mercredi 2 septembre 2020

« CICATRISER », L’ÉDITORIAL DE LAURENT MOULOUD DANS L’HUMANITÉ DE CE JOUR !




Janvier 2015. Chacun d’entre nous garde en mémoire cette blessure. Impossible d’oublier les locaux ensanglantés de Charlie Hebdo, la sidération en écoutant s’égrener les noms si familiers de ces dessinateurs, symboles d’une liberté assassinée. Impossible, aussi, d’oublier notre stupeur devant la haine antisémite qui se déchaîna dans l’Hyper Cacher. Ce périple meurtrier mené par les frères Kouachi et Amedy Coulibaly, fanatiques enivrés de propagande djihadiste, fit dix-sept victimes et des millions d’endeuillés. Une tuerie monstre, un traumatisme, qui ébranla la société française et bien au-delà. Cinq ans et demi plus tard, le procès de ces attentats s’ouvre ce mercredi à Paris devant la cour d’assises spéciale. Lourde tâche, tant ces quarante-neuf journées d’audiences, exceptionnellement filmées, dépassent le strict cadre judiciaire.

D’aucuns prédisent que l’attente sera déçue. Et qu’en l’absence du trio d’assassins, abattus lors des assauts policiers, l’interrogatoire des « petites mains » risque de ne présenter que peu d’intérêt. Voire. Sur le plan des faits, il devrait permettre, au minimum, de mieux saisir l’engrenage morbide de ce carnage, de jauger de la dangerosité des quatorze accusés. Et de montrer clairement que, derrière les gestes ultimes des meurtriers, gravite une galaxie de complicités sans lesquelles l’acte terroriste n’aurait jamais pu avoir lieu. Mais, surtout, la justice va endosser ici sa fonction première. Celle de remettre la parole et le dialogue au milieu des hommes. De leur donner le dernier mot là où d’autres veulent imposer la terreur et la violence. En ce sens, les témoignages des blessés et proches des victimes seront un moment crucial. Et indispensable.


« SIGNAUX », LE BILLET DE MAURICE ULRICH.




« Donnez un cheval à celui qui dit la vérité, il en aura besoin pour s’enfuir », dit un proverbe persan. Christian Estrosi, le maire de Nice, a été champion de moto, mais on le voit mal déserter sa belle ville. Reste que le voilà accusé par les dirigeants de LR de se vendre au plus offrant et d’abîmer la démocratie avec un comportement misérable.

Diable ! En fait, il a tout simplement invité, dans les colonnes du Figaro, la droite et le centre à soutenir la réélection d’Emmanuel Macron en 2022. « À droite, dit-il, nous avons connu des candidats qui s’imposaient naturellement comme Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, voire Édouard Balladur mais, aujourd’hui, il n’y en a pas. Ce temps est fini. » 

Et donc « passons un accord avec Emmanuel Macron pour qu’il soit notre candidat commun à la présidentielle ». À la condition, toutefois, que le président envoie « les signaux nécessaires ». Là, Christian Estrosi fait un peu l’âne pour avoir du son. Les signaux sont déjà là et même bien davantage.


TURQUIE. CEREN UYSAL : « NOUS PARLONS D’UN RÉGIME AUTORITAIRE QUI VEUT FAIRE TAIRE TOUT LE MONDE »



Ebru Timtik est morte en détention le 27 août, après 238 jours de grève de la faim. Elle exigeait la tenue d’un procès équitable. Elle appartenait à l’Association des avocats progressistes. Ceren Uysal dénonce les attaques en cours.

Pourquoi les avocats en Turquie sont-ils souvent la cible du pouvoir ?

Ceren Uysal : Tout d’abord, je tiens à souligner que nous ne discutons pas de quelque chose de nouveau. Dans l’histoire de la Turquie, les avocats, qui représentent les gens de gauche ou le peuple kurde, ont toujours été attaqués. Dans les années 1990, de nombreux avocats ont été abattus, enlevés ou torturés. Dans notre génération, la première opération de masse contre les avocats a été en 2011 : 45 collègues ont été arrêtés à la suite d’une opération de police et accusés d’être membres de KCK (Union des communautés du Kurdistan) simplement parce qu’ils étaient les avocats d’Abdullah Öcalan.

Plus tard, en 2013, la police a lancé une opération de masse contre l’Association des avocats progressistes à laquelle j’appartiens et 9 collègues ont été arrêtés. Ils ont également été accusés d’être membres d’une organisation terroriste. L’accusation du procureur était basée sur le profil de leurs clients. C’était un simple problème mathématique pour le procureur : « Vous représentez X nombre de personnes qui ont été accusées d’être membres de cette organisation, donc vous devez également en être membre. » Cette interprétation est une simple violation de tous les principes de la profession juridique. Ces procès sont tous deux en cours.
Après l’état d’urgence, les attaques du gouvernement turc se sont élargies. Maintenant, ils attaquent simplement « quiconque » ne les soutient pas. En 2016, mon association a été interdite par un décret gouvernemental et accusée d’être en relation avec le terrorisme. À ce moment-là, nous avions plus de 2 000 membres ! Après l’interdiction, ils ont de nouveau fait une opération de police contre les avocats membres de l’association. Cette fois, ils en ont arrêté 17 du même bureau juridique, le « bureau du droit du peuple ». L’accusation est la même que précédemment.

Les avocats sont attaqués en Turquie, parce que c’est nous qui sommes entre l’État et ses cibles. L’État veut attaquer les prisons, l’environnement, les droits des travailleurs, etc. Et nous défendons le contraire et essayons d’éviter les dommages. Nous travaillons contre la torture, nous soutenons les femmes qui font l’objet de violences domestiques, nous défendons les familles des jeunes qui ont été abattus par la police, etc. Par conséquent, nous sommes une sorte d’ennemis publics.

Une nouvelle loi concernant les barreaux a été votée au début de l’été. Qu’en est-il ?

Ceren Uysal : Le nouveau règlement met l’accent sur deux choses. Avant, nous avions un système très similaire avec l’Europe. Chaque ville a un barreau local et un barreau national. Le conseil exécutif du Conseil national du barreau est élu par les délégués des barreaux locaux. Maintenant, tout d’abord, si 2 000 avocats se réunissent et veulent établir un barreau, ils peuvent le faire. Cela n’aura pas d’effet sur les petites villes, mais pour les plus grandes comme Istanbul, Izmir, etc., à l’avenir, cela aura des répercussions. Le nombre de délégués sera limité. Ainsi, les barreaux les plus importants en nombre ne seront pas en mesure d’envoyer plus de délégués. Ce qui signifie que leur ratio de représentation diminuera. C’est une tactique typique du parti de Recep Tayyip Erdogan, le parti de la Justice et du Développement (AKP). Pendant des années, le régime de l’AKP visait à restructurer les institutions. Mais il n’a pas réussi avec les barreaux. Les associations de barreaux sont toujours en mesure d’agir de façon indépendante. L’AKP veut changer cette situation et au moins avoir des associations de barreaux qui le « soutiennent » directement. Des attaques similaires pourraient avoir lieu contre l’ordre des médecins.

Quelle est la situation actuelle ?

Ceren Uysal : Les gens doivent comprendre que les accusations de terrorisme, les nouveaux systèmes électoraux, etc. sont autant d’« excuses ». Nous parlons d’un régime autoritaire qui veut faire taire tout le monde. Et s’il n’est pas possible de les faire taire, alors la prochaine étape est de les arrêter, de les torturer, de mentir à leur sujet, etc. Ce 1er septembre était le jour de l’ouverture de la nouvelle année judiciaire en Turquie. Et le président Erdogan a une fois de plus fait un discours haineux qui nous menace tous. Il a qualifié Ebru Timtik – notre collègue qui est décédée de sa grève de la faim alors qu’elle réclamait simplement un procès équitable – de terroriste. Et il a accusé de même tous les avocats qui ont participé à ses funérailles en robe, ainsi que l’Association du barreau d’Istanbul en raison de la cérémonie qui a été organisée en mémoire d’Ebru devant le bâtiment du barreau. Et, finalement, il a dit : « Ce genre d’avocats » (c’est-à-dire nous) ne devraient pas continuer à pratiquer leur profession. Oui, maintenant, il veut nous retirer nos licences… Nous pensons qu’il s’agit d’un signal pour de nouvelles attaques à venir.

propos recueilli par Pierre Barbancey


LIBAN. MACRON EN « PETIT PÈRE DES PEUPLES » LIBANAIS (PIERRE BARBANCEY)




À Beyrouth, le président français a parlé aide humanitaire avec la société civile et politique avec les partis confessionnels. Il n’a pas entendu les manifestants dénoncer sa présence.

«Veni, vidi, vici. » Ainsi pourrait se résumer le déplacement – le deuxième en moins d’un mois – d’Emmanuel Macron à Beyrouth. Incontestablement, le président français a remporté une manche non négligeable dans un Liban où la colère le dispute à la détresse. Cela, si l’on prend en considération l’état de la population. Pour ce qu’il est convenu d’appeler ici la « classe politique », c’était plutôt l’impasse avec une mise en accusation qui les désigne tous. « Tous, c’est tous ! » criaient déjà les manifestants le 17 octobre 2019 en appelant les partis confessionnels à quitter le pouvoir. Las, ces partis sont toujours présents et restent aux manettes. Merci Emmanuel Macron.

« C’est un pari risqué que je fais. J’en suis conscient. Je mets sur la table la seule chose que j’ai : mon capital politique », a-t-il déclaré à Politico, un site d’information américain, ce qui ne doit rien au hasard. Sa visite comportait donc deux volets. L’un, consacré à la « société civile », pour discuter non pas de l’avenir du Liban, mais pour dresser un premier bilan des aides acheminées vers le Liban, et les défis, notamment organisationnels, auxquels les ONG sont confrontées. Il a annoncé être prêt à accueillir, en octobre 2019, à Paris, « une conférence internationale de soutien avec les Nations unies », afin de lever de nouveaux fonds pour le Liban. « 80 % des médicaments qui arrivent au Liban ne sont pas adaptés » aux besoins réels, a cependant déploré Antoine Zoghbi, le président de la Croix-Rouge libanaise.

« Il faut qu’on continue à mobiliser toute la communauté internationale », a exhorté Macron. Une question évidemment importante pour les centaines de milliers de Libanais gravement touchés – physiquement, moralement et matériellement – par l’explosion du port, le 4 août. Mais qui ne saurait être découplée du processus politique. Or, en ce domaine, Emmanuel Macron assume de s’appuyer sur les neuf partis confessionnels existants, au détriment de la revendication essentielle exprimée au mois d’octobre : la déconfessionnalisation.

Avec les responsables politiques libanais, le président français assure : « Ma position est toujours la même : celle de l’exigence sans ingérence. » La frontière est ténue, voire meuble. Il veut ainsi les pousser à former rapidement un nouveau gouvernement et à mettre en œuvre de « véritables réformes », pour une meilleure gouvernance et contre la corruption endémique, notamment dans les secteurs énergétique et financier. Corruption directement en lien avec le clientélisme communautaire, justement. De la même manière, il a évoqué le calendrier du « processus électoral » pour que « dans six à douze mois, de nouvelles élections puissent se tenir qui permettront (…) de faire émerger une autre réalité politique, si le peuple le souhaite ».

Après la carotte, le bâton. Au cours de sa visite au port, Emmanuel Macron a indiqué au site Brut qu’il y aurait « un mécanisme de suivi » aux discussions qu’il mène avec les responsables politiques « en octobre puis en décembre ». Et de menacer : « On ne libérera pas l’argent du programme Cèdre » – la conférence de soutien au Liban parrainée par Paris en 2018 – « tant que ces réformes ne sont pas enclenchées sur le calendrier qui a été prévu ». Tout en assurant qu’il allait « mettre le poids pour que ces réformes passent par un engagement des forces politiques », au lendemain de la nomination d’un nouveau premier ministre, Mustapha Adib.

Alors qu’il annonçait vouloir revenir en décembre, Emmanuel Macron n’a visiblement pas porté attention aux manifestations qui se sont déroulées pour dénoncer sa présence et la remise en selle des partis corrompus. « Le premier besoin de notre pays, c’est d’avoir un État de droit. C’est ce qui nous manque aujourd’hui. On cherche un État véritable avec des responsables. C’est le cri de nos jeunes », lui a déclaré le président de l’ONG Offre Joie et bâtonnier de l’ordre des avocats de Beyrouth, Melhem Khalaf. Les Libanais sont peut-être « comme des frères pour les Français », selon la formule du chef de l’État. Ils n’ont pas nécessairement besoin du même père.

Pierre Barbancey

mardi 1 septembre 2020

« Délibérément hors sujet », l’éditorial de Stéphane Sahuc dans l’Humanité de ce jour



Aujourd’hui, pour des millions d’enfants et leurs familles, le sentiment qui domine est un soulagement teinté d’inquiétude. Soulagement de voir les enfants reprendre une scolarité, voire renouer avec l’école. Inquiétude de constater que cette rentrée qui devrait être exceptionnelle tant au niveau sanitaire que pédagogique ne l’est en rien. Pour certains enfants, cela fait près de six mois qu’ils n’ont pas vu l’école, qu’ils ne se sont pas amusés avec leurs copains, et ils vont rentrer dans la classe supérieure avec comme seul changement le fait d’être masqués ou d’avoir des professeurs masqués.

Jean-Michel Blanquer peut bien assurer: «Nous sommes préparés à tout», c’est le mot «bricolage» qui domine chez des professeurs livrés à eux-mêmes pour gérer cette rentrée hors norme. Zéro euro d’investi pour garantir la distanciation sociale; aucune réflexion sur le besoin dadaptation des programmes afin de rattraper les mois denseignement en «distanciel», absence de mesure spécifique pour réintégrer les décrocheurs du confinement dans le processus scolaire. Sur tous ces sujets, les recommandations, les propositions des organisations syndicales d’enseignants et de personnels et des associations de parents d’élèves ont soigneusement été mises de côté. Toutes pointent d’ailleurs les incohérences du ministère. Un seul exemple: 2000 suppressions de postes dans le secondaire et quelque 30000 élèves supplémentaires.

Alors, incompétences? Peut-être, mais cest surtout que le ministre, a délibérément décidé d’être hors sujet. Faire reposer, une fois de plus, sur l’engagement des personnels de l’éducation nationale la réussite de la rentrée n’est pas une politique sérieuse ni sur le plan sanitaire ni sur le plan pédagogique. En envoyant l’école dans le mur le ministre cherche à imposer sa vision de l’école publique. Une école a minima, centrée sur une certaine conception de l’apprentissage des maths, du français… et de la discipline. Pour le reste, l’éducation artistique, culturelle et physique, l’objectif est de les sortir des cursus. À charge aux familles ou aux municipalités, dans le meilleur des cas, de permettre aux enfants de les découvrir, creusant un peu plus les inégalités.
Par Stéphane Sahuc


« UN PROBLÈME ?», LE BILLET DE MAURICE ULRICH !




Devenue ministre déléguée auprès du ministre de l’Intérieur en charge de la citoyenneté, Marlène Schiappa a une ambition renversante, qu’elle n’a pas hésité à confier, ce lundi matin sur France Inter, à Léa Salamé. Elle a la volonté de défendre et promouvoir les valeurs de la République et la laïcité.

Les mauvais esprits pourraient remarquer que c’est la moindre des choses quand on est ministre de la République, mais elle l’a dit avec la même conviction qui a présidé à la découverte de l’eau chaude ou à l’enfoncement des portes ouvertes. Sinon, que pense-t-elle de la représentation de la députée, Danièle Obono, dans Valeurs actuelles ? « Au-delà des indignations, je trouve que ce n’est pas correct. »   Et d’ajouter toutefois :  

« C’est un euphémisme. » En effet ! De là à s’interroger sur la longue interview accordée au même journal en octobre 2019 par Emmanuel Macron, pas du tout. « Il faut parler à tout le monde. » D’ailleurs, elle-même l’a fait, donc, à part le racisme et la misogynie, où est le problème ?


ÉDUCATION. L’IMPOSSIBLE RENTRÉE DE MONSIEUR BLANQUER




Élèves et enseignants se retrouvent ce mardi matin avec pour premier défi de rattraper les dégâts du confinement. Une situation exceptionnelle, dont le ministre n’a pas pris la mesure, en termes de moyens comme en termes pédagogiques.
Une « rentrée normale », dans une école qui est « prête » et qui doit « maintenir le cap des réformes » : tout va bien pour Jean-Michel Blanquer. Comme si rien ne s’était passé entre le 13 mars et aujourd’hui. Comme si, surtout, l’immobilisme et l’impréparation qu’il a soigneusement organisés allaient permettre à 12 millions d’élèves et 1,2 million de personnels de relever le défi de cette rentrée semblable à aucune autre. Décryptage.

1/Covid : le protocole impossible
Le protocole sanitaire mis à jour le 19 août et assorti depuis de fiches thématiques pour les cantines, le sport ou les récréations réussit un tour de force : être jugé à la fois peu protecteur et inapplicable. Distanciation physique, limitation du « brassage » des élèves, nettoyage et désinfection systématiques… deviennent facultatifs. De toute façon, assurait Jean-Michel Blanquer le 25 août, dans le secondaire, « normalement, les emplois du temps sont conçus pour limiter les croisements d’élèves ». Surréaliste, d’autant que la réforme du lycée voulue par le ministre oblige chaque élève à croiser en quelques jours la totalité des autres élèves du même niveau !

Le port du masque devient obligatoire pour tous les adultes et pour les élèves à partir de 11 ans. Obligatoire mais pas gratuit, ce qui posera problème aux familles les plus fragiles sur le plan économique. Le lavage des mains reste obligatoire… et tout aussi impraticable, quand environ 25 % des écoles ne disposent toujours pas de lavabos en nombre suffisant. Les fiches thématiques sont à l’inverse constituées de préconisations assez fortes : retour au non-brassage des élèves à la cantine et pendant les récrés, où la distanciation doit être « recherchée », respect de la distanciation – sans masque – pendant le sport… Mais, comme il s’agit de recommandations, non d’obligations, et comme elles sont quasi impossibles à mettre en pratique, elles apparaissent pour ce qu’elles sont : un moyen pour le ministre de rejeter les responsabilités sur les directions des établissements et les collectivités locales, en cas de contamination.

2/ Rattraper le temps perdu
Pour les élèves, l’école s’est, en pratique, arrêtée le 13 mars. Les efforts des équipes pédagogiques pour maintenir le contact avec les élèves, les dispositifs numériques… tout cela n’a permis au mieux que de consolider des acquis. Les programmes n’ont pas été bouclés. Le bon sens (et les organisations syndicales) demandait que ces derniers puissent être lissés sur deux, voire trois années, afin de ne pas transformer l’année 2020-2021 en un impossible marathon couru au sprint. Refus du ministre : il ne faut pas « édulcorer les contenus » afin de permettre une « élévation du niveau général ».

Au lycée, où les programmes sont ressortis alourdis de la réforme, l’opération risque de tourner à la boucherie pédagogique avec, en pratique, quelques semaines pour remettre tout le monde à peu près à niveau avant de se préparer aux premiers examens de contrôle continu, en janvier. Mais, pour le ministre, tout est prévu : les « vacances apprenantes », les évaluations standardisées imposées dès le 14 septembre, alors que de nombreux professeurs dénoncent leur inutilité, le dispositif – volontaire – « devoirs faits » : l’existant y pourvoira. Pas d’embauches, ni de locaux supplémentaires pour permettre un travail qualitatif en petits groupes de niveau. « Accueillez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens », pourrait-on résumer, parodiant l’appel au massacre des hérétiques lancé par le légat du pape devant Béziers en 1209…
3/ Collèges, lycées : les sacrifiés
Quand l’Italie recrute 50 000 encadrants supplémentaires avant cette rentrée exceptionnelle, Jean-Michel Blanquer se rengorge des moins de 1 300 postes offerts à l’école primaire, prioritaire, et du quasi-moratoire sur les fermetures de classes en milieu rural. Mais passe sous silence le fait que, dans les collèges et lycées, qui s’apprêtent à accueillir entre 18 000 et 20 000 élèves de plus, ce sont, selon le Snes-FSU (premier syndicat du secondaire), 440 postes en moins qui sont prévus.

Le ministre sort alors de sa manche 1,5 million d’heures supplémentaires, censées permettre d’absorber le choc et de déployer le fameux dispositif « devoirs faits ». Sauf que, l’an dernier, seulement un tiers des heures supplémentaires déjà budgétées ont pu être utilisées, faute de professeurs pour les endosser. Une situation qui rend d’autant plus incompréhensible le choix de n’embaucher que 4 000 des 8 000 candidats admissibles aux concours internes du professorat, les 4 000 refusés étant déjà des enseignants expérimentés et employables, dont les établissements auraient le plus grand besoin. Et comme il n’est décidément pas à une incohérence près, le ministre assure que les personnels malades – qui risquent fort d’être plus nombreux qu’en temps normal – seront bien remplacés.
4/ Le risque d’une « vente à la découpe »
« Nous allons maintenir le cap des réformes. » C’est bien là l’essentiel aux yeux de Jean-Michel Blanquer, ministre en mission. Celle des bacs – général comme professionnel – continuera donc son chemin ; les dédoublements en CP, CE1 et à présent en maternelle pour les grandes sections de l’éducation prioritaire, resteront l’alpha et l’oméga de sa politique en primaire, fût-ce au détriment des autres classes.
Mais, tout indique que le ministre a, avec un bel opportunisme, utilisé la crise sanitaire pour avancer d’autres pions. La place du numérique, par exemple : en dépit du constat général que, faute d’un accès égal de tous, le « distanciel » creuse les inégalités sociales devant l’éducation, Jean-Michel Blanquer compte bien faire des États généraux du numérique une occasion d’ancrer ces outils à l’école, confiant ainsi tout un pan des missions de l’éducation nationale aux entreprises, privées, de l’EdTech.

Pas besoin non plus d’être médium pour comprendre que, derrière le dispositif « 2S2C » (Sport, santé, culture, civisme), il s’agit de sortir des disciplines comme le sport, la musique ou les arts plastiques du périmètre de l’école (mais, à terme, sur le temps scolaire) pour les confier aux collectivités locales. Avec, là encore, l’assurance d’un accès inégal selon les choix et les moyens de celles-ci. Ce que le coprésident de la FCPE (première fédération de parents d’élèves), Rodrigo Arenas, a qualifié récemment de « vente à la découpe » de l’école publique. Personne, jusqu’ici, n’a osé le contredire.

Olivier Chartrain