mercredi 26 mai 2021

« Trop », le billet de Maurice Ulrich.



Il fallait bien qu’on la regarde, cette vidéo d’Emmanuel Macron avec les youtubeurs McFly et Carlito qui a fait huit millions de vues. On n’a pas tout compris. Les trois compères, l’un en costume-cravate, les deux autres habillés en jeunes et parlant le jeune comme des singes parlent le singe, étaient donc convenus de s’affronter dans un concours d’anecdotes. Puisant dans la complexité de sa pensée, le président de la République s’est lancé le premier. C’est moi, a-t-il dit, qui m’occupe de la carrière de Kylian Mbappé, et je peux révéler aujourd’hui qu’il va dans les prochaines semaines quitter le PSG pour l’OM. Là, les deux adversaires ont accusé le coup, tant c’était renversant, inattendu… Pourtant, il avait prévenu, Emmanuel Macron, qu’il allait frapper fort. Pour nous aussi, c’était trop. Là, on a stoppé la vidéo, avant de lire quelques commentaires sur le Net. Sans surprise, certains s’inquiétaient des réponses concrètes à la situation des jeunes, aggravée par la crise. Le plus pertinent toutefois nous a semblé celui-ci : deux neuneus avec le président, faisant le neuneu. 

 

Conditions de travail. Travailleurs sociaux, ces invisibles de la République



Nadège Dubessay

Une travailleuse sociale a été tuée dans l’exercice de ses fonctions le 12 mai. Elle n’a pas eu le droit à un hommage national. Preuve de l’absence totale de considération pour cette profession essentielle. Témoignages.

Elle devait rendre visite à un ancien agriculteur de 83 ans, dans le cadre d’un accompagnement professionnel personnalisé. L’homme tire sur elle, la tue et se donne la mort. C’était le 12 mai. Audrey Adam, 36 ans, conseillère en économie sociale et familiale du conseil départemental de l’Aube, meurt assassinée dans l’exercice de ses fonctions. Il n’y a eu ni hommage officiel, ni gros titres dans les journaux. Pas une minute de silence, si ce n’est celle rendue le 17 mai par les travailleurs sociaux, choqués par l’absence de réactions des pouvoirs publics. Cette actualité dramatique n’est pas sans écho à d’autres. La liste des travailleurs sociaux tués ces dernières années est longue. En 2015, à Nantes, Jacques Gasztowtt, éducateur spécialisé, mourait lui aussi en exerçant son métier. Tout comme l’éducatrice spécialisée Marina Fuseau, en 2017, à Poitiers, ou encore Cyril Pierreval, chef de service d’un centre d’accueil à Pau, en février dernier.

 Une assourdissante indifférence

Pour Benoît Teste, secrétaire général de la FSU, cette assourdissante indifférence n’est « qu’une nouvelle démonstration du peu de considération et d’intérêt dévolu à ce champ professionnel ». Alexandre Lebarbey, de la fédération santé et travail social à la CGT, rappelle le dur quotidien des travailleurs sociaux, « rythmé par la violence face à un public souvent difficile, en crise ». Il le constate chaque jour : les accidents du travail, les difficultés psycho-sociales au travail, les difficultés de recrutement et les demandes fréquentes d’affectation ou de secteur touchent davantage les travailleurs sociaux que les autres professions. Salaire dérisoire (un éducateur commence sa carrière avec 1 400 euros net), charges de travail qui explosent face à l’aggravation des inégalités et de la paupérisation des populations fragiles…

Dans ces conditions infernales, les travailleurs sociaux sont à bout de souffle et réclament plus de moyens. Humains, financiers et de formation continue. D’autant que, premiers de corvée, ils doivent « panser les plaies d’une société malade de la dilution des liens sociaux et de la destruction des cadres collectifs et des dispositifs permettant pourtant d’amortir la misère sociale », soulève le syndicat Solidaires. Eux, les invisibles, comme ils se nomment, accomplissent au quotidien des missions d’intérêt général « pour que la société n’explose pas », soulève Cécile Boullais, assistante sociale pour l’aide sociale à l’enfance. Et parfois la peur au ventre.

 

mardi 25 mai 2021

« Les femmes de chambre et le géant », l’éditorial de Stéphane Sahuc dans l’Humanité.



C’est ce matin, à 9 heures, qu’a pris fin le combat syndical le plus long mené dans l’hôtellerie. Après vingt-deux mois de lutte, dont huit mois de grève, les femmes de chambre de l’hôtel Ibis Batignolles, représentées par leur syndicat, la CGT-HPE, ont signé un accord gagnant avec leur employeur, STN, le sous-traitant de cet hôtel, propriété du groupe Accor. Il y a quelques semaines, nous faisions témoigner l’une d’entre elles dans l’Humanité Dimanche : « On est des battantes et on se tient debout depuis le 17 juillet 2019 ! Accor pariait sur notre fatigue, mais on va s’accrocher à leurs cravates jusqu’au bout. » Et c’est ce qu’elles ont fait. 

Cette détermination, elles l’ont puisée dans leur colère de se sentir à ce point pressurées, humiliées et dépréciées. Pour nombre de ces femmes, le travail signifie non seulement manger, mais également renouvellement du titre de séjour. Et les patrons successifs usent et abusent de ce moyen de pression pour toujours tirer un peu plus vers le bas les conditions de travail. Comme une caricature de la sous-traitance, le sort fait aux femmes de chambre pointe toutes les dérives de ce système où le donneur d’ordres peut s’exonérer de toute responsabilité. Un système dans lequel ces femmes sont littéralement sous-traitées, mal rémunérées, voire non payées, et réduites au statut de bras manipulant serpillière ou aspirateur.

« Le fait principal, c’est l’humiliation » écrivait la philosophe Simone Weil à propos des conditions de travail de la classe ouvrière en montrant combien les patrons voulaient que les travailleurs laissent leur « âme dans la case où on met le carton de pointage ». Près de cent ans plus tard, un jour de juillet 2019, les femmes de chambre de l’Ibis Batignolles ont décidé de ne pas laisser leur âme dans la case et de relever la tête. Elles ne l’ont jamais rebaissée. Comme elles le disent : « La cause des femmes de chambre, c’est la cause de toutes les femmes. Celle du droit à un travail et à un salaire décents. »

 

Transport ferroviaire. Perpignan-Rungis : le refus du train fantôme



Marion d'Allard

Ce mardi, aux deux bouts de la ligne, la CGT appelle à la mobilisation pour la relance effective d’un train de fret indispensable, mis à l’arrêt en juillet 2019.

Mickaël Meusnier ne s’est pas assis dans la cabine de conduite du Perpignan-Rungis depuis près de deux ans. En juillet 2019, l’unique train de fret transportant des produits périssables en France a effectué son dernier trajet. Officiellement, ce terminus n’est alors que « temporaire ». Mais depuis, inexorablement, la route a pris le relais du rail. Les milliers de poids lourds qui transportent désormais fruits et légumes frais depuis le marché Saint-Charles de Perpignan jusqu’à celui de Rungis hypothèquent un peu plus chaque jour la remise en service de la ligne.

« Je ressens comme un immense dégoût, confie le cheminot perpignanais, cette ligne, qui était la vitrine du fret ferroviaire, est devenue le symbole de sa casse. » Militant de la CGT, Mickaël, de toutes les mobilisations pour sauver ce « train des primeurs », sera à Perpignan, ce mardi, à l’appel de son syndicat « pour que le gouvernement prenne enfin ses responsabilités ». Une mobilisation dupliquée le même jour, à près de 900 kilomètres au nord, devant les portes du ministère des Transports, à Paris.

Derrière les discours, rien ne bouge

Aberration écologique, erreur stratégique et gabegie économique, l’arrêt forcé du train des primeurs a bien du mal à trouver une justification. « En 2017, 138 000 tonnes de fruits et légumes ont été acheminées à son bord. Ils remontent désormais l’Autoroute du soleil à bord d’une cinquantaine de camions. À l’année, ce sont près de 25 000 poids lourds qui assurent la liaison Perpignan-Rungis », rappelle d’ailleurs la CGT des cheminots.

Aberration écologique et économique, près de 25 000 poids lourds assurent désormais la liaison du train des primeurs.

Face à l’évidence du gâchis, depuis deux ans, du ministère des Transports à Matignon, on jure la main sur le cœur que le train de fret reprendra le départ prochainement. « Je me bats pour rétablir le train des primeurs entre Perpignan et Rungis », lançait le premier ministre il y a moins d’une semaine, alors qu’il s’apprêtait à passer la nuit à bord du Paris-Nice renaissant. Au ministère des Transports, Jean-Baptiste Djebbari tente pour sa part de justifier tantôt par le Covid, tantôt par la baisse généralisée de la part modale du fret ferroviaire la stagnation du dossier. « Nous assistons au lent déclin de l’activité fret ferroviaire, il faut l’enrayer », affirmait à la Fête de l’Humanité le ministre des Transports en septembre 2020, assurant au passage que le gouvernement planchait sur l’extension du Perpignan-Rungis « au sud, vers Barcelone, et au nord, vers les ports d’Anvers et de Dunkerque ».

Mais derrière le discours, rien ne bouge. Les wagons réfrigérés du train des primeurs croupissent et le flou prédomine. Pire. Entre-temps, Ermewa, la filiale de la SNCF propriétaire des 80 wagons du Perpignan-Rungis, a été vendue par le groupe ferroviaire, « ce qui aboutira indéniablement à une augmentation des tarifs de location pour ce matériel », déplore Mickaël Meusnier.

«Le renouvellement de ce matériel roulant très spécifique se chiffrant en millions, ni les chargeurs, ni la SNCF, ni l’État ne veulent payer la note.»  CGT

Bref, « quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage », résumait récemment Charlotte Thillien, de l’union locale CGT de Perpignan sud. Selon la syndicaliste, si l’affaire est complexe et engage une multitude d’acteurs, le sort du train des primeurs a été scellé de longue date : « Les deux transporteurs, Rey et Roca (qui ont précipité l’arrêt du train en ne renouvelant pas leur contrat avec la SNCF – NDLR), ont décidé, dès juillet 2018, qu’ils passeraient tout par la route. » Une décision motivée, entre autres, par la vétusté des wagons, proches de 40 année d’ancienneté. Le renouvellement de ce matériel roulant très spécifique se chiffrant en millions, ni les chargeurs, ni la SNCF, ni l’État ne veulent payer la note. Pourtant, assure la CGT, « avec une maintenance adéquate et adaptée, la durée de vie des wagons pourrait être rallongée, comme les voitures Corail, qui elles aussi ont plus de 40 ans ».

« Ce qui bloque, ce sont les financements »

Devant la multiplication des mobilisations et la détermination de ses défenseurs à voir redémarrer le Perpignan-Rungis, l’État a lancé, il y a quelques mois, un appel à manifestation d’intérêt. « De voix plus ou moins officielles, on sait qu’entre six et huit dossiers ont été déposés avant la clôture définitive de l’appel le 29 janvier dernier », explique Mickaël Meusnier. Parmi lesquels Esifer, entreprise française de transport routier et ferroviaire, mais aussi Fret SNCF – désormais filiale du groupe public –, qui aurait déposé deux dossiers adossés à deux chargeurs différents.

La décision finale d’attribution devait tomber fin avril pour un redémarrage prévu en juin. Mais rien n’a été officialisé. Et le temps presse. « Pour réviser et remettre en état de marche des wagons qui n’ont pas roulé depuis des mois, il nous faudra du temps », explique Yvan, agent des ateliers de maintenance de Perpignan. À raison « de deux à trois wagons par semaine » pour près de 80 en tout, le calcul est vite fait… Le Perpignan-Rungis ne sera sans doute pas sur les rails à la date prévue.

« Ce qui bloque, ce sont les financements. On a les conducteurs, des chargeurs, on peut faire rouler les wagons existants, les sillons de circulation sont disponibles, la marchandise est là, égraine Mickaël Meusnier, il faut juste une décision politique. Le Covid vient de nous prouver que l’État est capable de trouver de l’argent lorsqu’il le juge nécessaire. Tout le reste n’est que communication. »

 

Leïla SHAHID : « Le cessez-le-feu, ce n’est pas la paix »



Pierre Barbancey

Pour Leïla SHAHID, les attaques menées contre la jeunesse ont réunifié le peuple palestinien. L’ex-ambassadrice analyse la crise de légitimité des autorités palestiniennes et dénonce l’impunité accordée à Israël. Entretien.

LEÏLA SHAHID, Ancienne ambassadrice de Palestine auprès de l’Union européenne 

Observatrice attentive des événements du Proche-Orient, Leïla SHAHID met en garde contre une nouvelle explosion de colère si la nouvelle génération de Palestiniens n’obtient rien, ne serait-ce que le droit à la justice.

Comment analysez-vous les événements de ces dernières semaines et l’annonce d’un cessez-le-feu ?

Leïla SHAHID : Je me félicite d’un cessez-le-feu qui va sauver des vies à Gaza, à Jérusalem, en Cisjordanie mais aussi en Israël. Même si la disproportion est énorme entre les quelque 250 morts, dont 66 enfants et 39 femmes (ainsi que 75 000 déplacés), à Gaza et les douze Israéliens, dont un enfant.

Mais je suis profondément attristée et même choquée que les médias – et je ne parle pas de l’Humanité – ne parlent des Palestiniens que lorsqu’ils meurent. Cela fait pratiquement quatre ans que personne ne parlait plus d’eux, comme s’ils étaient devenus des fantômes.

Je suis persuadée que Benyamin Netanyahou ayant échoué à former un gouvernement après la quatrième élection législative s’est dit que le meilleur moyen était de provoquer un incident. Au début, c’est lui qui a envoyé ses amis sionistes, nationalistes, racistes tabasser les jeunes Palestiniens aux cris de « mort aux Arabes » à la porte de Damas. Puis à l’esplanade des Mosquées la nuit du destin, la plus importante du mois du ramadan, où les amis de Ben Gvir, aujourd’hui membre de la Knesset, protégé par l’immunité parlementaire grâce à Netanyahou, ont sciemment provoqué les incidents avec les jeunes de Jérusalem. Et le lendemain, ils sont aussi allés défiler dans le quartier de Cheikh Jarrah. Le Hamas a profité de cet état des choses pour s’arroger le rôle de défenseur de Jérusalem et du Haram Al-Charif.

Les jeunes en ont ras le bol d’entendre l’Autorité palestinienne rabâcher le processus de paix, les négociations, les accords d’Oslo. Il n’y a plus d’accords d’Oslo signés il y a vingt-huit ans. Il faut que Mahmoud Abbas ait le courage de reconnaître cet échec. Les attaques menées contre ces jeunes ont réunifié le peuple palestinien. La société palestinienne est une société de résistance. Elle a ses propres règles, ses propres perceptions du moment historique. Le cessez-le-feu ne signifie pas la paix. Mais cela permet de limiter le nombre de morts. Nous sommes un petit peuple mais nous avons le droit de vivre.

Comment jugez-vous l’attitude de ce qu’on appelle la « communauté internationale » ?

Leïla SHAHID : Une des raisons de l’explosion de violences réside dans le fait que la jeunesse n’en peut plus de la lâcheté, de l’hypocrisie et de la complicité de ce qu’on appelle la communauté internationale. C’est une gifle pour les États arabes qui ont normalisé leurs relations avec Israël alors que tout ce qui les intéresse, c’est de s’opposer à l’Iran.

Il y a aussi l’Union européenne, très investie sur le plan financier mais absente sur le plan politique. Lorsque l’impunité est accordée à un État ou à une armée, c’est en soi producteur de violence et de destruction. Or, cette impunité est accordée à Israël depuis cinquante-quatre ans. Depuis le 5 juin 1967, cinq millions de personnes vivent sous occupation militaire.

Pour vaincre, il faut gagner l’opinion publique. D’où l’importance de la solidarité internationale. Je regrette d’ailleurs que les autorités françaises se soient crues obligées d’accuser les militants de la solidarité d’antisémitisme et d’empêcher la manifestation à Paris au moment où il y en a eu dans chaque capitale du monde.

La structure politique palestinienne n’est-elle pas en crise ?

Leïla SHAHID: La crise palestinienne est très profonde. C’est celle de la légitimité de l’Autorité palestinienne (AP) issue de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Il y a vingt-huit ans, elle avait promis que nous aurions, petit à petit, une souveraineté sur notre territoire et un État à Gaza, en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. Nous en sommes plus loin que jamais. L’AP devait organiser des élections que le président Abbas a décidé d’annuler en disant qu’on n’avait pas la possibilité de les tenir à Jérusalem. On aurait pu faire ces élections sans demander la permission à l’occupant. S’il avait eu le courage de le faire, nous aurions eu un mouvement magnifique et non militaire. Nous aurions pu gagner une grande bataille politique, en particulier à Jérusalem. Nous aurions unifié les Palestiniens partout.

La situation israélo-palestinienne fonctionne en miroir. C’est parce que nous sommes affaiblis que le Hamas s’est renforcé. C’est parce qu’il n’arrive pas à former un gouvernement que Netanyahou déclenche les hostilités militaires à Gaza.

La crise de légitimité et les mauvaises décisions de l’Autorité palestinienne ont permis au Hamas de gagner le cœur des gens. Lorsqu’on est écrasé par une puissance militaire, humainement on a besoin d’une réponse similaire. Il y a un terrorisme d’État avec les avions israéliens. Et il y a un terrorisme qui fait qu’on envoie des roquettes sur des civils. Or, lorsque des civils israéliens sont tués on parle de terrorisme, jamais lorsque ce sont des civils palestiniens. On affirme que des terroristes ont été tués : les 66 enfants morts sont donc des terroristes ?

Et maintenant, qu’attendez-vous ?

Leïla SHAHID : L’histoire n’a pas commencé il y a deux semaines, mais il y a cinquante-quatre ans avec l’occupation des territoires palestiniens par la force et la colonisation. Jérusalem-Est a été annexée de même que le plateau du Golan, la bande de Gaza est assiégée depuis plus de quatorze ans avec les conséquences terribles pour la population.

Le président Biden, un peu honteux de s’être opposé pendant dix jours à toute résolution du Conseil de sécurité, content d’avoir assuré le cessez-le-feu à travers l’Égypte, promet maintenant une aide très généreuse pour la reconstruction. Mais la question de Gaza et de la Palestine n’est pas seulement humanitaire. Nous vivons depuis cinquante-quatre ans une dépossession de notre droit à la liberté et à la souveraineté.

La réalité palestinienne s’est imposée. Mais s’ils reviennent au jargon du processus de paix, on n’ira nulle part. Ça va exploser de nouveau. Ceux nés après Oslo n’ont plus aucun espoir mais ils savent une chose : ils ont droit à la justice, à l’égalité des droits. En tant que citoyens du monde, ils considèrent que la lutte n’est plus confinée à ces territoires qu’on nous avait imposés à Oslo.

Pour se libérer de ce carcan, les Palestiniens mènent ce combat de manière pacifique, culturelle, politique. Cette façon d’internationaliser le combat renforce les Palestiniens. Et ça, ce n’est pas le processus de paix qu’on a connu pendant vingt-huit ans et qui nous imposait de patienter. Nous n’aurions jamais dû attendre autant. Nous aurions dû nous rendre compte plus rapidement qu’ils n’étaient pas sérieux à propos de la souveraineté, la liberté et l’État de Palestine. Nous ne pouvions pas être les seuls à respecter les accords alors que tous les premiers ministres israéliens depuis l’assassinat de Rabin ont lutté contre.

En Israël même, ce sont les jeunes colons que l’on a vu défiler dans les rues de Jérusalem et ailleurs aux cris de « mort aux Arabes ». Or, la plupart des démocrates israéliens ne veulent pas cela. Il y aura, je pense, une prise de conscience dans la société israélienne pour défendre leur propre démocratie. En 2021, il existe autant de Palestiniens que de juifs israéliens si l’on prend en compte Gaza, la Cisjordanie, Jérusalem et Israël. Les Israéliens doivent comprendre qu’il faut donner des droits égaux aux deux parties. Il ne s’agit pas d’une guerre de religion. C’est une guerre coloniale, c’est une résistance anticoloniale. Nous continuerons cette nouvelle lutte avec tous nos amis israéliens anticolonialistes. Mais certainement pas dans les petits pas d’un processus de paix du type de celui que nous avons connu. Il faudra que cela se fasse de manière beaucoup plus saine dans la reconnaissance que les citoyens palestiniens doivent avoir les mêmes droits. Sous quelle forme ? On en discutera. Mais avant, il faut mettre fin à l’occupation.

 

« L’erreur », le billet de Maurice Ulrich.



Comme elle y va, la présidente de l’Organisation mondiale du commerce, Ngozi Okonjo-Iweala, à propos des brevets, alors que l’Afrique et l’Amérique latine ne produisent que 0,3 % et 2 % des vaccins : « Des pays comme le Sénégal, la Tunisie, le Pakistan, l’Afrique du Sud disposent de capacités. Nous faisons face à un problème inadmissible d’accès aux vaccins. » Les Échos évoquent pour leur part le cas de quatre laboratoires importants, prêts à produire, qui n’ont pu trouver d’accord avec les grands fabricants… Mais, oh là là, pas si vite, répond dans une longue interview au Journal du dimanche le patron de Moderna, Stéphane Bancel. « À l’exception de Pfizer et de Moderna, aucune capacité de production de vaccin ARN n’existe dans le monde. » S’il le dit. Sinon, « la levée des brevets serait une erreur stratégique majeure, car elle découragerait les investisseurs ». Sachant que sa propre fortune a été multipliée par six en un an et que l’on compte parmi ses investisseurs un groupe comme celui de Bernard Arnault, quatrième fortune mondiale, on croit voir l’erreur.

 

samedi 22 mai 2021

L’éditorial de L’Humanité Dimanche du 20 au 23 mai 2021 – par Patrick Le Hyaric.

 


L’accumulation de phénomènes de violence dans le pays finit par interdire de les catégoriser comme « faits divers ». Ces événements font système et indiquent bien plus que le dérapage de telle ou telle personne déviante. C’est cette jeune fille poignardée, cette autre jetée d’un pont, ce policier lâchement assassiné, ces phénomènes de bande ou le poison du trafic de drogue qui pourrit la vie de trop nombreux travailleurs et familles populaires. Ce sont ces agressions contre des fonctionnaires de police, des agents territoriaux et hospitaliers, des pompiers ou encore contre des élus locaux.

Si les homicides diminuent, la violence se fait insidieuse, commande parfois aux rapports sociaux, devient moyen de régler des litiges ou d’exprimer des rancœurs et des colères dans une société où l’argent est devenu la valeur suprême, et la guerre de tous contre tous érigée en politique. C’est la pente mortifère dans laquelle notre société se trouve engagée.

Ne nous berçons donc pas d’illusions : la lutte indispensable contre l’insécurité ne saurait rester un objet de promotion politique à la veille de chaque consultation électorale. L’affaire est trop sérieuse puisqu’elle conditionne pour une large part l’exercice des libertés individuelles et collectives. Ainsi, comment imaginer que l’insécurité puisse être sérieusement combattue dans un pays au système éducatif si peu considéré et qui compte 5 millions de chômeurs ? La coercition policière renforcée sur un corps social malade ne fait qu’aggraver les maux que l’on prétend combattre. D’états d’urgence en lois sécuritaires, de renforcement des poursuites pénales en coups de menton, l’insécurité n’a pas diminué. En prétendant lutter contre des sujets aussi différents que la délinquance et le terrorisme avec les mêmes textes de loi, on s’est empêché de construire les réponses appropriées. 

Voilà qui indique le degré de supercherie des discours de droite et d’extrême droite – qui débordent désormais leur lit  – sur une prétendue « culture de l’excuse », ou les accusations de « laxisme » lancées contre les élus de gauche. C’est au contraire la surenchère électoraliste des politiques des droites qui a montré sa totale inefficacité à lutter contre l’insécurité en plus de conforter les thèses d’extrême droite. Ce sont eux, aux affaires depuis tant d’années, M. Valls compris, qui portent une responsabilité colossale dans la diffusion de l’insécurité en France.

Un bilan de trente années d’inflation législative sur le thème de la sécurité s’impose donc. L’empilement de lois sécuritaires – une tous les deux ans sans compter les lois antiterroristes ! –  contrevient au principe d’intelligibilité des lois. Ce faisant, il abîme le principe de la loi et la République elle-même, étouffée par des textes qui jouent en permanence avec les frontières de la légalité constitutionnelle sans n’avoir aucun effet sur ce qu’ils prétendent combattre. La loi dite sécurité globale, ajoutée au nouveau Schéma national du maintien de l’ordre, est une étape de plus dans cette voie sans issue, qui, outre les pouvoirs de police judiciaire octroyés aux polices municipales sur le modèle états-unien, entérine le recours aux sociétés privées dans le maintien de l’ordre. Ce qui se joue dans les actuels débats est aussi la privatisation de la sécurité publique.

Cette surenchère se déploie sans égard pour la justice, privée de ses moyens d’exercice par la pénurie organisée de magistrats, de greffiers et d’agents administratifs. La justice pénale, pour s’y limiter, a dû traiter 4 millions d‘affaires nouvelles en 2019, dont 1.3 millions validées par le parquet. Seulement 0.2% de la richesse nationale est consacrée la justice, l’un des plus faibles taux d’Europe. La France est le pays d’Europe qui compte le moins de procureurs avec seulement trois pour 100 000 habitants contre sept en Allemagne. La gestion du flux des dossiers s’est imposée au détriment de leur traitement qualitatif. La politique du chiffre s’est traduite en encombrement des tribunaux, dévalorisant du même coup le travail des agents judiciaires tout en contrevenant au principe cardinal du traitement des affaires « dans un délai raisonnable ». Et que dire de l’état de délabrement d’un système pénitencier mis en accusation par toutes les instances internationales.

Il faut donc prendre le problème tout autrement. La violence n’est consubstantielle à aucune catégorie d’être humain. Elle est un phénomène social et rationnel. Lutter contre sa diffusion réclame des moyens humains, matériels et de formation considérables. Mais en ayant toujours à l’esprit que l’aggravation de la grande pauvreté et la scandaleuse accoutumance à un taux de chômage dévastateur sont propices à la délinquance, aux incivilités et à la violence.

La lutte contre l’insécurité doit donc reposer en premier lieu sur un contrat social et démocratique nouveau, une unité populaire à construire pour recoudre le lien social abimé par des décennies de politiques libérales, à commencer par une lutte sans merci contre le chômage et son corolaire, le « marché de l’emploi » capitaliste. Ce contrat intégrerait une redéfinition du rôle dévolu aux forces de l’ordre, « instituées au service de tous » comme le proclame la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, intransigeant avec les bavures, violences et comportements antirépublicains qui sont désormais légion au sein des forces de police. Il devrait tout autant donner les moyens nécessaires à la justice comme aux institutions psychiatriques, tout en produisant un effort inédit pour l’éducation nationale, pierre angulaire de la République sociale.

Il convient tout autant de prendre plus et mieux en compte les difficultés des fonctionnaires de police et de gendarmerie. Non seulement en renforçant considérablement une formation qui établit clairement les limites dans l’usage de la force et promeut le lien avec les habitants, mais aussi en refusant de les laisser exercer leur métier dans des locaux insalubres indignes de leur fonction. Il n’y a qu’à se rendre dans un commissariat de banlieue ou de la capitale pour s’en rendre compte.

Les parlementaires communistes ont déposé un projet de loi visant à reconstruire un lien de confiance entre la police et les citoyens en réhabilitant une véritable police nationale de proximité. C’est une base de travail importante pour se donner les moyens d’une lutte conséquente contre les phénomènes de violence. Elle réclame l’embauche d’au moins 30 000 personnels supplémentaires, juste retour sur les suppressions de poste engagées par le matamore de la sécurité, M. Sarkozy, il y a quinze ans. Et, il faudra bien contraindre les banques à faire la lumière sur l’argent sale issu du trafic de drogue.

La lutte contre l’insécurité est vouée à l’échec si elle se fait borgne. Les forces de l‘ordre rempliront d’autant mieux leurs missions républicaines que les causes de l’insécurité seront traitées avec force et détermination.