mardi 6 septembre 2022

Un accord Paris-Berlin sur le dos du climat (Bruno Odent)



Aux termes de l’engagement entre Emmanuel Macron et l’Allemagne, la France doit fournir du gaz à son voisin en échange d’électricité, l’Hexagone pouvant se trouver dans l’incapacité de répondre à la demande cet hiver, en raison de son sous-investissement nucléaire. Le chancelier Scholz annonce, lui, la réouverture de 27centrales au charbon très polluantes.

Face à la crise énergétique Emmanuel Macron a annoncé la conclusion d’un accord avec son homologue Olaf Scholz. D’un côté, Paris s’engage à livrer du gaz à l’Allemagne, qui risque d’en manquer cruellement cet hiver, quand, de l’autre, Berlin s’engage à fournir l’électricité qui pourrait venir à manquer à la France «dans des situations de pics de consommation». L’affaire est présentée par le président de la République française comme un moyen d’actionner une «solidarité européenne» face à des risques de pénurie d’énergie cet hiver. Un problème qui se fait d’autant plus lancinant que la compagnie russe Gazprom vient de prolonger sa décision de fermer le robinet du gaz qui arrive outre-Rhin par le biais du gazoduc Nord Stream 1.

Le risque de manque d’énergie, accompagné de potentiels «black-out» la suspension de fourniture de gaz et d’électricité pour des régions entières –, se pose des deux côtés du Rhin. Pour des raisons qui tiennent à chaque fois à des politiques publiques défaillantes parce que soumises au marché libre de l’énergie, promu de longue date à Paris, Berlin et à Bruxelles. Pour la France, les difficultés tiennent à un sous-investissement dans sa filière nucléaire. Nombre de ses centrales atomiques ont été mises à l’arrêt ces dernières semaines pour cause de réparations et autres problèmes de maintenance. Le deal macronien s’en accommode, tout en cherchant à s’assurer que la France pourra importer de l’électricité allemande comme elle a commencé de le faire, mais vraisemblablement en bien plus grande quantité pour affronter toutes les rigueurs de l’hiver.

La France s’apprête ainsi à dépendre encore plus de l’électricité produite outre-Rhin à partir du charbon et du lignite, la principale composante (près de 28 % du mix électrique allemand, l’an dernier). L’opération devrait s’avérer d’autant plus calamiteuse pour le climat et les rejets de carbone du couple franco-allemand sur le continent que Berlin vient de décider de rouvrir, d’ici cet automne, quelque 27 centrales utilisant de la houille ou du lignite, le combustible fossile de loin le plus émetteur de CO2.

Pour l’Allemagne, il s’agit de gérer un autre type d’erreur fondamentale en matière de gestion de l’énergie: celle qui la conduite à se placer dans une énorme dépendance au gaz russe (plus de 56 % de sa consommation avant la guerre de Poutine en Ukraine). Les autorités berlinoises successives ont ainsi fait du gaz naturel, réputé moins polluant, un moyen d’impulser la transition énergétique afin de le substituer peu à peu au… charbon.

La prolongation ou la remise en service de plusieurs centrales a déjà contribué à faire revenir ou à accélérer le rythme de ces excavatrices, insectes de métal géants qui mangent les couches de houille brune dans les mines à ciel ouvert de la région de Cologne ou de l’est du pays, au grand dam des habitants des villages engloutis et des agriculteurs expulsés de leurs terres. Leur retour a fait bondir de 40 % depuis janvier la production d’électricité ultracarbonée outre-Rhin. Le ministre de l’Économie et du Climat, le Vert Robert Habeck, éprouve les plus grandes peines à justifier ce tournant à 180 degrés alors que les écologistes n’ont cessé de dénoncer, à juste titre, durant la récente campagne des élections du Bundestag, il y a un an, les «dégâts du charbon sur le climat comme sur des forêts ravagées outre-Rhin par une recrudescence de pluies acides».

Sur la défensive, Habeck fait valoir que la réouverture des centrales ultracarbonées est prévue jusqu’en mars 2024 et serait donc provisoire. Tout en clamant qu’il maintiendra l’objectif affiché par le gouvernement tripartite du chancelier Scholz (SPD, Verts, libéraux) de sortie du charbon d’ici à 2030. Avec une crédibilité voisine de zéro puisque les besoins énergétiques d’un pays ultra-industrialisé comme l’Allemagne devraient rester très élevés. Et le passage effectif à des ressources moins carbonées pourrait s’avérer long et difficile.

Berlin fait certes déjà figure de champion européen des installations éoliennes et solaires. Mais ces énergies intermittentes ne peuvent fonctionner qu’en s’assurant d’un relais potentiel permanent par des centrales thermiques classiques pilotables, en cas d’absence de vent ou de soleil. D’où la place déjà peu enviable de l’Allemagne comme l’une des principales souffleries de gaz à effet de serre du continent avant même la guerre en Ukraine. D’autant que, insurmontable contradiction avec les objectifs de réduction de CO2, la loi du marché, si chère à la coalition gouvernementale berlinoise, permet à l’opérateur privé le plus compétitif de l’emporter, en l’occurrence celui utilisant du charbon ou du lignite.

Emmanuel Macron et les autorités françaises successives, qui ont impulsé elles-mêmes la mise en place d’un grand marché européen de l’électricité, subissent aujourd’hui tous les inconvénients de leur soumission à une organisation continentale largement inspirée du modèle allemand. Au point de devoir se gaver d’électricité ultracarbonée en provenance d’outre-Rhin, plutôt que d’en prendre l’exact contrepied. Car, Paris pourrait s’appuyer sur tous les potentiels d’une grande entreprise publique comme EDF pour produire davantage d’électricité nucléaire décarbonée. Par son intermédiaire, pourraient être mis en place des services de salut public pour combattre la précarité énergétique – un fléau pareillement connu en France et en Allemagne – et impulser en grand la transition énergétique, indispensable au combat contre le réchauffement climatique.

Le gouvernement Macron tourne ouvertement le dos à ces objectifs en restant fixé sur des réformes destinées in fine à démanteler l’entreprise publique. Au point qu’au nom de la bien mal nommée solidarité européenne, il ne lui vient même pas une remarque critique sur le dogmatisme antinucléaire qui conduit Berlin à refuser toujours de maintenir en service ses trois derniers réacteurs après la fin de l’année. Ce qui ne manquera pas d’être compensé par des livraisons françaises de gaz ou… une hausse du recours au charbon et au lignite.

 

lundi 5 septembre 2022

« Coquille vide », l’éditorial de Stéphane Sahuc dans l’Humanité



François Bayrou est content. Il vient d’être nommé secrétaire général du Conseil national de la refondation. Le président de la République veut qu’il anime cet organe, qui sera officiellement installé le 8 septembre. Mais le maire de Pau est bien le seul à se réjouir. Car sa nomination inquiète jusque chez les macronistes. Choisir pour cette nouvelle instance celui qui est aussi haut-commissaire au Plan depuis septembre 2020 sonne comme un aveu d’échec. Le visage de ce CNR, qui devait incarner une nouvelle façon de faire de la politique, est celui de quelqu’un qui est en politique depuis près de quarante ans. Une nomination d’autant plus dommageable qu’elle s’accompagne d’absences remarquées. Notamment celle de l’ancien premier ministre Édouard Philippe, qui, tout à son ambition de jouer le coup d’après, ne veut surtout pas s’associer à ce qui pourrait devenir le nouveau fiasco politique de la Macronie.

Car, derrière ces considérations d’ordre politicien, le CNR avait un véritable objectif politique. Le chef de l’État voulait en faire l’outil d’évitement du Parlement. Ce «machin» devait permettre au pouvoir de faire porter aux parlementaires d’opposition, et particulièrement à ceux des formations de la Nupes, les responsabilités des «blocages» législatifs. Le problème est que cette «nouvelle méthode de concertation pour préparer les réformes» est loin d’être neuve. Elle n’est qu’un nouvel avatar de la convention citoyenne pour le climat et du grand débat national lancés après le mouvement des gilets jaunes. Dans un cas comme dans l’autre, les propositions émanant de ces initiatives sont passées à la trappe.

Le CNR historique a inventé une nouvelle France autour d’une ambition – les fameux «jours heureux» – et de propositions radicales qui ont permis la création un modèle social, économique et démocratique novateur dans le cadre de l’après-guerre. Le CNR selon Macron, lui, n’est qu’une coquille vide, une énième tentative de contournement de la démocratie pour imposer un modèle économique et social au seul service des riches.

 

« BBQ », le billet de Maurice Ulrich.



Ils sont dix, comme les sept mercenaires ou les douze on ne sait quoi. À leur tête, Éric Hémar, 59 ans, énarque. Ils forment, autour de lui, dans une galerie de photos, «l’état-major» que nous présente le Point, sans qu’on sache pourquoi d’ailleurs, lequel assure, selon l’hebdomadaire, «la success story», ça le fait toujours mieux en anglais, de l’entreprise ID Logistics. Stockage, transport, 360 sites dans 18 pays, 28000 salariés, pardon, collaborateurs, et un chiffre daffaires plus que confortable. Il n’y a pas de femmes dans la success story. Mais ID Logistics a le temps. La loi Rixain de décembre 2021 prévoit pour 2029 une incitation pour les grandes entreprises à atteindre les 40% de femmes dans leur direction. C’était, soit dit en passant, ce qui était déjà en vue il y a dix ans, avec une première loi. En attendant, ils sont dix, tous cinquantenaires et blancs. On ne sait pas s’ils font des BBQ (c’est le nom de code pour éviter toute polémique), mais ça se pourrait bien, en plus.

 

« La bataille », l’éditorial de Jean-Emmanuel Ducoin dans l’Humanité



Superprofits : la bataille pour la taxation ! 'ores et déjà, 60% des Français se déclarent «pour»... 

«Je ne sais pas ce que c’est qu’un super­profit.» Nous nous gausserons longtemps de cette phrase assez surréaliste prononcée par Bruno Le Maire, la semaine dernière, devant les adhérents du Medef réunis pour leur Rencontre des entrepreneurs de France annuelle. Alors que, dans le pays, la colère gronde et se propage à la vitesse des fins de mois difficiles sinon impossibles, le gouvernement, aux abois, poursuit ses provocations et refuse pour l’instant toute idée de «taxation» de ces superprofits, contrairement à nos voisins espagnols et italiens, voire l’Allemagne qui l’envisage désormais. L’enjeu est de taille et, après avoir alimenté «le» feuilleton de l’été, il est devenu celui de la «rentrée» sociale et politique. Et pour cause. Ce 2 septembre, une grande entreprise française, l’armateur de porte-­conteneurs CMA CGM, a «remis une pièce dans le jukebox» sous la forme d’un profit phénoménal enregistré au deuxième trimestre de l’année en cours, 7,6 milliards d’euros… pour un cumul au premier semestre de près de 15 milliards. Du jamais-vu.

Il y a quelque chose d’obscène et d’indécent à nier cette réalité: les actionnaires et les profiteurs des crises sen mettent plein les poches sans lever le petit doigt en profitant de circonstances exceptionnelles (174 milliards d’euros de dividendes redistribués!), pendant que les Français subissent linflation et un coût de la vie croissant qui ruinent leur pouvoir dachat. «Taxer en France, c’est produire moins en France», répond absurdement Bruno Le Maire, quand Élisabeth Borne, coincée par ces chiffres scandaleux et l’ampleur de la polémique, affirme vouloir laisser le débat ouvert si elle constate que les patrons, d’ici la fin de l’année, n’ont pas redistribué une partie de cette manne en salaires, primes ou baisse des prix – manière bien opportuniste de botter en touche.

Au Parlement, la Nupes n’a pas dit son dernier mot. Mais ce combat fondamental doit aussi devenir l’affaire de tous. D’ores et déjà, 60% des Français souhaitent la taxation de ces superprofits. Voilà l’une des grandes batailles politiques qu’il convient de gagner pour répondre, immédiatement, à l’urgence sociale absolue et amorcer le début d’une nouvelle répartition des richesses. Une mobilisation totale est requise pour y parvenir. À commencer dès le 9 septembre, à la Fête de l’Humanité…

« Garantie », le billet de Maurice Ulrich.

 


C’est fou ce que les milliardaires aiment la presse. Une passion. Comment expliquer autrement, par exemple, le rachat du quotidien la Provence, qui avait appartenu à Bernard Tapie, par Rodolphe Saadé. Mais oui, le patron du groupe CMA CGM de transport maritime, qui a vu sa fortune passer de 6 milliards d’euros à 36 milliards d’euros en un an. De quoi se faire des cadeaux. Il était en rivalité avec Xavier Niel, le patron de Free et copropriétaire du Monde. L’accord, le deal, aurait été conclu dans l’avion présidentiel pour Alger, ils étaient du voyage, sous le regard bienveillant d’Emmanuel Macron et ses encouragements: «Je suis sûr que ce voyage va être utile.» C’est cette même passion de la presse qui vient sans aucun doute de conduire le groupe LVMH à changer de directeur pour le Parisien après avoir, comme on l’a déjà dit, remis 65 millions dans sa trésorerie. Bien. Sinon, dans quelques jours, c’est la Fête de l’Humanité. Avec le PCF et les autres formations de gauche et écologistes, un public populaire. Garantie sans milliardaires.

vendredi 2 septembre 2022

« Chili, l’avant et l’après », l’éditorial de Cathy Dos Santos dans l’Hmanité.

  


La date du 4 septembre a une résonance particulière au Chili. Ce jour-là, en 1970, le socialiste Salvador Allende remportait la présidentielle grâce à l’Unité populaire et son audacieux programme de transformations sociales. Un espoir assassiné en 1973 par le coup d’État. Cinquante-deux ans plus tard, le pays est de nouveau à la croisée des chemins. Les Chiliens peuvent défaire ce dimanche l’héritage politique du dictateur Augusto Pinochet, en se prononçant en faveur d’une nouvelle Constitution débarrassée du corset néolibéral imposé dans le sang par le tortionnaire de Santiago. Du cours d’eau aux cimes des glaciers, en passant par la santé et l’éducation, tout a été jusqu’à présent ravalé au rang de marchandises.

Moment crucial, rendu possible par l’extra- ordinaire rébellion d’octobre 2019 qui a ébranlé les fondements du legs pinochétiste. Elle est parvenue à imposer un processus constituant – en dépit d’une campagne ahurissante – et, dans la foulée, a participé de l’élection du jeune président de gauche, Gabriel Boric. Cet élan populaire est de nouveau convoqué aux urnes et il ne doit pas faire faux bond. La nouvelle loi fondamentale consacre des droits sociaux, sociétaux, environnementaux et économiques inédits. Un avant et après peut se dessiner au Chili, à la seule condition que le oui l’emporte.

Le caractère profondément novateur du texte a galvanisé l’opposition, malgré les échecs essuyés depuis 2019. Les partisans du Rechazo (rejet), qu’ils soient d’extrême droite ou du centre gauche, se sont lâchés. Mensonges éhontés, insultes, menaces, actes de violence, délires anticommunistes: tout aura été bon surtout le pire pour matraquer lopinion publique. Le résultat se jouerait dans un mouchoir de poche. Cette polarisation nest pas de bon augure pour la suite. «La victoire n’était pas facile, plus difficile sera de consolider notre triomphe et construire la nouvelle société, la nouvelle coexistence sociale, la nouvelle morale et la nouvelle patrie», avait déjà mis en garde Salvador Allende, le soir du fameux 4 septembre 1970.

 

« Psychanalyse », le billet de Maurice Ulrich.



Comment un membre de l’Académie française qui, lors de son discours de réception, faisait l’éloge de la vertu, peut-il faire l’éloge du mensonge, au moins du refus de la vérité? Pour l’écrivain et journaliste Jean-Marie Rouart, dans une tribune, la mise en place d’une commission historique franco-­algérienne pour une ouverture anticipée des archives de la guerre d’Algérie, annoncée par Emmanuel Macron, relèverait de «la psychanalyse»: «Quelle ambition morbide de notre président de vouloir faire ­visiter aux Français le musée des horreurs» pour «le psychodrame dune illusoire vérité ­historique». Quel intérêt «de fouiller dans ces charniers»? Peut-être, déjà, se ­sou­venir des victimes, pour que leurs proches et descendants sachent, pour que la ­mémoire collective prenne en compte l’histoire dans ce qu’elle a de plus lourd, pour plus ­d’humanité, en toute conscience. ­Jean-Marie Rouart s’est battu jadis pour tenter d’innocenter deux accusés. Que lui est-il arrivé? Est-ce le même? On craint que la psychanalyse, à ce stade, ne soit ­impuissante.