retour une pêche miraculeuse.

 

mardi 10 janvier 2023

Le timbre rouge, le boulanger, le médecin et nos retraites. (Patrick Le Hyaric)



En apparence, il n’y a pas de relation entre un timbre rouge tombé en désuétude, le boulanger, le médecin, l’hôpital et nos retraites. Pourtant… Pourtant à y regarder de près, on retrouve sur chacun de ces sujets, les mains des institutions européennes et des gouvernements complices de celles-ci pour déréguler, privatiser, les rapaces de la finance qui veulent tout acheter ce qui fait nos vies.

Pourtant, dans une société où les liens humains souffrent, se tarissent, lâchent parfois, avec le petit timbre rouge et le facteur, le bureau de poste, le boulanger ou le médecin sont parfois le dernier maillon social entre les citoyennes et les citoyens avec la République.

Les factrices et les facteurs avec la Poste, les médecins, infirmières, infirmiers, urgentistes avec l’Hôpital, sont des agents et des services publics indispensables attaqués sans relâche par les chefs comptables du capitalisme qui rognent leurs capacités. Après quoi, ils ouvrent la voie au privé.

Aujourd’hui, tout au service de la rapacité du capital, le pouvoir macroniste ne mesure pas le niveau d’exaspération et de colère de nos concitoyens, pour qui les services publics sont le patrimoine commun et un moyen aussi d’améliorer conditions de vie et pouvoir d’achat. Encore plus en temps de crises.

Ils détruisent ces piliers de notre société. Ils piétinent les liens humains du quotidien.

Derrière la disparition du timbre rouge, c’est la tournée du facteur qui disparaît. Le facteur n’est pas un simple porteur de papier. Il apporte également des nouvelles et des informations pluralistes avec les journaux. Il est aussi un confident, un œil attentif. Celui ou celle qui rend un petit service utile au quotidien. Le bureau de poste est un lieu de rencontre, de dialogue, dans des villages ou des quartiers qui en manquent cruellement.

Au nom d’un curieux progrès, plus on numérise, plus on déshumanise.

En vérité les transformations de La Poste, au nom de la mise en concurrence de la distribution, n’a eu pour objectif que de supprimer des emplois pour optimiser la rentabilité de la poste, plus préoccupée désormais de développer la Banque postale que la distribution des lettres et des journaux.

Elle a eu aussi pour objectif d’engraisser des entreprises privées de distribution.

Le facteur n’est pas une fiche de paie en trop, un « coût » à réduire. Il est une personne humaine qui fait le lien avec d’autres personnes humaines et fait vivre les territoires.

Derrière la fin du timbre rouge, il y a bien la destruction de ce lien avec la suppression d’une tournée de distribution sur deux. De contre-réforme en contre-réforme, La Poste a connu en 20 ans un des plus grands plans de licenciements, dans un silence assourdissant, au nom des déréglementations et de la privatisation d’une partie de la distribution du courrier et des journaux.

Le boulanger ou les artisans des métiers de bouche, les petites entreprises sont aussi en ce moment les victimes d’une même logique spéculative et de mensonges, sur la facture d’électricité.

Les similitudes avec ce qui s’est passé pour La Poste sont flagrantes. Avec pour responsables, les mêmes prêcheurs de l’ultralibéralisme. Voyons ! Les coûts de production de l’énergie nucléaire et hydraulique n’ont connu aucune augmentation et pourtant le boulanger et les autres payent l’électricité au prix fort.

Et chaque foyer populaire va subir une augmentation d’au moins 15%. Le coût de production est en deçà de 50 € le mégawatt/heure et il est facturé 500 € et plus à l’artisan ou au petit entrepreneur.

Voici le résultat d’un montage purement politique, d’une déréglementation capitaliste consistant à faire dépendre le prix de notre électricité du coût de production de celle-ci dans la dernière centrale à gaz installée en Allemagne. L’ouverture à la concurrence fait pousser comme des champignons vénéneux des distributeurs d’électricité privée qui font leur beurre à partir d’un achat d’électricité notamment à EDF à prix coûtant pour le revendre à ce qu’on appelle à un prix du « marché ».

Et le ministre de l’Économie ment effrontément lorsqu’il explique que refuser ce système remettrait en cause les « interconnections » c’est-à-dire l’échange entre pays européens pour la sécurité d’approvisionnement.

Il tente de faire passer pour une question technique, la coopération par l’interconnexion qui sécurise les approvisionnements pour chaque pays et « le mécanisme européen de fixation des prix de l’électricité » qui est, lui, une décision politique qui défavorise la France.

En clair, on fait acheter aux Français une électricité qu’ils ne produisent pas cher pour leur faire racheter la même, très cher. Il est temps de pousser à une réappropriation sociale, publique, démocratique de nos secteurs de l’énergie.

Le médecin, l’infirmière, l’infirmier aussi relient, protègent, rassurent et soignent. L’Hôpital public est un lieu de soins, mais aussi d’accueil. Or, les hôpitaux et les maternités ont été de plus en plus éloignés dans des territoires entiers en manque de médecins. Celles et ceux qui y travaillent n’en peuvent plus.

Voilà le résultat de dizaines d’années de contre-réformes calquant la gestion du système hospitalier sur celui des entreprises privées à partir des mêmes calculs comptables et des taux de profits… Un chapelet de mots abscons dicte cette règle destructrice : « l’Objectif National de Dépenses de l’Assurance-Maladie ». Le fameux ONDAM voté chaque année par le Parlement afin de fixer le niveau de dépenses de santé à ne pas dépasser.

Encore une invention mise en place en application des critères européens visant à réduire les déficits publics. Au nom de laquelle le président de la République a fermé 21 000 lits d’hôpitaux en plus des 103 000 lits supprimés entre 1993 et 2018.

Ceci aboutit à une insécurité sanitaire aggravée, à des conditions de travail insupportables pour les soignants hospitaliers qui subissent les suppressions de postes de travail, l’augmentation de la charge de travail, le manque de moyens, le gel du point d’indice, le non-paiement des heures supplémentaires et la suppression progressive désormais du statut d’agent public hospitalier.

Avec au bout, la dégradation de la qualité des soins et de l’humanité des liens aux patients.

Les avancées permises par Jack Ralite, lorsqu’il était ministre de la Santé, ont été balayées par les vents mauvais du libéralisme soufflé par une multitude de gouvernements successifs.

La situation devient si explosive que le président de la République a cru bon devant les yeux ébahis du ministre de la Santé, déverser un flot de paroles, lors de ses vœux dans un hôpital, pour finalement annoncer des mesurettes et la fin des 35h, sans changer aucun des cadres fondamentaux à l’origine de la crise actuelle.

Tant que la santé sera considérée comme une dépense et non comme un investissement pour le développement de la société et la protection des vies humaines, cette crise s’approfondira.

Mais évidemment l’enjeu pour le pouvoir et les puissances privées n’est ni l’humanisme, ni le soin, mais la rentabilité capitaliste.

Et, la contre-réforme des retraites envisagée désormais en alliance entre les droites gouvernementales et les droites d’opposition participent de la même démarche : Réaliser des économies sur les catégories les plus populaires après les avoir surexploités et ouvrir de plus en plus les vannes aux assurances privées.

En reculant l’âge légal de départ en retraite et en allongeant la durée des cotisations, le pouvoir veut économiser environ 20 milliards d’euros chaque année sur des ouvriers et des employés – les premiers de corvée – pour poursuivre la protection des grandes fortunes et des puissances d’argent tout en privatisant les systèmes de retraite en droite de ligne des injonctions des institutions européennes. Surtout, les marchés financiers sont entrés dans la danse et demandent que l’on déchiquète encore plus le droit à la retraite sous peine de ne plus prêter à un taux raisonnable à la France la semaine même où il nous est confirmé que les grandes entreprises et banques cotées en bourse ont versé 80 milliards d’€ à leurs actionnaires l’an passé*. Une somme plus importante que le budget de l’éducation nationale.

Décidément, le capitalisme est un antihumanisme. La voracité des plus fortunés et des puissances financières est sans limites. Elle va de pair avec leur volonté de dominer, de soumettre, d’exploiter celles et ceux qui n’ont que leur travail ou leur maigre retraite pour vivre.

Dire tout ceci n’a rien à voir avec je ne sais quel déclinisme, mais avec la contestation des choix politiques qui jour après jour font marcher la société vers la « dé-civilisations ». Une majorité de nos concitoyens appellent à de fortes mobilisations*. Aidons à les construire ; Poussons l’unité populaire pour ouvrir l’après-capitalisme.

Patrick Le Hyaric

« Mépris démocratique », l’éditorial de Laurent Mouloud dan l’Humanité.



Si proche, si loin. En juin 2022, au sortir des élections législatives, Emmanuel Macron, la voix grave, promettait de légiférer «autrement» et de «bâtir des compromis, des enrichissements, des amendements» Une ode au dialogue dont on ne cesse de mesurer, mois après mois, toute la vénéneuse imposture. À l’exact inverse des serments d’après-campagne, le projet de réforme des retraites, que doit présenter ce mardi la première ministre devant l’Assemblée nationale, restera, dans sa conception, comme un modèle de verticalité et d’aveuglement idéologique. Un texte économiquement injustifié, socialement délétère et politiquement rétrograde. Le tout imposé aux syndicats et à l’ensemble des Français sur l’air éculé du «il ny a pas dalternative » si cher à Margaret Thatcher. Légiférer « autrement»? Tu parles…

Mais le chef de l’État devrait se méfier de sa propre arrogance. Alors que s’engage la bataille, le pays ne semble pas prêt à avaler sans ciller les éléments de langage ultralibéraux de la Macronie. Toutes les études montrent une large opposition à un report de l’âge légal de départ à la retraite. Plus des deux tiers des sondés (68 % selon Ifop, 79 % selon Ipsos) ne veulent pas des 64 ans. Et près de 60 % seraient prêts à soutenir un mouvement social. Un chiffre plus élevé qu’en 2019 (44 %), lors de l’échec de la réforme Delevoye. De quoi motiver les organisations syndicales unies. Et invalider l’argument, ressassé ad nauseam par la majorité, qui voudrait faire croire qu’Emmanuel Macron a été élu pour mener cette réforme. Non, des millions de Français l’ont élu pour barrer la route à Marine Le Pen. Sans illusion sur l’exploitation qu’il allait faire de ce scrutin. Nous y voilà.

Difficile aujourd’hui de mesurer les conséquences de cette stratégie du passage en force. Seule certitude: en méprisant ladhésion démocratique, Emmanuel Macron prend le risque denflammer un climat social déjà plombé par lexplosion des prix et une économie au ralenti. Selon l’Ifop, 52% des Français souhaitent que le pays connaisse prochainement une «explosion sociale» et le retour d’un mouvement de type «gilets jaunes». Le chef de l’État est prévenu.

« Génération », le billet de Maurice Ulrich.



Madame Gabrielle Chou est contente. Fondatrice d’une entreprise de l’intelligence artificielle, elle écrit dans l’Opinion que si, dans son extension dite «générative», celle-ci déchaîne les passions, «cest parce quelle permet désormais à chacun de générer des nouveaux contenus originaux et cohérents». Bien, mais de quoi s’agit-il? De la sortie du système chatbot, de la société OpenAI dElon Musk, capable à la demande de rédiger des devoirs scolaires, des articles de presse, des scénarios Dès les premiers jours, un million d’internautes l’ont déjà sollicité et il pourrait, dans un an, rapporter son milliard de dollars. Pour madame Chou, la course est lancée pour les investisseurs et «nous attendons des logiciels quils collaborent avec nous». Ce serait bien sympa de leur part. Mais, interroge tout de même un article des Échos un peu plus réservé, «vers quel référentiel idéologique ces intelligences artificielles renvoient-elles»? On allait le dire. Manquerait plus qu’elles lisent le Capital.

 

lundi 9 janvier 2023

« À droite toute ! », l’éditorial Jean-Emmanuel Ducoin dans l’Humanité.



Il y a bien quelque chose de pourri au royaume de Macron. La contre-réforme des retraites, qui sera dévoilée par Élisabeth Borne demain, en est l’illustration la plus inquiétante en tant que genre. Voilà des semaines que l’exécutif disserte autour de ce texte majeur du second quinquennat du président et toute la Macronie continue de vanter les mérites d’une «concertation» inventée de toutes pièces. Dans le JDD, Gabriel Attal, le ministre des Comptes publics, a même le toupet de déclarer que «les mois écoulés ont permis de donner toute sa place à la concertation pour avancer» et que le gouvernement aurait «eu tort de l’enjamber». On croit rêver. Contre l’avis de tous les syndicats (CGT, CFDT, FO, CFE-CGC, CFTC, Unsa), ce qui constitue une sorte d’exploit, Emmanuel Macron a bel et bien tranché sur ce que sa première ministre annoncera: report de l’âge de départ, avec une accélération de l’allongement de la durée de cotisation. Un projet de loi scélérat. Et une véritable provocation pour une grande majorité de nos concitoyens.

Un peu plus de cinq années de mépris envers tous les corps intermédiaires et de guerre contre les syndicats, toujours considérés par Jupiter comme de simples instruments utilisables au gré des circonstances, se soldent même par une grossière manœuvre de basse politique. L’affaire semble en effet conclue entre le gouvernement et le patron de LR, Éric Ciotti, qui affirme que son parti acceptera probablement le texte. «Je souhaite voter une réforme juste», assure le président des Républicains dans le JDD. Un accord sans surprise entre libéraux: à droite toute! La perspective dun nouveau 49.3 serait ainsi éloignée. Mais le coup de force aura bel et bien lieu, puisque Élisabeth Borne envisage dajouter un alinéa au projet de loi rectificatif de la Sécurité sociale…

Conjugué aux inquiétudes sur le niveau de vie et le creusement des inégalités, le «travailler plus longtemps» dEmmanuel Macron sera-t-il le détonateur dun mouvement social dampleur? Tous les responsables syndicaux se rencontreront mardi soir, après le discours de la première ministre. Le gouvernement mise sur la crise du pouvoir d’achat comme repoussoir aux envies de grève. Un pari risqué que seul déjouera un puissant front syndical et citoyen.

 

« Rebond », le billet de Maurice Ulrich.



On parle parfois de conduites magiques. L’enfant dans son berceau qui balbutie «mamama» comme une façon de faire exister sa mère. Ou certaines danses attribuées à des tribus indéfinies dont les incantations seraient destinées à faire venir la pluie, favoriser les récoltes, s’attirer les bonnes grâces des esprits… Le monde moderne n’y échappe pas, enfin pas toujours. Marion Maréchal, titrait le Parisien de dimanche sur une pleine page, «cherche le rebond». On l’avait oubliée, mais le Parisien est là, soucieux de lui donner la parole: «Je veux trouver, dit-elle, une manière de faire du terrain. Ne pas avoir de mandat ne facilite pas la tâche.» Certainement, d’autant que son ami Éric Zemmour lui avait un peu pris la lumière. Mais elle ne renonce pas. La nièce de Marine Le Pen, interroge l’auteur de l’article, nourrit-elle d’ailleurs des ambitions présidentielles? «Je ne minterdis rien, mais je ny pense pas tous les jours en me rasant.» Donc, elle cherche le rebond, nous dit le quotidien de Bernard Arnault, qui lui offre un tremplin.