lundi 5 juillet 2021

François Gemenne : « La famine est toujours un processus politique »



Pour le chercheur François Gemenne, à Madagascar, comme ailleurs dans le monde, la famine n’est pas liée qu’au dérèglement climatique. C’est en quelque sorte la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Entretien.

FRANÇOIS GEMENNE, Spécialiste du climat et des migrations à l’université de Liège, en Belgique

Comment interpréter les déclarations du directeur du programme alimentaire de l’ONU, selon lequel la famine à Madagascar est la première due au réchauffement climatique ?

François Gemenne : Dire que c’est la première, je ne m’y avancerais pas. Il est toujours difficile d’isoler la question climatique d’autres facteurs socio-économiques. Les mêmes conditions en France n’auraient pas forcément provoqué une famine… Cette dernière est un processus fondamentalement politique. Et il ne faudrait pas le dépolitiser. Madagascar est un pays en grande instabilité politique, et depuis longtemps. La production agricole disponible pour la population locale a été considérablement réduite par un accaparement des terres : les gouvernements les ont vendues ou louées à des puissances étrangères au détriment des agriculteurs locaux. S’ajoutent à cela des conditions climatiques particulières cette année – une grande sécheresse : toute une population qui dépendait de l’agriculture de subsistance a perdu sa source de revenus. Et c’est ainsi que des êtres humains se retrouvent à manger des lamelles de cuir, comme on a pu le voir dans une vidéo. Le réchauffement aggrave tous les facteurs préexistants. En quelque sorte, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase.

Et il s’abat d’abord sur les plus pauvres…

François Gemenne : Oui, le réchauffement global est une forme de persécution contre les plus vulnérables de la planète. Par exemple, on parle très peu de ce qu’il se passe au Nigeria : il y a pourtant une forme de guerre civile entre des éleveurs nomades et des fermiers sédentaires. Les premiers se retrouvent en concurrence avec les seconds pour faire paître leurs bêtes. Ces situations de conflits d’usage des terres se multiplient notamment en Afrique subsaharienne.

Prenons le dôme de chaleur au Canada : il a fait des centaines de morts, les médias l’ont mis en une. À Madagascar, les victimes se comptent par milliers. Le phénomène est globalement le même. Pourtant, la situation du Canada nous touche plus, c’est un pays que l’on considère comme culturellement, socio-économiquement plus proche de nous.

De quelle manière les États répondent ?

François Gemenne : Ils se referment de plus en plus sur eux-mêmes. La plupart des problèmes que nous allons avoir à gérer, y compris au niveau national – les migrations, les pandémies, les relations économiques – sont des défis qu’il faut envisager au niveau global. Toutes ces questions relèvent de la cosmopolitique (de la politique du monde – NDLR). Or, elles ne sont pensées qu’à l’échelon national. On assiste à un phénomène de repli sur soi, où chacun croit qu’il sera suffisant d’atteindre ses objectifs. Toutes les solutions franco-françaises qui pourraient être imaginées au sein des frontières sont vouées à l’échec. Nous ne sommes pas une île au milieu du monde. Le changement climatique impose, par sa nature, un projet universel.

Comment faire participer les citoyens à ce projet ?

François Gemenne : Il y a une vraie crise de la démocratie représentative, les citoyens ne se sentent plus représentés par les institutions de la démocratie : qui est donc légitime à nous représenter ? La question se pose de la même façon lors des négociations sur le climat. Qui représente le mieux les citoyens : le gouvernement français ou le peuple autochtone d’Amazonie ? Je me sens souvent plus proche de la position des autochtones que de celle de mes représentants.

 


dimanche 4 juillet 2021

« Échecs », l’éditorial de Gaël De Santis dans l’Humanité.



Vingt années s’achèvent : celles du plus long déploiement militaire des États-Unis à l’étranger. Le départ des forces américaines de la base de Bagram est l’une des dernières étapes avant un retrait d’Afghanistan programmé fin août. Le 11 septembre 2001, les attaques contre le World Trade Center à New York entraînaient une réplique militaire brutale. L’Afghanistan était envahi et occupé par l’Otan. Les talibans, un mouvement islamiste et nationaliste pachtoune, quittaient le pouvoir, mais conservaient leurs bases arrière dans les campagnes et montagnes afghanes. Bases arrière qui leur serviront à pilonner le gouvernement installé par les Occidentaux et qui peine à étendre son pouvoir sur tout le territoire. Malgré les combats intenses de ces derniers jours, les talibans contrôlent de toujours plus larges portions de territoire.

L’intervention militaire n’est pas parvenue à mettre fin à leur influence. Le soutien à un gouvernement corrompu a nourri le ressentiment envers les Occidentaux, et ce d’autant plus que le développement économique n’a pas été au rendez-vous. De plus, aucune pression n’a été exercée contre le Pakistan, qui utilise les talibans comme moyen d’influence dans la région. En Afghanistan, la stratégie états-unienne du « changement de régime » a échoué. Comme elle a capoté partout ailleurs depuis le 11 septembre 2001, où elle sera testée contre les « États parias » : l’Irak, la Libye. Ces pays ne connaissent aujourd’hui ni la stabilité ni la démocratie.

Autre échec, celui de la lutte contre le terrorisme. Chassés d’Afghanistan, les djihadistes d’Al-Qaida ont trouvé à se nicher ailleurs. Leurs divisions ont donné naissance à d’autres entreprises terroristes. L’« État islamique » est ainsi le fruit de la déstabilisation de l’Irak, à la faveur du départ de Saddam Hussein. L’Afrique de l’Ouest est encore secouée par les effets de l’intervention en Libye, en 2011. Pour avoir la paix, il faut préparer la paix.

 

Réforme. La retraite à 64 ans, une mesure inutile, injuste et impopulaire



Cyprien Boganda

Emmanuel Macron n’aurait pas renoncé à allonger la durée de la vie professionnelle, malgré l’absence de justification économique. Explications.

À ce niveau-là, ce n’est plus de l’ardeur mais de l’acharnement. Malgré l’opposition des syndicats et de l’opinion publique ; malgré la crise sociale qui menace toujours ; malgré les réticences de plusieurs députés de la majorité, la réforme des retraites pourrait faire son grand retour avant la présidentielle. C’est ce qu’affirment certains médias, à la suite des Échos du 28 juin. Difficile de savoir s’il s’agit d’un énième ballon d’essai ou d’une intention ferme et définitive, mais Emmanuel Macron, qui doit recevoir les syndicats et le patronat ce mardi, hésiterait entre plusieurs scénarios. Première option, un recul de l’âge légal de départ, de 62 ans aujourd’hui à 64 ans. Seraient concernées la génération née en 1961 (qui partirait à 62 ans et demi), puis celles de 1962 (63 ans), 1963 (63 ans et demi) et, enfin, celle de 1964 (64 ans). Gain financier espéré : 14 milliards d’euros dès 2026.

Autre option, l’accélération du calendrier de la réforme Touraine de 2014, qui porte progressivement la durée de cotisation pour une retraite à taux plein de 41 annuités et trois trimestres aujourd’hui à 43 annuités en 2032.

Dans tous les cas, c’est bien un allongement de la durée du travail qui serait programmé.

1/ UNE RÉFORME INUTILE

Depuis des années, la justification d’un tel recul tient en une phrase : « il faut sauver un régime au bord de l’implosion. » Problème : l’argument ne tient pas la route et c’est le Conseil d’orientation des retraites (COR) lui-même qui le dit, dans son rapport annuel de juin : « Malgré le contexte de la crise sanitaire et le vieillissement progressif de la population, les évolutions de la part des dépenses de retraite dans le PIB resteraient sur une trajectoire maîtrisée à l’horizon 2070. » En effet, le vieillissement de la population serait compensé par la baisse programmée du niveau des pensions rapportée aux revenus d’activité : en clair, ces dernières augmenteraient moins vite que les salaires, du fait des réformes précédentes (indexation des pensions sur les prix et non plus sur les salaires à partir de 1987, hausse de la CSG, etc.).

Résultat logique, le poids économique des retraites dans le PIB diminuerait, passant de 14,7 % l’an dernier à 13,7 % environ d’ici à 2030, et jusqu’à 11,3 % seulement en 2070 (fourchette basse de l’estimation) ou 13 % (fourchette haute). Autrement dit, même si le déficit du régime s’est creusé sous le choc de la crise actuelle, ce trou d’air n’est que temporaire.

2/ UNE RÉFORME INJUSTE

L’allongement de la durée d’activité entraîne toujours des effets pervers. Il renforce tout d’abord les inégalités liées à l’espérance de vie : les ouvriers vivant en moyenne six ans de moins que les cadres (l’écart est de trois ans chez les femmes), ils profiteront moins de leur retraite.

Par ailleurs, lorsqu’on allonge la durée d’activité, on prend le risque d’augmenter la précarité des seniors, met en garde l’économiste Michaël Zemmour : « Il semble que le gouvernement veuille reculer l’âge légal à un rythme très brutal : six mois de plus par an, c’est inédit à ma connaissance. Or, quand on déplace l’âge légal, cela a pour effet d’accroître la précarité des personnes âgées. En effet, la moitié des personnes qui prennent leur retraite ne sont plus dans l’emploi à ce moment-là, soit parce qu’elles ont perdu leur poste, soit pour des raisons de santé. Elles peuvent alors se retrouver au chômage, au RSA ou en situation d’inactivité, etc. »

La réforme Fillon de 2010 (augmentation de deux ans de l’âge d’ouverture des droits, à raison de quatre puis cinq mois par an entre les générations 1951 et 1955) s’est bien traduite par une augmentation du chômage des seniors. Selon l’Insee, la probabilité de se retrouver sans emploi à 60 ans s’est accrue de 7 points pour les hommes (à 0,11 %) et de 6 points pour les femmes (à 0,10 %) à l’issue de la réforme.

« Le gouvernement veut concentrer ses économies sur les personnes qui se retrouvent aujourd’hui aux portes de la retraite, souligne Michaël Zemmour. Ce sont des personnes qui, pour certaines, sont à deux ans du départ et qui seraient condamnées à patienter six mois de plus, alors même qu’elles ont déjà des projets. »

3/ UNE RÉFORME impopulaire

Pour l’exécutif, la bataille de l’opinion est (très) loin d’être gagnée : 66 % des Français se disent toujours opposés à un recul de l’âge de départ à la retraite, dont 72 % des 50-64 ans, selon un récent sondage BVA pour Orange et RTL. Quant à l’ensemble des syndicats, ils continuent de tirer à boulets rouges sur une réforme d’ici à la fin du quinquennat. « Ce serait une erreur de la part du président de la République, estimait Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, début juin, sur RMC. Il y a d’autres problématiques plus urgentes, les questions d’emploi, de salaire, la question de la jeunesse. » Avant de conclure : « Reculer l’âge de la retraite, cotiser plus de trimestres… le résultat est le même, ils veulent nous faire travailler plus longtemps. Donc, il faut rester mobilisés. »

Même son de cloche du côté des autres organisations syndicales. « Nous ne resterons pas l’arme au pied, prévient Michel Beaugas, secrétaire confédéral de FO. Si le gouvernement décide de persister, nous appellerons à la manifestation sans hésiter. »

 

 

vendredi 2 juillet 2021

« Danses brunes », l’éditorial de Cathy Dos Santos dans l’Humanité.

 


Il y a eu ce « ouf » soufflé le 27 juin : le Rassemblement national a fait chou blanc aux régionales. Mais ce n’est qu’un soulagement éphémère. Sa défaite sur fond d’abstention historique ne signe pas son arrêt de mort. Chaque jour, l’espace public donne lieu à des échanges d’une rare violence. Parler de banalisation d’actes et de propos racistes s’avère désormais trop court. Peu nous importe les atermoiements et autres contradictions que pourraient connaître Marine Le Pen et les siens réunis en conclave ce week-end pour acter leur stratégie pour 2022. Voir l’extrême droite se faire doubler par son extrême n’est source d’aucune réjouissance.

La dérive ultra-droitière se compte en autant de courtisans d’Éric Zemmour, rivalisant de courbettes devant ce personnage pourtant condamné pour incitation à la haine raciale. La fascisation rampante, ce sont ces interventions abjectes prononcées par des élus jusque sous les ors de la République. Cette députée du camp « Les Républicains » a beau essayer de rétropédaler, elle a bien plaidé contre les « danses traditionnelles » lors de mariages en mairie à l’occasion du débat sur la loi sur le « séparatisme ». En sommes-nous arrivés au stade où il faudrait désormais légiférer pour encadrer les jours de noces, et forcer à épouser de soi-disant Codes républicains qui n’existent que dans des esprits tordus, inquiets d’un prétendu grand remplacement ? On croit cauchemarder. Cette scène de racisme ordinaire au sein même de l’Assemblée nationale est insupportable. La droite républicaine a beau s’en défendre, quand elle embrasse goulûment la rhétorique de l’extrême droite, c’est elle qui met en danger notre devise démocratique.

Les médias dominants se prêtent aux délires fétides de politiques tout affairés à des calculs politiciens. Hier encore, que de polémiques sordides autour de cette assesseure voilée, ou encore du burkini. Les uns et les autres sont en revanche bien moins volubiles pour commenter que, le 1er juillet, le Smic a été revalorisé de 0 %. Oui, 0 %. Nous ne sommes pas condamnés à voir les digues sauter une à une. Sauf à laisser bazarder la France dans un gouffre brun.

« Amour », le billet de Maurice Ulrich.

 


Entre l’éventuel remplacement de ses ministres déconfits après avoir joué les matamores et l’éventualité d’une reprise de la question des retraites qui se mijoterait entre initiés à l’Élysée, Emmanuel Macron n’a pas une minute à lui. C’est tout juste s’il a eu le temps, la semaine passée, d’accompagner l’hyper-milliardaire Bernard Arnault pour l’ouverture de la nouvelle Samaritaine version LVMH, cosmétiques, mode et caviar. Mais c’était un ami. Cette semaine, il a réussi à dégager quelques minutes pour inaugurer d’autres locaux. Ceux, à Paris, de la très puissante banque américaine JP Morgan, où il a été accueilli par son PDG, Jamie Dimon, avant de visiter les nouvelles salles des transactions financières et de s’entretenir amicalement et en connaisseur avec quelques traders. JP Morgan vient, en effet, de choisir la capitale pour en faire sa plaque tournante sur les marchés, ce dont Emmanuel Macron a remercié ses dirigeants : « Merci de votre confiance, vous mettez votre argent ici, c’est la meilleure preuve d’amour. » On en rêverait dans la presse du cœur. Peut-être une reconversion en vue ?

 

jeudi 1 juillet 2021

« Diabolique », l’éditorial de Cédric Clérin dans l’Humanité.

 


Que ne va-t-on pas encore entendre à propos de la grève des cheminots ? Des soi-disant privilégiés qui ne pensent qu’à embêter les citoyens avec leurs actions. En réalité, y compris parmi les éditorialistes avisés qui tirent dessus à boulets rouges, qui accepterait la moitié de ce que subissent les salariés de la SNCF depuis vingt-cinq ans ? On leur a tout fait : diviser l’entreprise publique en deux puis en trois puis en cinq. Fermer les « petites lignes » et les trains de nuit avant de s’apercevoir qu’il faut les rétablir. Ouvrir à la concurrence pour réduire la dette en vertu d’un dogme éculé dont, même outre-Manche, on a compris qu’il est absurde. Comme dit l’adage : « L’erreur est humaine, l’entêtement est diabolique. »

Par exemple, le Fret SNCF a été ouvert à la concurrence dès 2006 « pour le développer ». Or, que constate-t-on aujourd’hui ? Ses parts de marché ont été divisées par deux ! C’est un comble quand on sait à quel point les besoins écologiques se sont aiguisés depuis. Mais le pire est que l’État, pour soulager la dette, a fait vendre à la SNCF sa filiale wagons Fret à des fonds de pension : cela implique qu’elle devra désormais louer des wagons au privé, à un prix plus élevé, pour développer le Fret. La SNCF devra donc s’endetter davantage ! Moins de parts de marché pour plus cher, bravo la concurrence ! Le fiasco pointe également pour la libéralisation des trains régionaux pourtant annoncée à grand renfort de tambours et trompettes. Ajoutez à cela la suppression du statut des cheminots qui constitue indubitablement une précarisation de la profession. Mais aussi le cloisonnement organisé qui fait, entre autres absurdités, qu’un vendeur de billets de transilien ne peut pas vendre de billets TGV, TER, ou intercités… On comprend la perte de sens d’un métier dans une entreprise qu’on est en train de faire dérailler. Et tout ça sans rien apporter aux usagers ! Si avec tout ça les cheminots ne se mobilisaient pas…

 

« Pas de porte », le billet de Maurice Ulrich.



Bien qu’inconnue du grand public, la déléguée générale adjointe de LaREM, Marie Guévenoux, est une analyste politique de haut vol, très haut. Pour elle, interrogée sur les résultats des élections, attention : « Il ne faut pas se tromper sur l’interprétation des résultats. » Rassurons-la, avec 7,1 % toutes régions confondues, le parti du président, on ne s’y trompe pas, a bien pris une grande claque. Mais qu’à cela ne tienne. Dès lundi, il va s’installer dans ses nouveaux bureaux au 68, rue du Rocher, dans le 8e arrondissement de Paris : deux bâtiments de six et sept étages réunis par une grande terrasse pour 35 millions d’euros. Pour Stanislas Guerini, le patron du mouvement jusqu’à nouvel ordre, qui ne saurait d’ailleurs tarder, « l’espace qui donne sur la rue symbolise ce que je veux porter, notre volonté de nous ouvrir sur l’extérieur. Un siège, ce n’est pas un lieu pour les permanents qui bossent entre eux ». Certainement. Dans ce quartier de Paris à dix minutes de l’Élysée, ils peuvent rencontrer des gens entre les boutiques de luxe.