Alors que le coût de l’habitation plombe le budget de
nombreux ménages, l’exécutif a choisi de simplement plafonner l’augmentation
des loyers à 3,5 % plutôt que de les
geler. Cette disposition, présentée ce mercredi en Conseil des ministres, est loin de répondre à la situation difficile de millions de
Français.
C’est une véritable bombe à retardement. Depuis des mois, les organisations de locataires et les associations de solidarité alertent sur la hausse prévisible des loyers et ses conséquences pour les ménages fragiles, déjà submergés par l’envolée des prix tous azimuts (carburants, gaz, électricité, alimentation). Le lundi 27 juin, le gouvernement a enfin lâché du lest, du moins le pensait-on. « Face à l’augmentation des prix, nous protégeons les Français », a déclaré le ministre de l’Économie et des Finances. Concernant le logement, Bruno Le Maire annonce deux mesures de lutte contre l’inflation, présentée ce mercredi en Conseil des ministres dans le cadre de la loi pour le pouvoir d’achat : une revalorisation de 3,5 % des aides personnalisées au logement (APL) et un « bouclier loyer », qui plafonnerait toute hausse à 3,5 %. Cette dernière mesure laisse les associations de locataires sur leur faim. Même si celle-ci en limite l’ampleur, elle n’empêchera pas une hausse conséquente des loyers. Alors que le logement constituait déjà le premier poste de dépense des ménages modestes, la hausse de 43 % sur un an des prix de l’énergie fait exploser son coût global. « C’est en fait une manière d’annoncer une hausse inacceptable des loyers de 3,5 % parce que le gouvernement a refusé de geler l’indice de référence », résume le député insoumis Adrien Quatennens.
En mai, avant les législatives, Bercy n’était pourtant
pas apparu hostile à un gel des loyers. Mais, début juin, la première ministre
a sifflé la fin de la partie, mettant en garde contre « les fausses bonnes idées ». Bruno Le Maire a donc changé de braquet,
défendant « le meilleur compromis trouvé entre les propriétaires, les bailleurs et les locataires ».
Le plafonnement de l’indice de référence des
loyers (IRL), qui sert à calculer la hausse des loyers, est censé
permettre de lutter contre l’inflation (+ 5,5 % sur l’année, selon l’Insee). « En réalité, souligne
Christophe Robert, délégué général de la Fondation
Abbé-Pierre (FAP), si la mesure consiste bien en une amélioration
par rapport au niveau de l’inflation, elle protège davantage les propriétaires
– qui vont pouvoir augmenter les loyers – que les locataires. » Ces derniers sont pourtant déjà plus de 15 % à vivre sous le seuil de pauvreté, contre 2,4 % des propriétaires accédants.
UN gouvernement sensible à
l’argumentaire des propriétaires
L’augmentation de 3,5 % – la plus forte depuis 2008 – ne viendra que renforcer un déséquilibre existant
depuis des années entre propriétaires et locataires. « Entre 1984 et 2018, le montant des loyers perçus a été multiplié par 2,2 après inflation : rares sont ceux dont les revenus ont autant progressé. Les propriétaires bailleurs recevaient 23 milliards au milieu des
années 1980, ils en tirent désormais plus de 50 milliards, selon le
ministère du Logement », rappelait
l’Observatoire des inégalités, en 2020.
Sans grande surprise, le gouvernement a surtout été
sensible à l’argumentaire des propriétaires. Fin juin, Amélie
de Montchalin, alors ministre de la Transition écologique, a justifié ce
choix en arguant, sur Twitter, « qu’un gel des loyers indifférencié aurait pénalisé un propriétaire modeste qui vit de la location de son bien pour compléter sa
retraite, et, dans le même temps, favoriserait un locataire aisé ». L’image, à rebours de la réalité, a suscité de nombreux commentaires
courroucés sur les réseaux sociaux. Elle correspond néanmoins à l’argumentaire
des propriétaires et des professionnels de l’immobilier. Montés au front dès la
mi-mai pour s’opposer à toute velléité de gel des loyers, ceux-ci n’ont cessé
de mettre en avant des coûts en hausse pour les propriétaires, depuis la taxe
foncière jusqu’à l’obligation qui leur est désormais faite de réaliser des
travaux de rénovation thermique pour pouvoir vendre et louer leurs biens, en
passant par l’impact de l’inflation sur les moindres travaux.
Des arguments balayés par la CLCV (Consommation,
logement, cadre de vie), qui rappelle que le gel des loyers « n’entraîne aucune dépense pour les propriétaires, uniquement un manque à gagner ». D’autant que l’investissement locatif des
propriétaires est déjà largement subventionné par l’argent public, via
notamment des dispositifs d’aide à l’achat, type Pinel. « Quant aux petits propriétaires bailleurs, leur charge est essentiellement un remboursement d’emprunt, ils ne sont pas touchés par l’inflation », précise
l’économiste Hippolyte d’Albis.
Le gouvernement reprend aussi à son compte un autre
élément de langage des bailleurs, celui de la misère des petits
propriétaires. « Il faut être sérieux : 3,5 % des ménages détiennent plus de la moitié du parc locatif, il est temps d’arrêter la spéculation sur l’augmentation des prix des loyers », s’étrangle Eddie Jacquemart,
président de la Confédération nationale du logement (CNL), citant une
récente étude de l’Insee chiffrant pour la première fois le niveau élevé de
concentration du capital dans le secteur de l’immobilier.
Les conséquences de la hausse sur les locataires
risquent pourtant d’être dramatiques : sur un loyer mensuel moyen de 600 euros, la revalorisation de 3,5 % représente un surcoût de 252 euros par an. « Dans un contexte de hausse générale des prix extrêmement importante, les locataires ne pourront faire face
à de telles augmentations », s’inquiète Eddie Jacquemart. Les ménages les plus pauvres, ceux appartenant
aux 20 % du bas de
l’échelle, seront les premiers impactés. Mais, plus largement, c’est l’ensemble des
locataires qui risque d’être affecté. Alors que 12 millions de personnes
se trouvaient déjà en situation de précarité énergétique avant les hausses de
ces derniers mois, la FAP craint de voir un nombre croissant de ménages
devoir arbitrer entre payer leur loyer, se chauffer ou même remplir leur
frigo. « Si les taux d’impayés n’ont pas sensiblement augmenté depuis début 2022, il y a déjà des augmentations
importantes de la quittance de provisions pour charges », relève d’ailleurs le
président de la CNL.
Pour 29,6 % des bénéficiaires, les APL ont diminué de 73 euros en moyenne
Pour tenter de calmer les tensions entre locataires et
propriétaires, le gouvernement Borne a promis, dans le même temps, une
revalorisation des (APL), applicable depuis le 1er juillet
– au lieu du 1er octobre – à hauteur de 3,5 % elle
aussi. Bienvenue, cette revalorisation intervient néanmoins après cinq années durant lesquelles le gouvernement n’a eu de cesse de grignoter le pouvoir de solvabilité des APL. D’abord en mettant fin, en 2018, pour trois ans, à
son indexation sur l’IRL (qui fixe les plafonds des augmentations annuelles que
peuvent exiger les propriétaires). Puis, début 2021, avec l’entrée en
vigueur de la « contemporanéisation » des APL : leur montant n’est plus calculé sur les revenus
perçus sur deux ans comme c’était le cas auparavant, mais à partir de la
situation des locataires chaque trimestre. Résultat : pour 29,6 % des bénéficiaires,
les allocations ont diminué de 73 euros en moyenne. Et 6,6 % d’entre eux n’y ont plus eu droit. Dans ces
conditions, la réévaluation annoncée fait à peine figure de rattrapage. Elle
reste inférieure au niveau de l’inflation et ne permettra pas de couvrir la
hausse du coût des logements. Enfin, de nombreux ménages en sont exclus, en
raison des plafonds de ressources très faibles pour en bénéficier.
Pour limiter l’impact de l’inflation, le projet de loi
du gouvernement prévoit également une revalorisation de 4 % du revenu
de solidarité active et des pensions de retraite de base. « Insuffisant encore », estime
le délégué général de la FAP, qui plaidait pour un plafonnement de
l’augmentation des loyers à 1 % pour soutenir les foyers les plus précaires. Il appelle surtout à sortir des logiques de saupoudrage. « Le précédent quinquennat a multiplié
les chèques, c’est utile. Mais ces solutions ne feront que repousser la note
des familles si aucune mesure structurelle n’est prise. Il faut des réponses en
urgence, telles une augmentation de 10 % des minima sociaux
(RSA, minimum vieillesse) et des APL. Comment se fait-il que les
protections sociales, qui ont bien fonctionné pendant cinquante ans, sont aujou rd’hui
en train de décrocher », questionne-t-il.
Et de prévenir qu’à défaut, l’impact combiné de la hausse des loyers et des
autres coûts pourrait entraîner une explosion des impayés, et donc des
expulsions locatives parmi les 27 millions de locataires.

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