mardi 2 mars 2021

« À cause de… »,le billet de Maurice Ulrich.

 


Pourquoi s’interrogeaient les Échos, dans une récente édition, « est-il si compliqué de faire des vaccins un bien public mondial » ? Et donc de sortir « des lois du marché », ce qui serait « une ambition louable », d’ailleurs évoquée par Emmanuel Macron en forme de vœu et dans son principe par l’OMC pour les situations d’urgence. D’accord, nous explique-t-on, mais, techniquement, est-ce donc si facile et ne risque-t-on pas, faute d’un nombre suffisant de vaccins, d’en priver certains au profit des autres, ce qui, à en croire l’article, ne serait donc pas le cas si les vaccins restent privés. Mais, surtout, deux raisons s’y opposent. D’abord, il n’est pas certain que les laboratoires l’accepteraient alors qu’ils ont investi, avec, c’est vrai, des aides publiques, mais bon… Ensuite, il n’est pas certain non plus que les pays « aient intérêt à imposer trop de contraintes aux laboratoires s’ils veulent être attractifs dans une optique de réindustrialisation ». Sortir du marché, ce serait souhaitable, mais ce n’est pas possible. À cause du marché.

 

« La dette de l’Unédic peut être utilisée comme une arme politique.



Cyprien Boganda

En pleine récession, l’augmentation du déficit des organismes sociaux (assurance-chômage, Sécurité sociale…) peut servir de justificatif trompeur aux réformes libérales. L’économiste Michaël Zemmour met en garde contre cette tentation. Entretien.

MICHAËL ZEMMOUR. Économiste, spécialiste des politiques sociofiscales

C’était prévisible : le déficit de l’Unédic (assurance-chômage) devrait grimper à 10 milliards d’euros cette année, et sa dette flamber à 70 milliards d’euros, fin 2022. C’est dans ce contexte anxiogène que se tiennent les discussions sur l’avenir de l’assurance-chômage.

Faut-il s’inquiéter du déficit record de l’Unédic, et plus généralement de l’alourdissement de la dette sociale ?

MICHAËL ZEMMOUR : D’un point de vue strictement économique, il n’y a pas de raison de s’inquiéter de la dette qui est contractée en ce moment. Tous les macro-économistes s’accordent sur ce point : dans le contexte de crise que nous vivons, la dette publique est un moindre mal. L’urgence était de sécuriser le revenu des ménages, ce que nous avons fait avec le chômage partiel. Il aurait même fallu, selon moi, investir davantage (et donc alourdir la dette) pour venir en aide à toutes les personnes qui passent entre les mailles des filets de protection : de nombreux travailleurs échappent aux aides, soit parce qu’ils ont épuisé leurs droits au chômage, soit parce qu’ils n’en avaient pas au début de la crise.

Vous avez expliqué à plusieurs reprises que le gouvernement avait fait le choix de faire supporter aux organismes sociaux le poids de sa politique. C’est-à-dire ? Comment aurait-il pu faire autrement ?

MICHAËL ZEMMOUR : En mai 2020, le gouvernement a décidé que le déficit de la Sécurité sociale qui se constituait durant la crise allait être stocké à la Cades (Caisse d’amortissement de la dette sociale) et que l’Unédic allait porter son propre déficit. Pourtant, une bonne partie de ce dernier provient de l’activité partielle et d’exonérations de cotisations non compensées dans le cadre de la crise. C’est une décision dangereuse, car cela revient à demander à ces organismes de rembourser la dette dans les dix-quinze années à venir : on va leur demander, avec leurs seules ressources habituelles, de financer le remboursement en plus de leurs dépenses courantes. À la place, l’État aurait très bien pu prendre cette dette à sa charge. Cela aurait eu deux conséquences : un allègement de la dette, dans la mesure où l’État emprunte à des taux plus faibles que les organismes sociaux, et un allongement considérable de son remboursement, car l’État peut faire rouler cette dette, c’est-à-dire réemprunter en permanence.

Quels sont les risques du choix retenu par le gouvernement ?

MICHAËL ZEMMOUR : On va faire porter à l’Unédic une dette exceptionnelle, qui peut être utilisée comme une arme politique. On sait que le gouvernement a pour projet de prendre le contrôle des deux assurances sociales encore autonomes, c’est-à-dire la retraite et le chômage. Il veut le faire pour des raisons de finances publiques, mais aussi pour pouvoir piloter ces prestations, afin de les rendre plus « incitatives », selon ses mots. Traditionnellement, les déficits sociaux sont un instrument politique extrêmement puissant pour justifier les réformes. Un gouvernement ne vous dira jamais qu’il faut réduire des prestations sociales car elles sont trop importantes ; en revanche, il vous dira qu’il faut le faire pour sauver un système en déficit. On peut craindre que ce type de discours ne soit encore plus utilisé dans le futur.

 

Didier Varrod : « Gainsbourg a une dimension d’explorateur et de peintre »



Michaël Mélinard

Trente ans après sa disparition, l’auteur-compositeur-interprète continue d’incarner une modernité dont s’est emparée une partie de la jeune scène française. Entretien avec Didier Varrod, de Radio France.

DIDIER VARROD. Directeur musical des antennes de Radio France

Disparu il y a trente ans, Serge Gainsbourg continue d’irriguer l’imaginaire musical de la scène française. Rencontre avec Didier Varrod, qui lui a consacré, en 2009, un documentaire, Gainsbourg, l’homme qui aimait les femmes.

Que représente Serge Gainsbourg, trente ans après sa mort ?

DIDIER VARROD Gainsbourg, comme tous les théoriciens de la musique, avait l’habitude de parler d’architecture. Derrière Trenet, le fondateur de la chanson française moderne, arrivent Brassens et Gainsbourg, qui vont la bousculer. Gainsbourg a compris comment partir de la singularité de la chanson française, de tradition écrite et poétique, pour faire se rencontrer la modernité et les sons du monde entier. Il a une dimension d’explorateur et de peintre. Gainsbourg a eu ses périodes : rive gauche, musique du monde, yé-yé, swinging london, pop, reggae ou funk. Il a fusionné ces courants musicaux venus d’ailleurs dans une chanson française très architecturée. C’est un aller-retour permanent entre ce qui fait notre singularité et notre exception culturelle, avec les épices de la modernité. Cette œuvre pousse sans arrêt les murs. Elle permet d’être dans un regard protéiforme. Des gens adorent le Gainsbourg classique, celui qui a succédé à Boris Vian. D’autres, comme la jeune scène française, n’écoutent que le Gainsbourg pop et se réfèrent à l ’Homme à la tête de chou et à Melody Nelson. D’autres adorent le Gainsbourg tailleur pour dames, styliste de la chanson pour les autres. D’autres, moins nombreux, écoutent le Gainsbourg-Gainsbarre de la fin, le Gainsbourg funk de Love on the Beat et You’re under arrest . Je n’imagine pas qu’on puisse aujourd’hui faire de la chanson française sans éviter de passer par les territoires de Gainsbourg.

Comment Gainsbourg a-t-il décloisonné et rendu musicale la langue française ?

DIDIER VARROD C’est son travail essentiel. À partir d’une culture très classique, il n’hésite pas à bousculer cette langue et à la confronter à l’anglais, à des onomatopées, à faire en sorte que ce qui ne peut être facilement assimilable en tant que mot devienne un son. Il a fait du français une langue qui sonne. Personne ne lui a contesté sa culture classique et littéraire, son goût des mots, son appréciation très juste de la poésie. Un fidèle serviteur de la langue française est plus apte pour la retailler, la refaçonner, la rendre plus souple, véloce et mouvante. Quand la pop anglaise et le rock américain sont arrivés, il était compliqué pour la langue française de lutter. Gainsbourg a été un des artisans pour qu’elle puisse devenir pop, musicale et se coltiner tous les genres musicaux.

Qui sont ses héritiers et ses héritières ?

DIDIER VARROD Je préfère parler de continuum. Daho a la même fascination pour le travail de studio et le son, la capacité d’évoluer dans des territoires différents et le désir de faire chanter d’autres artistes féminines et de faire bouger la langue. Comme Gainsbourg, Benjamin Biolay, artiste-auteur-compositeur-interprète prolifique aux racines classiques, a su s’en émanciper pour toucher la chanson française, mais aussi la pop. Il a fait chanter des actrices. Ils ont aussi connu des traversées du désert et ont eu des moments difficiles dans la perception de leur œuvre. C’est assez constitutif quand on s’inscrit dans la lignée de Gainsbourg.

Qu’a apporté Gainsbourg en faisant chanter des femmes, souvent comédiennes ?

DIDIER VARROD Il aimait, avec les actrices, mettre en lumière le fait qu’elles n’étaient pas chanteuses. Il ne leur demandait pas de faire la chanteuse, mais de capter ce territoire qui les faisait sortir de leur zone de confort et interpréter avec beaucoup de fragilité, de grâce et d’innocence les textes qu’il leur offrait.

Adecco. Une liste, des carrières brisées



Cécile Rousseau

À la suite de la publication d’un tableau de 114 salariés voués au départ, certains d’entre eux ont contacté l’Humanité. Ils racontent comment ils ont été poussés vers la sortie.

Un simple coup d’œil aura suffi. À la lecture du dossier de l’Humanité du 18 février, sur la liste cachée d’Adecco France et ses filiales, avec 97 ruptures conventionnelles et 15 licenciements (plus deux cas de litige) envisagés entre 2020 et 2021, des salariés se sont immédiatement reconnus. Si la direction du groupe a assuré aux syndicats que ce tableau de 114 noms voués au départ, daté d’octobre 2020, était un « document de travail », certaines de ces prévisions ont bien été mises en œuvre. Marie (1), chargée d’affaires sur les métiers du tertiaire, s’est identifiée sans difficulté dans ce listing. Mais, à ses yeux, tout clochait déjà dans son licenciement.

Récits de souffrance

Dès son premier jour, le 1er juillet, dans l’agence du 15e arrondissement de Paris, à peine fusionnée avec la sienne du 9e arrondissement, le quotidien part en vrille. Dans ce nouveau pôle, la responsable aurait d’emblée fait comprendre à Marie et ses quatre collègues arrivants qu’ils n’étaient pas les bienvenus. « Nous n’avons pas été accueillis, se souvient-elle . Nous n’avions pas de clé. J’ai dû rester vingt jours à travailler dans nos anciens locaux avec mes deux stagiaires car nous n’avions pas de bureaux. Ensuite, on nous les a imposés. Mais mes affaires sont restées dans le 9e arrondissement jusqu’à mon licenciement. » La jeune femme comprend rapidement qu’elle est en doublon. « Nous étions deux sur le même poste, je n’ai jamais su sur quoi j’allais travailler. Lors de deux entretiens avec ma manageuse, j’ai fini en pleurs. Elle me reprochait de ne pas avoir assez de commandes alors que je revenais de vacances. Elle me rabaissait et refusait que je change de place, même pour téléphoner ! »

Pour ces professionnels aux carrières sans nuage, la dégradation des conditions de travail est simultanée. Les récits de souffrance entrent en écho. « Nous avons compris qu’on cherchait à nous sortir ! tranche Pierre, directeur des ventes. Cette manageuse n’était pas vraiment ma cheffe, mais elle se permettait des remarques. Comme nous avons fait remonter ces problèmes, elle nous a accusés de harcèlement, mais le dossier était vide ! Nous avons en retour déclenché un droit d’alerte. La société fait n’importe quoi avec son personnel. »

Après treize ans d’activité jalonnée de lauriers, Marie, qui fut classée première collaboratrice en performance chez Adecco France et quatrième mondiale en 2018, tombe de haut. « C’était ma première entreprise, j’en étais super-fière. J’ai adoré mon métier, et ça a été la chute », résume-t-elle, encore estomaquée. Durant ces vingt jours de travail dans une ambiance délétère, elle souffre de maux de dos liés au stress. En arrêt maladie, la trentenaire ne remettra jamais les pieds dans cette agence.

Marquée par une succession de vexations, sa collègue, Stéphanie, chargée d’affaires en téléservice, a aussi sombré dans la déprime. « On m’a reproché beaucoup de choses qui n’avaient rien à voir avec mes compétences, comme des contraventions non payées avec la voiture de fonction, soupire-t-elle. L’échange n’était jamais constructif avec la manageuse. J’étais dans une situation de mal-être, mais on me disait que c’était moi qui me comportais mal. Durant quatre ans et demi, personne n’avait rien à redire sur mon travail. En réalité, on s’est retrouvés dans un endroit où il n’y avait pas assez de place pour nous. J’ai dû changer trois fois de bureau. »

Surveillée... et punie

Fin novembre 2020, Marie, Pierre et Stéphanie sont licenciés pour faute grave, sans indemnités, sur des motifs d’insubordination et de résistance au changement. « On nous a punis pour avoir alerté la hiérarchie à plusieurs reprises sur cette oppression. Ça s’est retourné contre nous », analyse Stéphanie, qui s’est elle aussi identifiée sur ce listing de salariés destinés à la sortie. Pour Géraldine, responsable recrutement depuis six ans, les débuts dans ce nouveau pôle avaient été un peu moins chaotiques. Mais, pour avoir dénoncé le comportement de cette même manageuse, elle est remerciée pour faute simple. « J’ai signalé à la direction que cette responsable avait fouillé dans les mails des collègues dans son collimateur. J’ai ensuite été convoquée à un entretien préalable à licenciement. Dans notre ancienne agence, il y avait de la convivialité ; là, on sentait que le moindre geste était épié. »

« Incompréhension totale »

De son côté, maître Agnès Cittadini, leur avocate, a informé la société du lancement d’une procédure, pour licenciements abusifs, devant les prud’hommes. Pour elle, peu de place au doute : « Les licenciements de ces professionnels irréprochables semblent montés de toutes pièces. Il n’y a rien dans le dossier. Leurs lettres de licenciement sont quasiment identiques. S’ils avaient eu le droit à un licenciement économique individuel ou à un plan social avec cette fusion, ils auraient bénéficié de propositions de reclassement, d’un contrat de sécurisation professionnelle  (CSP)… Là, leurs licenciements pour faute grave n’ont rien coûté à l’entreprise. L’existence de cette liste de noms montre que cela était concerté. Ça a été un gros choc pour mes clients d’être sortis de manière aussi brutale. »

Depuis la parution de ce tableau, d’autres salariés, paniqués, se sont manifestés auprès de la direction et des syndicats. « Ils sont dans l’incompréhension totale, constate Lætitia Gomez, déléguée syndicale centrale CGT. Si Adecco veut opérer des réorganisations, elle doit se conformer aux obligations légales. D’autant que ces personnes pourraient très bien être reclassées en interne. » Soudés et en colère, tous les quatre espèrent désormais obtenir justice : « Je me voyais continuer longtemps dans cette entreprise, souligne Marie. Je n’imaginais pas qu’il puisse y avoir de telles pratiques chez le leader mondial des ressources humaines. » Contactée, Adecco a confirmé que cette liste de noms était bien « un document de travail », mais « ne fera pas de commentaires sur les procédures prud’homales en cours ».

(1) Les prénoms ont été changés.

 

lundi 1 mars 2021

« Merci », le billet de Maurice Ulrich.



Je vous remercie. C’est une formule élémentaire de politesse. Elle exprime une certaine gratitude, aussi bien qu’une reconnaissance de la qualité du remercié, comme la semaine passée sur Paris Première, au cours d’un débat qualifié de « courtois » par le quotidien libéral l’Opinion entre Gérald Darmanin et Éric Zemmour. Ce dernier venait de juger que la loi censée conforter les principes républicains « n’était pas inutile », quand bien même elle restait « vaine ». Et donc, « je vous remercie, a dit le ministre de l’Intérieur, de dire que, quand même, c’est une étape ». Une étape vers quoi ? Vers les attentes d’Éric Zemmour, condamné déjà trois fois pour ses propos racistes, xénophobes, déversant chaque jour sur les ondes sa logorrhée haineuse. Y aurait-il alors une pointe de second degré dans la formule ? Oh non, et un peu plus loin, et sur l’immigration, principal sujet d’un débat nauséeux, Gérald Darmanin insiste. « Le grand enjeu, c’est la reconduite à la frontière, vous avez raison. » Merci encore d’avoir tellement raison, merci mille fois.

« Sentiment d’échec », l’éditorial de Sébastien Crépel dans l’Humanité.



Jusqu’à quand ? La question se joue des confinements et parcourt désormais le pays, lisible sur toutes les lèvres. Elle porte en elle un mélange d’impatience, de désespoir et de lassitude, lourd de danger pour l’avenir. Des plages désertées de Dunkerque aux calanques prises d’assaut à Marseille, des quais de Seine débordant de promeneurs dans la capitale aux chaises vides de la promenade des Anglais à Nice, nulle annonce, nul horizon fragile tracé par un premier ministre qu’on ne semble même plus entendre n’est en mesure de freiner la propagation du doute dans l’esprit de citoyens tantôt inquiets, tantôt excédés face aux atermoiements de l’exécutif.

Ce doute s’abreuve aux nouvelles du front de la pandémie. Vingt mille, puis vingt-cinq mille, et même plus de trente mille contaminations par jour : tandis que la France vit depuis presque un an au rythme de restrictions sanitaires ruinant toute vie sociale, le Covid et ses variants semblent plus que jamais ruser avec les gestes barrières et autres couvre-feux. Comme si toutes les mesures mises bout à bout échouaient à empêcher l’emballement du virus, alors que c’est leur raison d’être et la seule pour laquelle elles ont été supportées jusqu’ici. Bien sûr, ce constat recèle sa part d’inexactitude : certainement, la contagion serait plus grande encore sans ces restrictions, et la systématisation des tests, fausse les comparaisons avec les périodes antérieures.

Il n’empêche : cette courbe qui repart à la hausse éloigne toujours plus le « bout du tunnel », entretient le sentiment d’échec et alimente une certaine cacophonie, faute de résultats tangibles à l’appui de la stratégie du gouvernement. Faut-il reconfiner plus de territoires ? Ou jouer la carte d’une vaccination de masse qui connaît pourtant des ratés ? La clé de la sortie de crise, on le sait, se niche dans la solution à cette dernière question. Celle-ci bute sur la propriété des brevets qui entrave la production. La réponse de Jean Castex est désespérante : « Nous dépendons de la fabrication et de la livraison des doses commandées par l’Union européenne, et il nous faudra nous armer de patience. » Une denrée dont la France commence aussi cruellement à manquer.

Ils font leur beurre de la crise: qui sont les fonds rapaces



Cyprien Boganda

Vallourec, ancien fleuron industriel, vient de tomber dans l’escarcelle de fonds d'investissement. Combien d’entreprises connaîtront le même sort ? Les cinq plus gros fonds (dont les trois plus connus, Blackstone, KKR et Bain Capital) emploient (indirectement) environ un million de personnes dans le monde, à travers les entreprises qu’ils contrôlent. La crise offre à ces géants de la finance l’opportunité de conforter leur mainmise sur le monde. Comment agissent-ils, qui est derrière ? Et comment leur couper les ailes ?

Ils peuvent licencier des centaines de salariés d’un trait de plume, ou bien siphonner les caisses d’une entreprise ; ils ont l’oreille des gouvernants, qui leur déroulent le tapis rouge à coups de législations complaisantes ; ils emploient des millions de salariés dans le monde, à travers les sociétés qu’ils contrôlent… Et pourtant, le grand public ignore presque tout de leur existence. Les fonds d’investissement tissent leur toile dans l’économie mondiale depuis trente ans, et la crise pourrait bien constituer pour eux une opportunité en or. Dans le milieu de la finance, on raffole d’euphémismes : l’activité consistant à acheter des parts dans des entreprises non cotées en Bourse dans l’espoir de réaliser une juteuse plus-value à la revente est désignée sous le terme neutre de capital-investissement (private equity en anglais). Les acteurs du secteur pratiquent de manière intensive la technique du LBO (leveraged buy-out), soit le rachat d’une entreprise par endettement.

Près de 4000 milliards de dollars d’actifs

Et les géants du secteur se portent très bien, merci pour eux. En 2019, les fonds de capital-investissement géraient près de 4000 milliards de dollars d’actifs à travers la planète, soit quasiment l’équivalent de deux fois le PIB de la France. Les cinq plus gros (dont les trois plus connus, Blackstone, KKR et Bain Capital) emploient (indirectement) environ un million de personnes dans le monde, à travers les entreprises qu’ils contrôlent. Ce qui les place au hit-parade des principaux employeurs de la planète, aux côtés de Walmart ou McDonald’s.

400 milliards de dollars de dividendes

L’année 2019 fut un excellent cru, puisque les bénéfices engrangés ont permis de reverser 400 milliards de dollars de dividendes aux investisseurs et gérants de fonds, soit une fois et demie le budget de la France… Et la période qui s’ouvre devrait être encore plus juteuse. « Globalement, le contexte de taux d’intérêt bas que nous connaissons depuis plusieurs années ne peut que les avantager, explique l’économiste Nicolas Bédu. Les fonds sont toujours à la recherche d’entreprises dans lesquelles investir, pour ensuite réaliser des plus-values à la revente. Et lorsque les taux d’intérêt tombent à zéro, des affaires qui ne présentaient que peu d’intérêt auparavant deviennent attractives. »

Icon QuoteAvec la crise, vous allez vous retrouver avec plein d’entreprises grabataires. Les fonds spécialisés attendent de les voir tomber pour pouvoir, en quelque sorte, “se nourrir sur la bête”. THOMAS DALLERY Économiste

Par ailleurs, les difficultés rencontrées par les entreprises sont du pain bénit pour les fonds spécialisés en restructuration (ou retournement). « Avec la crise, vous allez vous retrouver avec plein d’entreprises grabataires, souligne l’économiste Thomas Dallery. Les fonds spécialisés attendent de les voir tomber pour pouvoir, en quelque sorte, “se nourrir sur la bête”. Lorsqu’ils ont pris le contrôle, ils ne font pas de sentiment : ils imposent des restructurations d’autant plus violentes qu’ils ne sont pas liés à l’histoire de l’entreprise. Avec pour objectif de dégager le maximum de rendement. »

 

En France, l’exemple de Vallourec préfigure peut-être d’autres acquisitions à venir. Le groupe industriel (tubes sans soudure pour le secteur pétrolier) vient de tomber dans l’escarcelle de fonds vautours, dont le mode opératoire est aussi simple qu’efficace : ils rachètent de la dette d’entreprise décotée, c’est-à-dire à bas prix, puis prennent les commandes de la société en convertissant cette dette en capital. Il ne leur reste plus qu’à revendre leurs parts quelques années plus tard, en espérant réaliser une culbute. « Vallourec, du fait d’investissements qui ont coûté beaucoup plus cher que prévu au Brésil et aux états-Unis, faisait face à une dette importante, encore aggravée par la crise pétrolière, retrace Guillaume Wolf, délégué CFDT. La dette a fini par atteindre 3,5 milliards d’euros. Ce qui s’est passé est simple : les fonds américain Apollo et anglais SVP ont racheté une partie de cette dette sur le marché obligataire, à très bas prix. Ensuite, ils ont converti quelque 1,2 milliard d’euros de dette en capital, ce qui leur a permis de prendre le contrôle. »

L’invitation fiscale de Macron

Vallourec est déjà sous le coup d’une grosse restructuration (un millier de suppressions de postes dans le monde, dont 350 en France), mais le pire est peut-être à venir. « Les fonds ne sont pas vraiment des philanthropes désireux de favoriser l’industrie française, ironise Guillaume Wolf. Ce sont des financiers, soucieux de faire fructifier leur investissement, avant de sortir de l’entreprise. Avant cela, ils peuvent soumettre le groupe à une cure d’austérité, ou le vendre à la découpe. Nous avons beaucoup de craintes quant à l’avenir des sites européens, moins rentables pour les actionnaires que les usines brésiliennes ou chinoises. »

Une autre affaire défraye la chronique, qui permet d’apprécier les pratiques des géants de la finance. Le fonds Apollo – encore lui –, actionnaire de Verallia (emballage), est soupçonné d’avoir réalisé des montages fiscaux sur le dos de l’entreprise. Le député Fabien Roussel (PCF), le lanceur d’alerte spécialisé dans les affaires financières Maxime Renahy et l’avocate Eva Joly pistent le magot. « Je reviens d’un voyage au Luxembourg, où je me suis rendu au siège social du groupe Apollo, raconte Fabien Roussel. Ils créent des structures juridiques, de simples coquilles vides, dont le but est de transférer des fonds vers des paradis fiscaux. La mise en Bourse de Verallia, en 2019, leur a rapporté près de 1 milliard d’euros de plus-value qui a été envoyé au Luxembourg, où il a été taxé à un taux ridicule. Par ailleurs, 500 millions d’euros ont été transférés du Luxembourg aux îles Caïmans. Tout cela est parfaitement légal, certes, mais pose d’énormes problèmes… »

Difficile d’imaginer le pouvoir actuel chercher des noises aux puissants fonds d’investissement : en règle générale, c’est même plutôt le contraire qui se produit. Au fil des ans, leur poids économique les a rendus incontournables. En décembre 2018, en plein mouvement des gilets jaunes, Emmanuel Macron veut trouver le moyen de rappeler que la France reste l’un des pays les plus attractifs au monde, malgré les vitrines brisées. En toute discrétion, il convie sur le sol français plusieurs patrons emblématiques du capital-investissement américain, parmi lesquels des représentants de KKR… « Les gouvernants sont prêts à faire à peu près n’importe quoi pour attirer les capitaux étrangers, souligne un avocat parisien qui connaît bien les fonds. D’une certaine façon, toute la politique fiscale actuelle – baisse des impôts de production, des cotisations sociales, de l’impôt sur les sociétés – vise aussi à draguer les investisseurs étrangers, en leur rappelant que la France est un des pays les plus attractifs d’Europe. Quel qu’en soit le coût social. »