jeudi 23 avril 2020

« NOUVEAU DÉFI » (PATRICK LE HYARIC)



Malgré des retards dans la distribution postale, nous avons reçu hier des dizaines de chèques en réponse à notre appel : « Souscription spéciale crise ». Nous vous en remercions d’autant plus chaleureusement que nous subissons en ce moment, comme l’ensemble de la presse, un choc d’une violence inconnue depuis très longtemps.

Ce contrecoup sévère, effet de l’actuelle épidémie, est dû à la fermeture d’un nombre important de points de vente et aux difficultés rencontrées ces dernières semaines par la distribution postale. La diminution moyenne des ventes de journaux avoisine 25 %, tandis que les pertes de recettes publicitaires atteignent 80 %. À ceci s’ajoute depuis quelques heures la cessation des paiements de notre entreprise coopérative de distribution de la presse, Presstalis. De nouveaux journaux sont placés en redressement.

Si cette crise venait à se poursuivre, c’est tout un pan de démocratie qui tomberait en lambeaux. L’État doit donc s’en préoccuper avec plus de diligence. La demande d’informations, au-delà de celle fournie en continu par des chaînes d’information, de contenus journalistiques élaborés, documentés, fiables, est extrêmement importante dans l’ensemble de la population. La presse écrite qui permet le développement et le traitement des faits, des analyses diversifiées, est plus que jamais un outil démocratique, citoyen, culturel pour réfléchir en homme ou femme libre. C’est d’autant plus vrai dans l’actuel contexte où tant de contradictions exposées, tant de faits cachés, tant d’uniformité des options politiques à la télévision et à la radio créent une situation malsaine tendant à écarter le citoyen, le travailleur de la délibération publique.

Tout en respectant les prescriptions sanitaires, nos équipes se battent avec détermination et courage pour vous permettre d’accéder à des informations vérifiées tout en prenant le parti du monde du travail et de la création, des soignants, tout en relayant les actions de solidarité qui se déploient dans tout le pays et au-delà. Les équipes de journalistes sont en lien constant avec des médecins, des infirmières, des chercheurs, comme avec les inspecteurs du travail et les avocats, avec les ouvriers et leurs syndicats comme avec les créateurs. Ils travaillent avec constance et professionnalisme pour que vous disposiez avec notre plateforme « humanite. fr », l’Humanité-Dimanche, l’Humanité ou Travailler Au Futur, d’un ensemble de lieux où vous pouvez accéder à des informations, à des actions, à des débats et des propositions alternatives utiles pour penser et agir sans attendre.

Votre soutien est donc un fort encouragement. Il est indispensable pour affronter cette période, alors que le plan de continuation de l’Humanité adopté par le tribunal de commerce de Bobigny le 27 décembre 2019 est forcément mis à mal. C’est le sens de la « souscription spéciale crise ». C’est pour une part aussi le sens de notre appel pour que chaque lectrice, chaque lecteur nous fasse parvenir les adresses numériques et les coordonnées téléphoniques d’une dizaine de leurs proches afin que nous leur offrions l’Humanité et l’Humanité Dimanche durant un mois.
Nous avons à relever un nouveau défi. Avec vous !


« 66 REPAS », L’ÉDITORIAL DE SÉBASTIEN CRÉPEL DANS L’HUMANITÉ DE CE JOUR



Ne nous leurrons pas : la crise que nous traversons laissera derrière elle un coût social énorme, que ne suffiront pas à éponger les 24 milliards d’euros lâchés en indemni­sation du chômage partiel et les quelques mesures de soutien aux familles les plus modestes, lesquelles devront encore attendre jusqu’à la mi-mai – 22 jours à tenir, 66 repas. Dans les quartiers populaires, où le travail précaire ou au noir était jusqu’à la pandémie le moyen de subsistance principal de nombreux foyers, beaucoup se sont retrouvés du jour au lendemain sans ressource aucune, hors du champ des aides d’État. La prolongation du confinement jusqu’au 11 mai s’est muée en une longue plainte de douleur étouffée face à l’impossibilité de payer les factures, et même de se nourrir.

Qui aurait cru la chose pensable, en 2020 ? Le spectre de la faim rôde à nouveau dans les grandes cités ouvrières de France, s’il n’y avait la solidarité des habitants et de municipalités qui se démènent pour accéder à chaque foyer en dépit de la fermeture des centres sociaux, et l’énergie des associations sur le terrain. Les queues pour la distribution de produits de base – dont certains prix flambent – atteignent des proportions affolantes.

Ce qui n’était encore qu’un risque se mue ainsi peu à peu en certitude : la crise sanitaire pourrait faire, sur le long terme, plus de victimes des restrictions imposées que du virus lui-même, à moins que les solutions neuves qu’on imagine pour le « monde d’après » mûrissent assez vite pour s’imposer dans le « monde d’aujourd’hui » encore confiné. Il y a urgence. Les enjeux pour le présent comme pour le futur sont énormes. Une note confidentielle du président du Conseil scientifique nommé par le gouvernement appelle le chef de l’État à « impliquer la société » dans la gestion de la crise. Jusqu’alors, chacun a dû se résoudre à une gestion pilotée – confisquée, devrait-on dire – par un exécutif pour lequel la science sert à transformer la décision politique en vérité indiscutable, plutôt qu’à éclairer une délibération démocratique dont l’éviction se paie tous les jours chèrement par le retard pris à procéder aux réorientations que le pays appelle.


mercredi 22 avril 2020

« Hôtels », billet d’humeur du jour de Christophe Prudhomme


L'inventivité des gens qui nous gouvernent est sans limite pour masquer la pénurie de moyens et vendre des solutions dites "innovantes". La proposition de loger les personnes positives au coronavirus à leur sortie de l'hôpital fait partie de ces mesures. Regardons quel est l'objectif : éviter un retour à domicile précoce de personnes qui seraient encore contagieuses.

Deux questions se posent alors. Sachant que les personnes sont contagieuses avant même l'apparition des premiers signes, on en revient au problème de la réalisation massive de tests chez les individus ayant été en contact avec une personne atteinte. Oui, mais il n'y a pas assez de tests ! Donc, cette mesure ne permet pas d'être efficace pour éviter la propagation de l'épidémie, notamment au sein des familles. L'autre argument annoncé serait de libérer des lits pour soulager l'hôpital. Alors, là les bras m'en tombent car cet argument je le connais bien. C'est celui qui nous est servi depuis des années pour fermer massivement des lits sous couvert du soi-disant tout ambulatoire. Mais comme il est difficile de mettre les patients à la rue, surtout quand ils habitent loin ou que leur logement est inadapté, nous avons vu fleurir ces dernières années les projets "d'hôtels hospitaliers" construits en face de l'hôpital par le même groupe Accor qui est sollicité aujourd'hui.

C'est d'ailleurs ce qu'a imposé Martin Hirsch, le directeur général de l'AP-HP, avec son projet de nouvel hôpital au nord de Paris qui prévoit la fermeture de deux hôpitaux se traduisant par la suppression de 400 lits et de plus de 1 000 emplois. Mais pour régler le problème, il nous a vendu un hôtel hospitalier ! Ce monsieur que certains médias complaisants présentent comme le "commandant du navire qui a piloté avec succès le bateau au cœur de la tempête", ne poursuit en fait avec ce programme que son opération de destruction de l'hôpital public.

Par ailleurs dans cette opération, même si le groupe hôtelier s'en défend, elle lui permet de reprendre son activité, même si cela se fait à prix coûtant. Prix coûtant pour lui mais pas pour les finances publiques et les budgets hospitaliers !
Par ailleurs, les hôtels auraient été bien utiles dès le début de l'épidémie pour accueillir les populations les plus précaires, sans domicile ou hébergés dans les logements surpeuplés et parfois insalubres. Cela aurait permis par exemple d'éviter, comme dans mon département en Seine-Saint-Denis, qu'après la détection d'un cas dans une famille, nous nous retrouvions à hospitalier quelques jours plus tard plusieurs membres de cette famille.

Alors, assez de mensonges et de mesures gadgets. Ce dont nous avons besoin, c'est d'embaucher du personnel dans les hôpitaux pour rouvrir les lits dont nous avons besoin aujourd'hui et dont nous aurons encore besoin demain.
Dr Christophe Prudhomme


PANDÉMIE : « EMMANUEL MACRON FACE AUX MÉFAITS DE SON ACTION »



Accaparement des richesses, marchandisation des services publics, perte de souveraineté industrielle… Les boussoles du président ont affaibli le pays face au coronavirus.

La crise du coronavirus aurait pu être moindre en France. Plusieurs choix politiques ont rendu le pays plus fragile face à ce défi, aggravant les dégâts et conséquences. Il y a bien sûr les coups portés à l’hôpital et à la recherche publics, en état de crise avant l’arrivée du virus, sans oublier le refus d’améliorer la situation dans les Ehpad. Le tout au nom d’une recherche de rentabilité déshumanisée. Il y a la détérioration de notre souveraineté industrielle, douloureusement mis en lumière avec la gestion erratique de stocks de masques. L’austérité budgétaire, couplée à une volonté de jouer toujours plus selon les règles de la compétition internationale, a amené le pays à délocaliser et à s’affaiblir. Il y a enfin l’objectif de détruire toujours plus l’État providence et les solidarités, en baissant les aides sociales et la fiscalité sur les plus fortunés. Autant de choix, déjà dénoncés à l’époque, dont la dangerosité est décuplée en tant de crise.
1 Masques : la pénurie qu’on a laissée venir

La pénurie de masques que vit l’Hexagone n’était pas une fatalité. En 2009, pour prévenir l’épidémie de grippe H1N1, la ministre de la Santé Roselyne Bachelot commande 1 milliard de masques chirurgicaux et un peu plus de 700 millions de masques FFP2. Mais, en 2011 et 2013, la Direction générale de la santé décide de ne pas reconstituer les réserves de masques, notamment les FFP2, jugés trop coûteux. Malgré un rapport sénatorial de 2015 pointant les risques sanitaires, la politique de gestion restera inchangée. « À partir de 2011, après la grippe H1N1, il a été décidé que nous n’avions plus de besoin de stock de cette nature, car les productions mondiales étaient suffisantes pour assurer le coup en quelque sorte, en cas de pandémie », explique la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye. La Chine, notamment, devait assurer l’essentiel de la demande française en cas d’épidémie. Résultat, en décembre 2019, la France ne disposait que de 140 millions de masques face au coronavirus.
2 Des secteurs stratégiques délocalisés

Le cas des masques témoigne de la dépendance de l’économie française aux productions de pays où la main-d’œuvre est moins chère. Emmanuel Macron a lui-même admis devoir relocaliser des emplois pour regagner en souveraineté économique et sanitaire. Sacré retournement de veste de la part de celui qui, ministre, a autorisé nombre cessions d’actifs d’entreprises stratégiques françaises, à commencer par la branche énergie d’Alstom à General Electrics, ou d’Alcatel-Lucent à Nokia. Dans le secteur médical, on attend une décision quant à la liquidation prochaine de l’entreprise Peters Surgical, à Bobigny. L’activité du site, qui produit des sondes pour les services de réanimation, doit être délocalisée en Inde cet été.
3 Saignées pour l’hôpital public

Ceux qui portent au rang de « héros » le personnel hospitalier sont les mêmes qui votent les budgets austéritaires qui sapent leurs ressources et ont ignoré leur mobilisation tout au long de l’année écoulée. La loi de financement de la Sécurité sociale votée en 2019 a supprimé la compensation par l’État des pertes de financement de l’assurance-maladie dues aux baisses de cotisations. Cette perte de financement a eu des traductions matérielles immédiates. En 2018, 4 172 lits d’hospitalisation complète avaient déjà été supprimés en France. Le pays fait figure de mauvais élève face à un voisin comme l’Allemagne, qui dispose de 6 lits de soins aigus pour 1 000 habitants, contre pour l’Hexagone. La cure frappe aussi le personnel :
400 postes d’infirmiers restaient vacants en 2018, uniquement sur les Hôpitaux de Paris. Avec des bas salaires peu valorisés, l’hôpital public peine aussi à être attractif face aux cliniques privées et professions libérales.
4 Une rétention administrative indigne

Promulguée en 2018, la loi asile et immigration durcit la politique migratoire française et augmente la durée légale pendant laquelle un étranger peut être écroué dans un centre de rétention administrative (CRA) de 45 à 90 jours. Elle maintient aussi la possibilité d’y enfermer des mineurs. Mais elle ne prévoit pas d’améliorer les conditions de rétention, régulièrement critiquées pour cause de promiscuité et d’absence d’intimité. En pleine pandémie, difficile de respecter la « distanciation sociale » quand on dort à deux dans 9 mètres carrés. Il n’y a « pas de masque, pas de savon pour se laver régulièrement les mains » et on déplore « une absence totale de gel hydroalcoolique », pointe Cyrille de Billy, secrétaire général de la Cimade. En résulte un désastre sanitaire. La demande des associations de fermer tous les CRA, appuyée par le Défenseur des droits, Jacques Toubon, a été rejetée.
5 Les ressources fiscales asséchées

Attractivité. C’est le maître mot de la politique fiscale de la Macronie, qui se vante d’attirer à nouveau les investisseurs sur le sol français. Au prix de cadeaux fiscaux qui manquent cruellement aux recettes de l’État – particulièrement lorsqu’il doit débourser un plan d’urgence à 110 milliards d’euros. Le crédit d’impôt compétitivité emploi (Cice), créé sous François Hollande puis pérennisé sous forme d’allègements de cotisations par Macron, a coûté 100 milliards d’euros à l’État entre 2012 et 2019, pour une très faible création d’emplois. La suppression de l’ISF et la flat tax sur les produits financiers représentent un manque à gagner annuel de 4,5 milliards pour les finances publiques. Contre-productif, à l’heure des plans de sauvetage et de relance.
6 Les aides sociales dans le viseur

Un « pognon de dingue ». Voilà comment Macron résume les aides sociales, qu’il malmène depuis 2017. Pourtant, plus d’un Français sur cinq basculerait dans la pauvreté s’il n’y avait pas le RSA, les minima sociaux, les prestations familiales, les allocations logement. Pas de quoi émouvoir le président, qui veut fusionner ces aides pour les réduire. Et faire plus de pauvres, particulièrement démunis face au coronavirus, sur le plan sanitaire et financier. La Macronie, qui a déjà baissé les aides personnalisées au logement (APL) sitôt élu et gravement affaibli le logement social, voulait aussi réduire les droits des chercheurs d’emploi en sabrant l’assurance-chômage. Le coronavirus lui a fait faire machine arrière. Tout comme pour la suppression de 1 000 euros d’APL pour 1,2 million de ménages. Reste que, depuis 2017, nombre d’aides et de pensions n’ont pas été indexées sur l’inflation, à tel point que, pour l’année 2020, le gouvernement s’est fait retoquer sa copie par le Conseil constitutionnel.
7 Manque de crédits pour la recherche publique

Si tous les grands laboratoires pharmaceutiques se sont lancés dans une course effrénée pour trouver un vaccin contre le coronavirus, potentielle poule aux œufs d’or, les « Big Pharma » s’étaient jusqu’ici désintéressés de la recherche contre les maladies infectieuses, jugée peu rentable. D’où l’importance de la recherche publique, capable de mener des investissements de long terme. Or, en France, les politiques pour favoriser ce secteur, comme le crédit d’impôt recherche, sont tournées vers le privé. Quant aux efforts de recherche publique sur les coronavirus, ils ont été minés par la fonte des crédits. Les chercheurs du public sont de plus en plus soumis à la logique des appels à projets pour obtenir des financements au coup par coup, plutôt que réguliers. Or, ceux-ci sont chronophages et rognent sur les études de long terme. La loi de programmation pluriannuelle de la recherche devait renforcer cette tendance. Pour le moment en suspens, elle a provoqué un mouvement de grève des chercheurs et universitaires début mars.

Cyprien Caddeo et Aurélien Soucheyre

« Ça va de soi… », Le billet de Maurice Ulrich !



Le ministre de l’Action et des comptes publics, Gérald Darmanin, a été clair hier matin sur France Inter. Il n’y aura pas de dividendes si on utilise des aides de l’État. Du coup on s’étonne un peu. Ce n’était pas déjà le cas ? Ça allait si peu de soi qu’il faille le préciser ? Comment serait-il possible que, dans un passé récent ou lointain, des entreprises ayant touché des fonds publics n’en aient pas moins servi leurs actionnaires comme si de rien n’était ? Pour les autres en tout cas, il n’y a pas de raison.

On avait cru entendre, il y a quelques jours, Bruno Le Maire les inviter toutes à la modération en notant que l’argent devait plutôt aller à l’économie réelle. On avait sans doute mal compris. D’autant qu’on a besoin, a encore indiqué Gérald Darmanin que « les gens qui ont de l’argent le mettent dans les entreprises pour relancer l’économie », raison pour laquelle il n’est pas favorable au rétablissement de l’ISF, bien sûr. On en change rien et on continue…

mardi 21 avril 2020

" Brouillon ", l’éditorial de Laurent Mouloud dans l’Humanité de ce jour !



Emmanuel Macron décide. Jean-Claude Blanquer exécute. Chargé de mettre en musique la volonté jupitérienne, le ministre de l’Éducation nationale a commencé à détailler hier, tant bien que mal, ses premières pistes pour une reprise progressive de l’école à partir du 11 mai. Exercice de haute voltige, tant le choix controversé de cette date, décrétée par le chef de l’État, s’est dispensé de toute assurance scientifique, que ce soit sur le risque de transmission des plus jeunes où l’immunité acquise des enseignants en l’absence de tests à grande échelle. De fait, l’empressement présidentiel a pris tout le monde de court. Jusqu’à son propre exécutif. Et, compte tenu du retard de la France dans la gestion de la pandémie, cette réouverture des classes étalée sur trois semaines reste des plus hasardeuses. Autant que sont trompeuses les raisons invoquées officiellement.

Selon le « storytelling » concocté par l’Élysée, il s’agirait, pour Emmanuel Macron, de ne pas se laisser creuser les inégalités scolaires en temps de confinement. On en aurait presque la larme à l’œil si on omettait que, depuis 2017, les réformes conjuguées du lycée, de Parcoursup et de la filière professionnelle provoquent exactement l’inverse. Non, le chef de l’État, un brin hypocrite, n’a pas eu de révélations en lisant Bourdieu. Son but est de faire revenir un maximum de parents au travail, afin de remettre en route une machine économique en capilotade et de rassurer les sacro-saints marchés. Au prix de relancer potentiellement l’épidémie ? C’est le risque pris en haut lieu.

Le brouillon présenté par Jean-Michel Blanquer n’offre aucune assurance sur le plan sanitaire. Et s’est dispensé de toute concertation approfondie avec les personnels. Tiraillée entre le désir de retrouver leurs élèves et la peur de servir de chair à canon, les profs exigeaient des mesures précises. À l’heure qu’il est le ministre n’est pas en mesure de leur assurer le minimum syndiacal. Inquiétant. Au Japon, sur l’Île d’Hokkaido, les écoles avaient été rouvertes depuis le 6 avril. Avant de refermer la semaine dernière face à la multiplication des cas de contamination. La précipitation coupable du gouvernement pourrait bien avoir les mêmes conséquences.

GESTION DE L'ÉPIDÉMIE : Y A-T-IL UN SECRET ALLEMAND ?



Le pays est en train de débuter son déconfinement. Et, même si le nombre de cas est reparti hier à la hausse, l'Allemagne affiche jusqu’ici, et de très loin, un bien meilleur bilan de la lutte contre la pandémie que ses grands voisins européens, en particulier la France. Explications. 

Quel est le secret de l’Allemagne ? Le pays affiche jusqu’ici et de très loin un bien meilleur bilan de la lutte contre la pandémie que ses grands voisins européens, en particulier France et Royaume-Uni. Berlin et les dirigeants des seize Länder (États-régions), associés étroitement dans la gestion de la crise, estiment que la pandémie serait désormais « sous contrôle » et ils ont lancé, depuis hier, des premières mesures d’un déconfinement qu’ils veulent « prudent et progressif » en autorisant la réouverture de tous les commerces de moins de 800 mètres carrés.

L’Allemagne déplorait, ce mardi 21 avril, 4.598 décès provoqués par le Covid-19, soit quatre fois moins que la France pour un nombre d’infections prouvées sensiblement identique (aux alentours de 150 000) dans les deux pays. Une meilleure anticipation de la gravité de la pandémie, un recours massif aux tests de dépistage et une densité hospitalière mieux préservée sont les éléments d’explication essentiels de cette capacité à réduire sensiblement le nombre de victimes du virus.
« Trois semaines d’avance sur ses voisins européens »
Alors que Paris se signalait par ses terribles atermoiements, l’alerte maximum allait être enclenchée par Berlin dès que les premiers cas de contamination sont apparus en Bavière, à la mi-janvier. Le grand centre de recherche de l’hôpital de la Charité dans la capitale allemande a transmis alors à tous les laboratoires du pays les procédures de test du Covid-19. 

L’Allemagne allait pouvoir monter en puissance très rapidement vers un recours massif au dépistage. Jusqu’à pratiquer, aujourd’hui quelque 500 000 tests hebdomadaires. « L’Allemagne a pris, je crois, au moins trois semaines d’avance sur ses voisins européens parce que nous avons beaucoup diagnostiqué, beaucoup testé », expliquait, le 20 mars dernier, Christian Drosten, directeur de l’Institut de virologie de la Charité, dans les colonnes de l’hebdomadaire Die Zeit.

Mais encore fallait-il que le pays dispose des moyens de cette réactivité. Pour fabriquer les tests nécessaires, les autorités allemandes vont pouvoir s’adosser sur un tissu industriel fort, détenant une maîtrise de la haute technologie.

À l’inverse de Paris qui, confronté à la misère de la désindustrialisation hexagonale, est contraint de gérer la pénurie en termes de tests comme de masques et autres équipements clés. Une entreprise berlinoise, TIB Molbiol, va être sollicitée pour produire à grande échelle des tests dès février. Et les hôpitaux allemands vont très vite passer commande de quelque 10 000 respirateurs auprès d’entreprises locales en prévision d’un éventuel afflux de patients dans leurs centres de soins intensifs.

Maintien d’une densité hospitalière relativement forte
À côté de cet atout industriel, le maintien d’une densité hospitalière relativement forte constitue l’autre secret du bon comportement allemand face à la pandémie. Et cela en dépit de l’austérité qui a conduit nombre de collectivités régionales à saper dans leurs dépenses de santé. L’Allemagne dispose, selon les chiffres de l’OCDE, de 6,02 lits de soins aigus pour 1 000 habitants contre 3,09 pour la France. Un état de fait qui a d’ailleurs conduit à de remarquables gestes de solidarité de plusieurs établissements allemands qui ont accueilli des patients français dans leurs services intensifs quand les hôpitaux du Grand Est étaient submergés.

Il y a cependant quelques ombres au tableau de cette gestion plutôt exemplaire. L’un des principaux sujets d’inquiétude porte sur l’accès aux soins des milieux populaires. Un système de couverture maladie à deux vitesses fait en effet cohabiter, depuis des années, les souscripteurs d’assurances privées issus des milieux les plus aisés avec les assurés des caisses légales (l’équivalent de notre Sécurité sociale). Et les mieux et les plus rapidement servis sont naturellement les premiers. En cas de nouvelle flambée de l’épidémie, des arbitrages déjà insupportables pourraient prendre une dimension obscène. Et l’inquiétude d’une résurgence du fléau peut se nourrir de l’attitude d’un patronat allemand qui mène une campagne de tous les instants pour une réouverture la plus rapide possible de l’économie. Quoi qu’il arrive.

BRUNO ODENT