vendredi 2 septembre 2022

Capitalisme et littérature, l'essai décapant d'Hélène Ling et Inès Sol Salas



Les deux femmes de lettres publient  le Fétiche et la plume, un essai qui analyse les conséquences du capitalisme sur la littérature du point de vue du marché du livre, mais aussi de la forme, du style, des sujets abordés. Entretien.

 

«La finance impose ses critères au livre»

Agrégées de lettres, enseignantes et autrices, Hélène Ling et Inès Sol Salas sont aux deux extrémités du champ littéraire, là où la littérature se fait, s’écrit et se transmet. À partir de leurs expériences, constatant la profusion de livres publiés, la confusion des catégories éditoriales et la difficulté des jeunes à accéder à la littérature, elles ont écrit un essai pour donner des clés permettant de mieux comprendre la situation actuelle. Les autrices du  Fétiche et la plume (Rivages, à paraître le 7 septembre) viendront à la Fête de l’Humanité débattre de la concentration des grands groupes d’édition et de la mainmise de Vincent Bolloré sur le secteur.

La littérature est-elle devenue un produit comme les autres et, si c’est le cas, depuis quand?

L’entrée de la littérature dans le champ des échanges marchands a commencé dès le XVIII e siècle: l’écrivain sort de lancienne logique du mécénat pour sinsérer sur le marché. Au XIX e siècle, avec l’industrialisation, la naissance de la presse et la massification de l’enseignement, se met en place un marché de la production littéraire structuré par celui de l’édition. Certains, tel Zola, ont pu voir dans cette professionnalisation une forme d’émancipation. Plus indépendant, l’écrivain se retrouve néanmoins soumis à des mécanismes anonymes et hors de contrôle. À partir des années 1950, le monde de l’édition suit l’évolution socio- économique, marquée par la globalisation, la financiari- sation et la numérisation des échanges. Souvent familiales, les maisons d’édition sont rachetées par de plus grandes, puis, dans les années 1980, par des groupes industriels qui ont investi dans le secteur du divertissement et des médias, dont l’édition devient un des appendices. André Schiffrin, grand éditeur américain, l’a appelé «l’édition sans éditeurs». Le livre devient alors un produit comme un autre: il se doit d’être vendable pour être rentable, sur une ligne du temps médiatique et selon les créneaux du marché, rendant de plus en plus difficiles toute politique d’auteur et l’émergence de plumes nouvelles ou d’ouvrages singuliers, atypiques.

Pourquoi l’ancienne frontière entre une littérature de divertissement et une littérature de création, héritée du XIX e siècle, n’est-elle plus pertinente ?

Cette distinction à elle seule n’opère plus depuis que les deux registres ont fusionné, il y a un demi-siècle, à l’ère postmoderne. Mêlant avec ironie les niveaux de culture, les matériaux et les tonalités, les artistes se sont emparés du domaine «pulp» pour renouveler les genres. On peut citer William Burroughs, Jean-Patrick Manchette ou l’écriture hybride d’Elfriede Jelinek. Que les catégories culturelles soient poreuses, voire abolies, constitue l’histoire littéraire et acte la mort de la littérature au sens patrimonial. Mais la notion actuelle de confusion des signes n’est justement pas un projet esthétique d’auteur. Orchestrée par les stratégies éditoriales et médiatiques, elle annule les seuils implicites qui différenciaient, dans les collections, dans la réception, les pratiques d’écriture, leur ambition et leur complexité. Lorsque  Je vais mieux, de David Foenkinos, paraît dans la collection « Blanche » chez Gallimard, c’est le créneau commercial «feel good» qui devient littérature générale. Par un jeu de codes, l’œuvre de Jean d’Ormesson rééditée dans « la Pléiade » rejoint des pratiques littéraires sans commune mesure avec la sienne. Joël Dicker, Guillaume Musso ont pu changer d’image au gré de campagnes de promotion stratégiques. Or, la réception par le public se modèle selon l’esprit de l’offre et fait les frais de cette politique éditoriale.

La période récente est marquée par la surproduction et une hyperconcentration au profit des grands groupes. Quelles sont les conséquences de ces phénomènes?

L’édition en France s’articule autour de quatre grands groupes (Hachette, Editis, Média Participations, Madrigall) qui détiennent à eux seuls presque 90 % du marché. Cela pose la question de l’indépendance éditoriale, de la survie des «petits » éditeurs, de la librairie indépendante et, plus généralement, de la stabilité du milieu. En juillet 2022, Vincent Bolloré semble avoir renoncé à son projet de fusion des groupes Hachette et Editis, face à la résistance des libraires et d’éditeurs tels qu’Antoine Gallimard ou Françoise Nyssen, et aux règles de la concurrence européennes. Cela aurait conduit à la naissance d’un groupe en situation de quasi-monopole – du jamais-vu dans l’édition française. Le fait qu’il préfère céder Editis pour obtenir Hachette Livre est plutôt une bonne nouvelle. Néanmoins, tout laisse à penser que c’est une façon de repousser dans le temps la logique monopolistique. En effet, s’offrir Hachette et son puissant réseau de distribution n’a rien d’anodin. Rappelons qu’il s’agit du premier groupe d’édition français, le plus présent à l’international, avec un poids symbolique fort: non seulement Hachette détient des maisons prestigieuses (Grasset, Fayard, Stock), mais il a un poids considérable dans le secteur scolaire et dans la vente de livres de poche. Pour qui a des intentions non seulement financières mais aussi idéologiques, détenir Hachette demeure très stratégique, d’autant que ce groupe éditorial sera adossé à l’empire médiatique en pleine expansion du milliardaire. Cette tentative d’OPA a déstabilisé le milieu éditorial, démontrant une fois de plus combien celui-ci est vulnérable, soumis à la valse des rachats, reventes, découpes et appétits monopolistiques. Nous ne savons encore rien du repreneur d’Editis, ni de l’évolution et des volontés d’expansion de Hachette, sous la houlette de Vincent Bolloré. Son influence s’est déjà fait sentir dans le milieu par des phénomènes d’autocensure ou des nominations tendancieuses (Lise Boëll, éditrice historique d’Éric Zemmour, à la tête de Plon, par exemple).

“ À PARTIR DES ANNÉES 1950, LE MONDE DE L’ÉDITION SUIT L’ÉVOLUTION SOCIO- ÉCONOMIQUE, MARQUÉE PAR LA GLOBALISATION, LA FINANCIARI- SATION ET LA NUMÉRISATION DES ÉCHANGES. ”

Comment le capitalisme influence-t-il, non seulement l’économie du livre, mais aussi les sujets, la forme, le style?

L’influence déterminante est l’exigence de renta- bilité – le nerf de la guerre de l’oligopole financier, qui s’est imposé par rachats massifs à la pratique «artisanale» de l’édition. À partir des années 1980, selon Schiffrin, on pouvait d’abord prendre l’image de l’avortement pour désigner l’abandon des ouvrages peu vendus, puis celle de la contraception: le critère sélectif a été intégré dans leur pratique par les écrivains. On peut ainsi parler dune forme d’autocensure de l’ère capitaliste. Simultanément, le marché des livres rentables impose ses propres critères. Pour la production grand public, ces normes sont redoublées par celles des industries audio numériques, et excluent d’emblée ce qui n’est pas formatable en produits d’appel. En littérature, les récits tendent à s’inscrire dans les créneaux à succès, qui répondent à une demande de réconfort psychique: le «feel good book», «lailleurs», le traitement psychologique de «sujets dactualité», etc. À loccasion, le matériau de l’écrivain, la langue, se trouve souvent réduit à un recyclage du passé, rebrassant des tournures académiques, davant-garde ou modernistes, pour en refaire de la fiction contemporaine.

Pouvez-vous donner des exemples?

Édouard Louis et Michel Houellebecq, deux phénomènes littéraires construits avec le système médiatique, font paradoxalement une critique virulente, bien qu’opposée idéologiquement, de la société capitaliste. Mais elle reste inopérante – et passe par un système de valeurs politiques propre au roman à thèse, qui prétend dire la vérité d’une époque. Édouard Louis, dans  Qui a tué mon père, met le récit intime au service d’énoncés sociologiques, au risque d’en faire un miroir, lyrique et pathétique, de la théorie. L’auteur mime par ailleurs les discours de classes moyennes-populaires, sans les transfigurer par un jeu littéraire qui donnerait accès à leur monde. Houellebecq, plus complexe, joue de son image médiatique, mise en abyme dans son œuvre. Sa parole est distanciée, mais sa posture idéologique se construit, par énoncés provocateurs, d’un livre à l’autre, s’épuisant en phraséologies et en situations creuses. Dans  Soumission, le constat cynique de fin de civilisation se réduit à son propre psychodrame obsessionnel, celui de la «débandade générale».

Comment expliquer la paupérisation croissante des écrivains malgré un capital symbolique encore puissant?

L’écrivain ne dispose pas d’un statut, telle l’intermittence, qui le protège et le soutient dans une création au long cours. Il ou elle vit de ses droits d’auteur, soit en moyenne 10 % du prix d’un livre, de bourses, de résidences éventuelles. Ses interventions publiques restent le plus souvent gratuites, considérées comme un échange de visibilité. Ces dernières décennies, la croissance du nombre de maisons d’édition, notamment d’autoédition, et la surproduction d’ouvrages ont accru cette paupérisation. Un auteur vend deux fois moins d’exemplaires par titre qu’il y a trente ans, et 90 % des nouveaux titres se vendent à moins de 100 exemplaires. Aussi, l’écart entre une petite frange d’écrivains «stars», et leurs ventes colossales, na cessé de se creuser avec la masse des petites mains, condamnées à linvisibilité ou à promouvoir elles-mêmes leurs textes.

“ L’ÉCRIVAIN NE DISPOSE PAS D’UN STATUT, QUI LE SOUTIENT DANS UNE CRÉATION AU LONG COURS. IL OU ELLE VIT DE SES DROITS D’AUTEUR, DE BOURSES, DE RÉSIDENCES ÉVENTUELLES. ”

Pourquoi le terme de démocratie culturelle est-il, selon vous, galvaudé ou confondu avec une profusion de l’offre «mainstream»?

Sous les injonctions à rendre la culture «accessible», nous retrouvons la fausse bonne conscience que se donne lindustrie des loisirs. Il ne devrait pas sagir, avec condescendance, de renvoyer le grand public au fait de lire, sous-entendu «nimporte quoi sera mieux que rien». La politique de «laccessibilité» de loffre, de son adaptation, signe labandon des ambitions dune vraie démocratisation de la culture. Cette dernière portait une promesse politique: le changement des rapports sociaux via laccès à la création pour une notion élargie de peuple. Ce mouvement sest en partie réalisé lors de révolutions sociales (les années 1840, le Civil Rights), avant de se renverser en un marketing des produits culturels, mis en créneaux sur un marché mondial. Le projet de démocratiser la culture, que Jacques Rancière a aussi nommé «le partage du sensible», était très différent. Il sagissait d’élever chacun à trouver en lui-même les ressources sensibles et intellectuelles pour s’approprier l’héritage symbolique commun et pour en réorienter les finalités. L’éducation populaire dans l’après-guerre l’a tenté, mais la révolution néolibérale l’a dissout dans une «démocratie culturelle», qui procède, dans un style managérial, à coups de «projets», de partenariats, de subventions aléatoires et lucratives.

Quels seraient les moyens et les lieux de résistance possibles à l’uniformisation de la production et à l’aliénation à «l’économie de lattention»?

Il est difficile d’isoler un élément du constat d’ensemble. La transformation du rapport à la langue ne peut constituer qu’un début, impliquant en effet de rompre avec «l’économie de lattention» la capitalisation du temps psychique, reversé dans les flux de data, dont participent les industries culturelles. Il faudrait ressaisir sa propre capacité d’attention, apprendre à se passer de l’entertainment, fait de stimuli nerveux permanents, et à se réorienter vers des finalités propres. Mais défaire l’aliénation au consumérisme, même et surtout psychique, supposerait de transformer l’ensemble de la production industrielle et financière. S’il n’y a pas de dehors au techno-capitalisme, il reste des lieux de résistance: les librairies indépendantes, par exemple, par leur engagement, leur choix d’ouvrages qui «font débat». Demeure aussi, paradoxalement, loption du futur. Cest peut-être lorsque les crises écologiques auront ébranlé les flux du capitalisme tardif qu’émergeront les œuvres recouvertes par la surproduction et le silence. Les hasards chaotiques de l’histoire à venir feront peut-être mieux que la logique standardisée de la machine éditoriale. 

Entretien réalisé par Sophie Joubert

 

Pour les maires, la facture est amère. (Naïm Sakhi)



Exsangues financièrement après une décennie d’austérité subie, les collectivités locales ne peuvent faire face à l’inflation des prix du gaz et de l’électricité. L’édile de Montataire, Jean-Pierre Bosino, menace de ne pas payer une note en hausse de 317%.

 

«Quand on est maire, ce n’est pas un très bon exemple de refuser de payer ses factures.» La charge est signée de la première ministre, Élisabeth Borne, jeudi 1er septembre, à lencontre du maire de Montataire (Oise). En début de semaine, Jean-Pierre Bosino avait dégainé un communiqué de presse dans lequel il se disait prêt à ne pas payer la facture d’énergie de sa commune, pour l’année à venir, en hausse de 317%. «Où allons-nous trouver la différence de 1,9 million deuros?» s’interroge l’élu. Car l’édile communiste se refuse non seulement à sabrer dans les dépenses communales, mais aussi à augmenter les impôts locaux. Un cri d’alarme qui illustre le désarroi des élus locaux face à la flambée des prix de l’énergie. Selon André Laignel, vice-­président PS de l’Association des maires de France (AMF), l’inflation devrait peser au total pour «plus de 7 milliards deuros» dans les caisses des communes et intercommunalités.

«Les 36000 maires de France sont concernés, tout le monde est inquiet, voire tétanisé», relate Christine Bost. L’édile PS d’Eysines en Gironde a vu son budget énergétique croître de 93% pour le seul premier semestre 2022. Une dépense supplémentaire chiffrée à 500000 euros «au minimum». Loin d’avoir attendu les consignes de l’exécutif pour planifier des économies d’énergie, la municipalité d’Eysines avait pris les devants, en coupant notamment l’éclairage de la voirie entre 1 heure et 5 heures du matin, depuis 2018. À Strasbourg, les sept musées municipaux devront fermer deux jours par semaine. Le contrat de gaz de la collectivité arrivé à son terme, la municipalité a dû, sous pression de la flambée des coûts des matières premières et de la spéculation boursière, acheter cet hydrocarbure à un prix «en hausse de près de 500%», selon Syamak Agha Babaei. Au total, si la capitale alsacienne ne réalise pas d’économies d’énergie, la facture énergétique pourrait s’envoler de 240 millions. «Cest impossible et infaisable», poursuit l’élu aux finances strasbourgeois (apparenté EELV).

Des «engagements médiatiques»

Depuis l’application de la loi Nome de 2010, qui a libéralisé le secteur de l’énergie, les collectivités doivent passer par des appels d’offres pour se fournir en gaz et électricité. «Le fond du problème est que lentreprise EDF est obligée de revendre à 50 euros le mégawatt à ses concurrents pour que les fournisseurs privés lui fassent ensuite concurrence, déplore Jean-Pierre Bosino.  C’est un manque à gagner de 8 milliards pour EDF, qui se répercute notamment dans la maintenance des centrales nucléaires.» Le communiste, tout comme l’AMF, réclame le droit aux collectivités territoriales d’accéder aux tarifs réglementés de l’énergie. «Une mesure accordée aux entreprises», rappelle André Laignel.

Une proposition qu’a rappelée l’AMF lors d’une réunion de travail préparatoire au budget 2023, avec l’exécutif, jeudi. «Nous attendons par ailleurs du gouvernement quil indexe la dotation générale de fonction (DGF) à linflation, rapporte le vice-président de l’AMF, ce qu’exclut pour l’heure Bercy, comme lors des cinq dernières années.» Samedi dernier, Élisabeth Borne avait annoncé un «fonds vert» de 1,5 milliard d’euros pour accompagner les collectivités locales dans la transition écologique. Selon André Laignel, l’enveloppe devrait comprendre «600 millions deuros de recyclage» provenant d’autres crédits et seulement 900 millions «dargent frais pour de linvestissement». Une goutte d’eau alors que les collectivités investissent à elles seules, chaque année, 50 milliards d’euros. «Nous sommes malheureusement habitués aux engagements médiatiques qui finissent en queues de cerises. Mais nous attendons de voir les modalités dattribution des crédits», prévient Patrice Bessac.

Le maire PCF de Montreuil a, lui aussi, vu ses dépenses d’électricité (+ 25%) et de gaz (+ 40%) décoller. Soit un total de 1,3 million deuros «au minimum», en attendant la renégociation annuelle. Pour le plan de sobriété? «La réflexion est en cours. Mais la vraie solution durable est d’avoir les financements pour l’isolation thermique des bâtiments», insiste-t-il. Des dépenses qui s’ajoutent à la facture Covid pour les collectivités, tout comme à la hausse du point d’indice des fonctionnaires. « Une chose juste», pour l’édile communiste, mais «non compensée» par l’exécutif. Un coût à la charge de la municipalité de Montreuil de 2,3 millions d’euros supplémentaires, auxquels s’additionnent la hausse de la nourriture pour les cantines scolaires et les devis de chantiers publics. «Si rien nest fait, nous serons contraints de réduire les services communaux», alerte Patrice Bessac. L’objectif non avoué du gouvernement?

 

jeudi 1 septembre 2022

« Espoir inabouti », l’éditorial de Sébastien Crépel dans l’Humanité.



Quelle vie que celle de Mikhaïl Gorbatchev: dirigeant de lune des deux superpuissances incontestées au milieu des années 1980, il signa larrêt de mort de lURSS et condamna tout un système né dune espérance sans précédent dans lhistoire. Homme de réforme plein d’audace pour ses contemporains, qui mit fin à la guerre froide et entreprit de faire changer de base le socialisme, il subit ensuite les affres de l’impopularité, ses concitoyens le tenant pour responsable de la liquidation sinon d’une utopie, du moins des acquis d’une Révolution au passé glorieux.

L’histoire ne dira jamais si le destin de Gorbatchev et de l’Union soviétique eût pu être différent. Mais celui des millions de femmes et d’hommes qui agissent pour changer le monde en a été chamboulé. L’URSS a disparu, et il n’y aura pas de retour en arrière. Les révolutionnaires sont tenus au devoir d’invention d’un projet d’émancipation répondant aux conditions et aux objectifs du XXIe siècle, qui n’ont rien à voir avec le contexte de 1917 ou même de la perestroïka de 1985.

Mais, si l’échec de Gorbatchev a mis à bas un système politique, il n’a pas éteint l’espoir que l’homme du Kremlin incarnait à l’époque pour la société soviétique et pour les peuples du monde. Au-delà de la question toujours posée du sens concret de ses réformes – allèrent-elles dans le sens d’une démocratisation du socialisme ou bien dans celui de concessions au capitalisme, jusqu’au point de non-retour? –, cet espoir dalors est celui, à ce jour inabouti, dune société qui conjugue la fin de l’exploitation avec les libertés pleines et entières. Cette visée a survécu à l’implosion de l’URSS, voire s’est renforcée de l’échec patent du capitalisme à faire mieux que le socialisme. C’est bien cependant ce dernier, à force de sclérose et d’autoritarisme, qui a étouffé la seule tentative de l’humaniser – printemps de Prague excepté –, et non l’inverse. Le socialisme du XXe siècle est mort. Reste le communisme, qui n’existe nulle part encore, si ce n’est par bribes. «Lhistoire enseigne aux hommes la difficulté des grandes tâches et la lenteur des accomplissements, écrivait Jean Jaurès, mais elle justifie l’invincible espoir.»

 

« Contradictions », le billet de Maurice Ulrich.



Il avait vraiment voulu la fin ­définitive de la guerre froide, la coopération et pas la tension. D’autres ont prétendu, après lui, que la fin de l’URSS était la victoire dans le monde des démocraties bienheureuses, à part les inégalités et quelques vétilles… Le hasard a voulu que le même matin qu’on apprenait la mort de Mikhaïl Gorbatchev, on ouvre le dernier numéro de Courrier international, consacré à l’armement: «Livraisons et contrats record, budgets en hausse, course à linnovation Pour lindustrie la période est faste.» Et notre confrère de citer le reportage d’un journaliste suisse au dernier salon du secteur. «Ici, personne ne veut évidemment tuer qui que ce soit, mais tous vantent la létalité nettement supérieure de ce nouveau modèle de char.» Et encore, «nul ne se réjouit de la situation en Ukraine, mais force est de reconnaître quelle est bonne pour les affaires». Le journaliste y voit, selon ses mots, «les contradictions de l’âme humaine». Peut-être un peu, aussi, la contradiction entre les peuples, le marché et le profit.

mardi 30 août 2022

« Faibles avec les forts », l’éditorial de Cédric Clérin dans l’Hmanité.



Devant le parterre des patrons rassemblés lors de l’université d’été du Medef, la première ministre, Élisabeth Borne, ne s’est pas démontée. Face aux conséquences de la guerre en Ukraine et aux périls climatiques, «nous devons mettre en œuvre des solutions radicales et innovantes, engager des changements puissants dans nos manières de produire, d’investir…» a-t-elle exhorté. Serait-ce l’amorce d’une volonté soudaine de changer le mode de production qui ravage la planète en asservissant les hommes? Évidemment pas. Et Geoffroy Roux de Bézieux, le patron des patrons, n’a pas eu l’air de s’en inquiéter. C’est que la cheffe du gouvernement n’a ni l’envie ni les moyens d’imposer quoi que ce soit au patronat.

En ayant laissé au privé tous les leviers économiques, le gouvernement en est réduit à «inviter» les chefs d’entreprise à la sobriété énergétique ou à «proposer» qu’ils agissent «pour une meilleure qualité de vie au travail» ou encore qu’ils engagent «les négociations salariales nécessaires». Mais si le gouvernement enjoint quelques actions au patronat, c’est bien ce dernier qui dicte son agenda de réformes: celles de lassurance-chômage, des retraites et du RSA sont autant de vœux du Medef que lexécutif accepte avec enthousiasme de mettre en œuvre. Et il ne sera alors plus question d’ «inviter» les chômeurs à trouver un emploi ou de «proposer» aux ayants droit du RSA quelques heures de travail gratuit et encore moins aux travailleurs de repousser leur âge de départ à la retraite. Aucune échappatoire pour s’adapter «aux besoins du marché du travail».

Derrière les arguties sémantiques de «concertation», voilà la véritable méthode macroniste: être dur avec les faibles et faible avec les forts. Pour tous ceux qui ne sont pas conviés aux cénacles patronaux, il reste les mobilisations sociales et politiques de la rentrée pour faire entendre leur voix. La Fête de l’Humanité sera un formidable incubateur pour ses rendez-vous afin de mettre en débat les véritables «solutions radicales et innovantes».

« Pas mal ! », le billet de Maurice Ulrich.



À sa manière très adroite, Yves Thréard, l’une des plumes, comme on dit, du Figaro, ne manque pas d’à-propos. Ainsi, écrivait-il lundi à propos de l’actualité brûlante des questions environnementales: «Plus le débat enfle, plus la lutte contre le dérèglement climatique prend des accents de lutte des classes.» Pas mal, mais juste à côté. On a déjà cité ici cette phrase de Marx: «Le capitalisme se développe en épuisant les deux sources de toute richesse, la Terre et les hommes.» Nous y sommes et c’est bien d’une lutte de classes à l’échelle planétaire qu’il s’agit. Quand une petite minorité possède et consomme autant que l’immense majorité, ce n’est pas seulement un danger mortel pour la planète, ce n’est pas seulement une inégalité révoltante, c’est aussi parce que c’est le résultat de l’exploitation du travail des hommes, de la privatisation des ressources et des techniques. Alors oui, Yves Thréard, ça ressemble à la lutte des classes, ça a les accents de la lutte des classes, parce que c’est la lutte des classes.

 

« La mort tombée du ciel », l’éditorial de Stéphane Sahuc dans l'Humaité.

 


Les images qui nous arrivent du Pakistan sont effroyables et terrifiantes. Des vagues d’eau brunâtre qui s’engouffrent dans des lits de rivière trop étroits, des montagnes liquides qui débordent détruisant tout sur leur passage. Rien ne résiste, les bâtiments, les ponts, les routes, sont engloutis et déjà le bilan humain dépasse les 1000 morts. Depuis le mois de juin, le pays est victime dinondations monstres provoquées par les pluies de mousson. Avec un tiers du Pakistan actuellement sous les eaux, personne n’échappe à la catastrophe. Il y a ceux touchés directement et qui ont tout perdu. Ils sont plus de 33 millions dans ce cas, soit un Pakistanais sur sept. Mais l’ensemble de la population en subit les conséquences. Les routes coupées, les infrastructures fragilisées compliquent la vie dans tout le pays. Les approvisionnements sont ­réduits, les produits alimentaires de base voient leurs prix grimper en flèche. Et la situation pourrait encore s’aggraver.

Pour les Pakistanais, la mousson, même lorsqu’elle n’est pas d’une ampleur exceptionnelle, est devenue depuis des années synonyme de destruction et de mort. Mais cette année, l’ampleur des précipitations remet en lumière le désastre du dérèglement climatique. La situation au Pakistan comme la succession de catastrophes de cet été en France et dans le monde nous démontrent une fois de plus que les phénomènes extrêmes et exceptionnels deviennent l’ordinaire sur l’ensemble de la planète.

Pour faire face à une telle situation, il n’y a pas d’autre choix que d’agir radicalement, à l’échelle de la planète, pour diminuer les émissions de gaz carbonique et lutter contre les effets dévastateurs de leur concentration. L’argent existe qui pourrait permettre d’accélérer cette action et, dans le même temps, aux sociétés d’imaginer des solutions pour limiter l’impact des catastrophes, qui vont continuer. À commencer par ces centaines de milliards d’euros engrangés par les géants de l’énergie ou de la pharmacie. Des multinationales qui n’ont comme seul ­horizon que la maximisation et la sécurisation de leurs profits.