lundi 2 novembre 2020

Exécutif. Castex, la négation des effets de la colonisation


L’hôte de Matignon verse dans la banalisation du crime contre l’humanité. Sur le terrain sécuritaire, Gérald Darmanin drague aussi l’électorat de droite.

« Nous devrions nous autoflageller, regretter la colonisation, je ne sais quoi encore ! » La phrase n’a pas été prononcée par Marine Le Pen mais par le premier ministre, Jean Castex, invité dimanche du JT de TF1. Celui-ci considère tout retour sur le passé colonial comme un aveu de faiblesse face au terrorisme. Devant plus de 10 millions de téléspectateurs, il a tenu à dénoncer « toutes les compromissions qu’il y a eues pendant trop d’années » et les « justifications à cet islamisme radical ». En liant les volontés d’interroger le passé colonial et l’assassinat d’innocents par des fanatiques religieux, le chef du gouvernement donne raison aux identitaires. Bien loin des déclarations d’Emmanuel Macron, qui, en 2017, jugeait la colonisation comme un «  crime contre l’humanité ».

Une unité mise à mal

 

Jean Castex reprend d’ailleurs une vieille antienne de la droite qui estime que toute critique du passé colonial de la France relève de « l’autoflagellation ». Un positionnement qui n’est pas sans rappeler celui de Nicolas Sarkozy, fervent opposant à la « repentance permanente » et chantre en 2005 du « rôle positif » de la colonisation. Mais la déclaration du premier ministre vise surtout à flatter des électeurs très à droite. Dans ce sillage, le chef du gouvernement s’en est pris à une partie de la gauche, qui se retrouve accusée, depuis plusieurs semaines, de tous les maux : « C’est fini, plus aucune complaisance d’intellectuels, de partis politiques, il faut que nous soyons tous unis sur la base de nos valeurs, sur la base de notre histoire. »

 

L’hôte de Matignon a demandé à la « communauté nationale » d’être « unie et fière » de ses « racines », de son « identité » pour mener le « combat idéologique » contre le terrorisme. Une unité mise à mal pourtant par ses propos sur la colonisation, en particulier au moment où les questions mémorielles hantent le débat public. « Une nation se grandit quand elle assume et éclaire les pages les plus sombres de son Histoire. La France doit faire face à son passé colonial (…). Pour être fidèle justement aux idéaux qui fondent notre République », a réagi le député européen Raphaël Glucksmann, qui appelle le gouvernement à se montrer à la hauteur des enjeux, sans alimenter les divisions et la confusion ambiante autour de ces sujets délicats. « ê tre uni et fier c’est pouvoir regarder notre histoire avec esprit critique», a également rappelé le porte-parole d’Attac, Raphaël Pradeau.

Dissolution d’associations

 

Jean Castex, lui, entend bien donner des gages par les actes. Il a ainsi annoncé la future dissolution de plusieurs associations, sans préciser lesquelles, ni les éléments accablants ou les fondements juridiques justifiant leur fermeture. « Il faut attaquer le mal à la racine, (…) ils s’attaquent à des associations paravents, à des fausses mosquées, ils forment des écoles clandestines, ils utilisent les réseaux sociaux, tout cela est au cœur de notre stratégie », a ajouté le chef du gouvernement. Son ministre de l’intérieur Gérald Darmanin a, quant à lui, précisé dans la Voix du Nord les contours du fameux délit de « séparatisme ». Ainsi, les personnes qui refusent de se faire soigner par « une femme » risqueront jusqu’à cinq ans d’emprisonnement et 75 000 euros d’amende. Cette sentence s’appliquera aussi pour « toute personne ou groupe qui voudra faire pression sur les agents des services publics ou qui refusera l’enseignement d’un professeur », a-t-il indiqué. La loi sur le séparatisme devrait arriver en janvier à l’Assemblée nationale après une présentation en Conseil des ministres, le 9 décembre. 

 

États-unis. De la vague bleue au chaos : quatre scénarios pour un scrutin

 


Christophe Deroubaix

Alors que 160 millions de votes sont attendus, Joe Biden est le favori, mais les chances de Donald Trump demeurent. L’Amérique va sans doute connaître l’élection la plus civique de son histoire et peut-être la plus surprenante, voire incontrôlable.

C’est presque acquis : cette élection entrera dans les livres d’histoire. Tout y contribue. L’enjeu : faire du « premier président blanc » (la formule est du journaliste écrivain africain-américain Ta-Nehisi Coates) l’homme d’un seul mandat. Le contexte sanitaire : la pandémie, qui en est à son troisième pic, a frappé 9 millions de personnes et en a abattu 230 000. La méthode : alors que les bureaux de vote ouvrent ce mardi matin, comme il est de tradition le premier mardi qui suit le premier lundi de novembre, on s’apprête à vivre l’élection présidentielle la plus civique depuis les années soixante. Demeure cette inconnue : par quelle porte entrera-t-elle dans ce grand panthéon des événements ?

1. La vague bleue

Personne ne s’attend à vivre un moment électoral « normal », avec le puzzle des États qui s’assemble au fil de la nuit américaine et le nom de l’élu connu au petit matin. Les raisons en sont multiples : refus de Donald Trump de s’engager à accepter les résultats du vote ; participation historique qui va engorger un système électoral désuet ; processus de comptage d’un nombre historiquement élevé de bulletins envoyés par correspondance. Un seul scénario peut déjouer la perspective d’une interminable attente : un résultat tellement clair et massif qu’il ne peut être contestable. En l’occurrence, et en l’état des derniers sondages comme des analyses des votes anticipés, il ne peut clairement pas s’agir d’une déferlante en faveur de Donald Trump. Seule une vague démocrate peut clore le chapitre de l’élection de 2020, quelques heures seulement après la fermeture des derniers bureaux de la Côte Ouest. Quelle forme peut-elle prendre ? Tout d’abord, une avance nette dans le vote populaire, même si, au final, celui-ci n’est d’aucune importance : disons, entre 5 et 10 % (la dernière moyenne des sondages indiquait 7,5 %), soit de 7 à 15 millions de voix d’avance. Elle serait alors de même ampleur que la dernière « vague bleue » en date, celle des élections législatives de mi-mandat : 10 millions de voix et 8,5 % d’avance.

Ce landslide (raz de marée) national doit, pour ne souffrir aucune contestation, se matérialiser dans les États clés. Hypothèse : Joe Biden remporte largement les trois du Midwest (Pennsylvanie, Michigan et Wisconsin), perdus par Hillary Clinton en 2016, et empoche, en supplément, l’Arizona et la Caroline du Nord avec une marge confortable, soit un total de 304 grands électeurs (majorité à 270). Si la Floride, voire la Géorgie s’ajoutent à la liste, c’est banco pour le parti de l’âne. À l’unisson, les républicains perdent leur majorité au Sénat et les démocrates maintiennent la leur à la Chambre des représentants. Grand chelem pour les démocrates, qui peuvent rapidement se lancer dans la transition et dans les premières mesures marquantes du mandat. C’était le scénario rêvé des stratèges démocrates, jusqu’à la résurgence de craintes avec d’ultimes sondages un tantinet moins favorables.

2. Le chaos

Sans « vague bleue », c’est la boîte de Pandore. Joe Biden remporte le vote populaire par une marge plus étroite que celle indiquée par les sondages depuis des mois. Dans nombre de Swing States, les résultats seront suffisamment serrés pour que Donald Trump n’y reconnaisse pas sa défaite (si tel est le cas) et fasse envoyer l’armée d’avocats, à pied d’œuvre depuis de nombreux mois. Coup de tonnerre, même : en fin de soirée, le président sortant annonce que son avance est telle en Pennsylvanie qu’il ne peut plus être rattrapé, sauf fraudes massives. Sur les écrans, les chiffres qui s’actualisent lui accordent une forme de véracité : il devance largement Joe Biden. Mais ce sont les votes effectués en personne, le jour même (mode privilégié par les républicains), qui s’affichent. Le résultat du vote par correspondance, utilisé majoritairement par les démocrates, n’apparaît pas encore. Il reste des millions de bulletins à compter : ils ont été enregistrés par les autorités, et on peut suivre en direct sur Internet le volume restant à dépouiller. Peu importe, Trump crée la confusion. Des groupes armés font leur apparition autour de bureaux où sont centralisés les bulletins. Trump persiste et revendique la victoire en Floride et en Caroline du Nord, alors que les opérations de comptage ne sont pas terminées. Avec le Texas et la Géorgie qui tombent dans son escarcelle, il twitte : « SECOND MANDAT. MERCI L’AMÉRIQUE. » Les avocats des deux candidats ont lancé des dizaines de recours devant des tribunaux.

Les décisions de juges fédéraux sont contradictoires, tandis que la contestation des totalisations est revendiquée, ici par un camp, là par un autre. En Pennsylvanie, on s’écharpe pour savoir si les signatures sur chaque enveloppe reçue sont bien concordantes avec celles figurant sur les listes électorales. Au Texas, les démocrates font appel d’une décision judiciaire qui annule le vote de 120 000 citoyens effectué à Houston en drive-through (bulletin déposé à un comptoir au volant de sa voiture.) En Géorgie, les associations de défense des droits civiques constatent que des dizaines de milliers d’Africains-Américains n’ont pas pu voter alors qu’ils étaient dûment inscrits. En Floride, les machines censées comptabiliser les bulletins multiplient défaillances et pannes. Les comtés les moins aisés – notamment autour de Miami, où réside une forte population africaine-américaine – en sont les principales victimes. Bref, la situation de 2000 en Floride est de retour, mais démultipliée à l’échelle de plusieurs États. Dans les rues, rassemblements et manifestations se multiplient, avec parfois accrochages et affrontements. Ensuite ? C’est le principe de la boîte de Pandore : on ne sait ce que l’on y trouve en l’ouvrant.

3. 2016, le remake

Autre scénario possible : Joe Biden recueille 49,95 % des voix, soit 80 millions de voix. Donald Trump : 46,1 %, et 73,8 millions de voix. Comme annoncé par le politologue Michael McDonald, le taux de participation est historique : 67 % (bien plus que les 63,8 % de Kennedy-Nixon en 1960 et que les 61,6 % d’Obama-McCain en 2008). Avec 6,2 millions de voix de plus que Donald Trump, Joe Biden double l’avance de Hillary Clinton. Pourtant, il subit le même destin et ne prêtera pas serment le 20 janvier 2021. Donald Trump dispose de 279 grands électeurs, contre 259 à l’ancien vice-président de Barack Obama. Au bout des comptes, recomptes et décisions de justice, les résultats validés sont sans appel. Le président sortant a remporté la Floride avec 65 000 voix d’avance. Il a surtout réédité son exploit de 2016 en Pennsylvanie (18 000 voix d’avance), exploitant au mieux, dans cet État qui profite du boom du gaz de schiste et du gaz naturel, de la « gaffe » de Biden appelant à sortir de l’ère des énergies fossiles. Et réalisé un come-back dans l’Arizona, État historiquement conservateur dont les changements démographiques laissaient augurer un virage vers les démocrates, pour devancer de 8 000 voix Joe Biden. Jamais, depuis la fondation du pays, la distorsion entre le « vote populaire » et le collège électoral n’a été de cette ampleur. L’Amérique antitrumpiste descend dans la rue pour demander une réforme du système, par ailleurs souhaitée par une majorité d’Américains. La réponse des républicains est claire : NO. En vingt ans, ce système leur a permis de remporter la présidence, tout en étant minoritaires en voix. Des appels à la sécession montent dans le Vermont, à New York et en Californie.

4. Le hold-up

Dernière possibilité, cette bonne vieille démocratie américaine n’a pas réussi à organiser une élection juste et équitable au résultat incontestable. Le collège électoral est censé se réunir, État par État, le 14 décembre, afin que les grands électeurs – qui ne sont tenus par aucun mandat, dans un tiers des États – désignent le président. Problème : aucune issue n’a été trouvée dans un certain nombre d’États. Pire : en Caroline du Nord et en Pennsylvanie, deux « certifications ont été envoyées » à Washington, l’une par le gouverneur démocrate, l’autre par les assemblées à majorité républicaine. À partir de là, deux versions sont envisageables. Saisie, la Cour suprême exige que le vote ait lieu en temps et en heure. En l’absence des délégués de plusieurs États, aucune majorité ne se dégage. Ce qui renvoie la décision à la Chambre des représentants. Astuce de la Constitution : on n’y vote pas par député mais par délégation. La Californie et ses 53 députés comptent autant que le Wyoming et son unique député. Même si le parti de Joe Biden et Nancy Pelosi a renforcé sa majorité de quelques unités, le 3 novembre, 27 États ont une majorité de députés républicains, contre 23 à majorité démocrate. Donald Trump est réélu président des États-Unis. Ou alors, par un moyen ou par un autre, une majorité des neuf juges de la plus haute instance judiciaire du pays accordent sur le tapis vert le plomb d’une défaite en or d’une victoire. La juge Amy Coney Barrett, nommée au pas de charge par les républicains du Sénat, apporte la voix décisive. Donald Trump n’avait pas caché son intention de faire trancher une Cour suprême au complet. Le (mauvais) tour est joué.

Le « verrou » du sénat va-t-il sauter ?

Sans majorité au Sénat, aucun président ne pourra prétendre mettre en œuvre ses politiques. Les républicains y disposent d’une majorité de 53 sièges et d’un avantage structurel : chaque État étant représenté par deux sénateurs, quel que soit le nombre de ses habitants (près de 40 millions pour la Californie ou moins de 600 000 pour le Wyoming), l’Amérique rurale est surreprésentée dans cette Chambre haute aux immenses pouvoirs, notamment celui de nommer les juges dans les tribunaux fédéraux ou à la Cour suprême. Plusieurs sortants républicains se trouvent en grande difficulté dans des États qui sont également compétitifs pour l’élection présidentielle : Iowa, Caroline du Nord, Maine, Arizona, voire Géorgie. En cas d’égalité, c’est la voix du vice-président qui devient prépondérante.

 

 


La lettre de Jaurès censurée ?

Quelle ne fut pas la surprise de certains enseignants lorsqu’ils se sont rendus sur le site du ministère de l’Éducation nationale, Eduscol, pour trouver la « Lettre aux instituteurs et aux institutrices » de Jean Jaurès. Ce texte, paru en 1888 dans le journal la Dépêche, doit être lu dans les établissements scolaires, ce lundi 2 novembre au matin, dans le cadre de l’hommage à Samuel Paty. Plusieurs professeurs ont souligné qu’une partie de la lettre originale, publiée sur le site de la Bibliothèque nationale de France, avait disparu de la version proposée sur le site du ministère. Après vérification, l’Humanité a constaté qu’un paragraphe a effectivement été enlevé. Dans cet extrait passé à la trappe, Jaurès fustige notamment un « système déplorable (que) nous avons en France avec ces examens à tous les degrés qui suppriment l’initiative du maître et aussi la bonne foi de l’enseignement, en sacrifiant la réalité à l’apparence » ! Sur Twitter, plusieurs enseignants se sont interrogés sur les raisons de ce découpage qui, selon eux, n’a rien d’anodin. De son côté, le ministère ne donne sur son site aucune explication quant à la coupe. Une « version courte » de la lettre, au sein de laquelle plusieurs paragraphes ont été retirés, à destination notamment des élèves de maternelle et de primaire, est par ailleurs proposée.

 

« Essentiel », le billet de Maurice Ulrich.


En ces temps d’incertitudes, quand on se demande ce qui vaut mieux des profits d’Amazon ou de la vie de nos librairies fermées, ou si le caviar d’Iran d’un traiteur de luxe ouvert l’emporte sur les œuvres complètes d’Emmanuel Kant et de Guillaume Musso, on l’a compris, il faut aller à l’essentiel. Par exemple, le Journal du dimanche s‘est posé une question : que devient Carlos Ghosn ? Ni une ni deux, un grand reporter est dépêché au Liban, pour y dresser un portrait pleine page de l’exilé. 

 

On apprend qu’il prépare un cursus universitaire de business, avec un de ses anciens bras droits de Renault, un ancien de Goldman Sachs, etc. De 15 000 à 20 000 euros à la session. Lui-même donnera des cours, peut-être de fuite en valise. Sinon, il va bien, mais, dans un restaurant élégant, conclut le grand reporter, si « la soirée est douce, le traumatisme n’est pas effacé ». Dur. On s’en fiche ? Bien sûr, mais quand même. Pourquoi cirer les pompes d’un grand délinquant financier, pourquoi ils font ça ?

 

L’homme du jour. François Asensi


Lola Ruscio

« Je vais porter plainte contre Marine Le Pen »

 Le maire de Tremblay-en-France, François Asensi, a annoncé son intention de porter plainte contre la cheffe du parti d’extrême droite Marine Le Pen, après ses déclarations nauséabondes sur la gestion de la ville populaire. Elle a déclaré, dans un discours diffusé le 22 octobre sur le site de la formation lepéniste, qu’il faut « passer par la mosquée pour trouver un logement social ou un emploi dans l’équipe municipale », à Tremblay-en-France et Aubervilliers.

L’héritière Le Pen a cité les propos tenus par le sociologue Bernard Rougier lors de son audition au Sénat en 2019 dans le cadre de la commission d’enquête « Combattre la radicalisation islamiste ». Pour l’édile François Asensi, il s’agit « d’accusations mensongères », visant « uniquement à stigmatiser les musulmans, à alimenter le climat de haine ». Il promet, en outre, de combattre ces « idées fascisantes pour protéger les valeurs que porte notre République »

 

Édition. Mobilisation inédite pour l’ouverture des librairies indépendantes


Sophie Joubert

Fermées pour cause de confinement mais autorisées à faire du « click and collect », elles ont obtenu l’interdiction de la vente de livres en grandes surfaces. Une victoire amère qui laisse un boulevard à Amazon.

 

Les libraires n’avaient jamais vu ça. Des dessins de Riad Sattouf et de Joann Sfar publiés sur Internet, une pétition, largement relayée, initiée par le journaliste François Busnel, le report des grand prix littéraires de l’automne : depuis l’annonce de la fermeture des librairies indépendantes, considérées comme des commerces « non essentiels » et seulement autorisées à faire du « click and collect » (achat à distance et récupération en magasin – NDLR), la profession et les lecteurs sont solidaires. « Le dernier jour, nous avons multiplié notre chiffre d’affaires par neuf, c’était un tsunami de clients. Depuis, le téléphone n’arrête pas de sonner », raconte Lucie Eple, l’une des trois associées du Pied à terre, qui a ouvert, en septembre dans le quartier parisien de Château-Rouge. « Nous avons vendu encore plus qu’un samedi d’avant Noël, mais sans la joie et les paillettes. C’était beau et mélancolique, les gens venaient nous dire qu’ils n’iraient pas sur le Net », témoigne Charlotte Desmousseaux, gérante de la Vie devant soi, à Nantes.

 

Alors que les théâtres, musées et cinémas sont fermés et que les librairies pourraient offrir un accès facile à la culture, la décision du gouvernement a soulevé un tollé. À la colère s’est ajouté un sentiment d’injustice quand les libraires indépendants ont appris que les grandes surfaces alimentaires et la Fnac pouvaient continuer de vendre des livres : « Vendredi matin, on pouvait acheter du livre partout, sauf dans les librairies. Or, contrairement au mois de mars, nous sommes équipés en masques, gel, protections en Plexiglas », résume Anne Martelle, nouvelle présidente du Syndicat de la librairie française (SLF) et directrice de la librairie Martelle à Amiens. « Je comprends la fermeture des librairies : le seul baromètre, ce sont les places en réanimation et la santé mentale de nos soignants. On a de la chance de pouvoir faire du click and collect. Ce qui me met en colère, c’est la gestion de la pandémie qui nous accule au confinement » tempère Lucie Eple.

 

Après une négociation, vendredi 30 octobre, avec les ministres de l’Économie et de la Culture, Bruno Le Maire et Roselyne Bachelot, et les représentants des grandes surfaces alimentaires (Carrefour, Leclerc, Auchan…) et spécialisées (Fnac-Darty), le SLF a obtenu l’interdiction de la vente de livres dans ces enseignes. « Une victoire amère, selon Anne Martelle. Le livre n’en sort pas grandi et c’est une autoroute pour Amazon : on lui donne les clés de la librairie française. » Cheval de bataille du syndicat, la négociation des tarifs postaux, qui favorisent grandement le géant du Net, doit être mise sur la table cette semaine.

 

En attendant une possible réouverture après réévaluation, dans quinze jours, des conditions sanitaires, les libraires s’organisent. Beaucoup ont adhéré à des associations, comme Parislibrairies ou Librairies 93, qui mutualisent des plateformes permettant de réserver des livres en ligne. « On a créé un site Internet, grâce au soutien de la Drac (Direction régionale des affaires culturelles), une newsletter : on essaie de maintenir autrement le lien humain », témoigne Charlotte Desmousseaux. Car la période, avant les fêtes de Noël, est cruciale. « Entre novembre et décembre, c’est un quart du chiffre d’affaires annuel qui se joue. Lors du premier confinement, le click and collect n’a représenté que de 5 à 10 % du chiffre d’affaires », précise Anne Martelle. Si la profession n’a pas trop souffert grâce aux aides publiques (prêts garantis par l’État, activité partielle, aides du Centre national du livre et de l’Adelc – Association pour le développement de la librairie de création) et au report des échéances des fournisseurs, la situation reste extrêmement fragile et les conditions de travail difficiles : « La seule variable d’ajustement, ce sont les masses salariales. Un libraire seul va renoncer à employer un CDD en fin d’année à cause d’une trésorerie tendue », explique Amanda Spiegel, directrice de Folies d’encre à Montreuil et présidente de la commission commerciale du SLF, qui s’apprête à négocier de nouveaux reports d’échéances auprès des distributeurs. Pour tous, ce qui se joue en ce moment est un choix de société : « Nos clients acceptent d’attendre cinq jours au lieu de commander sur Amazon, la prise de conscience politique est importante », se réjouit Lucie Eple. « Le livre, ce n’est pas l’hôpital et la nourriture. Mais on est dans une société violente, et on a la possibilité de reprendre le temps, de se poser et de se divertir en famille, de réfléchir, de travailler l’esprit critique, c’est tellement dommage de ne pas se saisir de ça », déplore Amanda Spiegel.

 

Ce dimanche, Bruno Le Maire annonçait des mesures pour « rétablir l’équité » entre les petits commerces et les grandes surfaces, annonçant des baisses de jauge de clients accueillis dans la grande distribution. « Je souhaite qu’on puisse rouvrir le plus grand nombre de commerces le plus vite possible », a-t-il ajouté. Rendez-vous le 12 novembre, lorsque le gouvernement annoncera les suites du reconfinement.

 

dimanche 1 novembre 2020

« Jaurès contre les charognards », l’éditorial de Maud Vergnol dans l’Humanité de ce jour


 

 Qu’ils semblent loin les jours heureux. Déjà mis à l’épreuve par la pandémie et le terrorisme islamiste, le pays doit affronter un autre adversaire, tout aussi dangereux. L’effroi suscité par la vague d’attentats des dernières semaines a fait surgir une autre bête immonde. Des irresponsables politiques appellent à des « Guantanamo » à la française. Des milices d’extrême droite défilent dans les rues après qu’un ministre a suggéré d’en finir avec les rayons halal ou casher dans les supermarchés. Un gérant de supérette se sent autorisé à inscrire sur sa façade « Interdit aux femmes voilées ». Voilà le piège tendu par le djihadisme dans lequel aimeraient nous faire tomber les bas du front de la droite extrême. Non seulement un tel climat ne nous sortira pas des immenses défis auxquels nous sommes confrontés, mais peut conduire au pire, dans un pays déjà assommé par un état d’urgence quasi permanent, où les citoyens sont libres d’obéir…

 

Les mêmes charognards qui n’ont que « la défense des valeurs républicaines » et de la démocratie à la bouche les piétinent allègrement. Mais n’oublions pas qu’ils sont aujourd’hui minoritaires.

 

L’indignation populaire face à la fermeture des librairies et aux écriteaux « Vente de livres interdite » raconte une autre France. Celle de « tous ces cœurs qui haïssaient la guerre », celle qui ne se résigne pas à la victoire des obscurantistes de tout poil. Celle qui sait que le progrès social et la culture sont les meilleurs antidotes à la « guerre des civilisations » dans laquelle veulent nous plonger les ayatollahs de l’« identité ». Celle pour qui la lettre de ­Jaurès aux instituteurs, que les enseignants liront aujourd’hui à leurs élèves en hommage à Samuel Paty, n’est pas un gadget de communication. Celle qui continue de penser, comme le fondateur de notre journal, que « dans chaque intelligence il y aura un sommet, et, ce jour-là, bien des choses changeront »