Climat Baisse de production hydroélectrique,
rendements inquiétants pour les cultures, économie du tourisme en difficulté...
Dans les Alpes, la diminution de la ressource en eau s’annonce particulièrement
menaçante.
Le lac de Serre-Ponçon, plus grande retenue d’eau artificielle de France, situé dans les Hautes-Alpes, devait atteindre le 30 juin son niveau d’eau optimal, nécessaire pour lancer une saison touristique fortement attendue après deux années de Covid. Mais, à cette date, la cote mesurée affichait déjà un déficit de… 9 mètres. En août, les prévisions annoncent –15 mètres. Pour Philippe Rossello, géographe spécialiste du climat et coordinateur du Grec-Sud (Groupe régional d’experts sur le climat et le changement climatique en région Sud-Paca), la situation est critique. « La machine de la sécheresse est en marche depuis maintenant une dizaine de mois, explique-t-il. En principe, les recharges des nappes phréatiques et des cours d’eau se font au cours de l’automne et de l’hiver, avec la neige et les pluies. Or, depuis septembre, on n’a que des mois déficitaires en termes de précipitations ou, au mieux, conformes à la normale. » Avec des températures maximales de 6 degrés au-dessus des normales, ce mois de juin dans les Alpes ressemble pour le géographe au fameux été caniculaire de 2003. Intimement liés au dérèglement climatique, ces épisodes de sécheresse devraient être plus longs et plus intenses à l’avenir. « La question de l’eau est primordiale et va nécessiter une réflexion approfondie entre l’ensemble des acteurs régionaux et territoriaux pour penser son partage », appuie Philippe Rossello.
1/. Des turbines au ralenti
Artère énergétique majeure, les aménagements d’EDF
Hydro Méditerranée représentent 24 usines hydroélectriques et
16 barrages. Implantés sur les cours d’eau du Verdon, de la Durance, du
Buëch et de la Bléone, ils concentrent 35 % de l’énergie
produite dans la région. Sylvain Miralles, délégué syndical CGT EDF Hydro
Méditerranée, explique : « Historiquement, l’enjeu primordial de la chaîne Durance-Verdon
était la production d’électricité. Mais aujourd’hui cet enjeu est à peu près à
la même hauteur que celui du multi-usage de l’eau. »
EDF a dû faire des choix cette année. Depuis février,
l’entreprise a diminué de 60 % l’activité hydraulique pour assurer l’irrigation agricole, l’apport en eau potable, l’alimentation
des côtes pour le tourisme. Si le manque de production
énergétique n’impacte pas encore les foyers – le nucléaire et autres
productions hydrauliques comblent le déficit –, Sylvain Miralles évoque
un « réseau tendu », en
particulier en période de maintenance des centrales atomiques. Malgré cette
diminution des activités, le problème persiste : « Aujourd’hui, la quantité d’“entrance” dans le lac de Serre-Ponçon
est inférieure à ce que l’on doit délivrer aux agriculteurs », précise
le syndicaliste. Inquiète pour l’avenir de la ressource en eau, la CGT soutient
la sortie de l’électricité du secteur marchand : « On défend l’idée d’un programme progressiste de l’énergie pour
éviter que le producteur d’énergie utilise la ressource en eau pour faire de
l’argent avant tout, alors que le multi-usage doit être une priorité. »
2/. Un secteur de l’agriculture fiévreux
« Ce que nous vivons est douloureux et historique », résume Thomas Raso,
maraîcher et délégué à la commission eau de la Confédération paysanne des
Hautes-Alpes. « Dès la mi-juin, notre réseau collectif d’agriculteurs a décidé de réduire de 50 à 60 % les quantités d’eau prélevées dans la rivière. »
Anticipant même les restrictions de la préfecture, qui
imposent 20 à 40 % de prélèvements en moins selon les départements, les agriculteurs ont dû faire le choix d’abandonner certaines cultures. Avec
des rendements de moissons divisés de moitié, même pour les céréales les plus
adaptées à la sécheresse, l’impact s’annonce majeur pour les agriculteurs, mais
aussi pour les fermes d’élevage. « Elles vont devoir acheter des
céréales pour pallier le manque de stock pour leurs animaux. Mais, étant donné
le contexte de guerre, qui a fait exploser le prix des productions agricoles,
ça va faire très mal », affirme
Thomas Raso.
Pour Yannick Becker, porte-parole de la Confédération
paysanne Paca et maraîcher lui aussi, cette situation relève du « jamais-vu » : « On avait déjà eu des sécheresses assez graves, mais c’est la première fois que j’entends des éleveurs abandonner des pâturages à cause de sources d’eau taries. » Dans
un communiqué publié le 11 juillet, son syndicat sollicite une aide de l’État,
le déblocage de fonds exceptionnels pour cause de « calamités agricoles ». Plus encore, elle défend la
priorité de l’usage agricole face aux activités touristiques : « Manger ou se baigner, le choix est vite fait ! » Thomas Raso l’affirme : « Dans une année exceptionnelle, on ne peut pas être concurrencé par les loisirs. La priorité reste de se nourrir. »
3/. Des activités touristiques
fragilisées
Dans les gorges du Verdon, où l’économie repose
essentiellement sur le tourisme, la sécheresse frappe différemment selon les
endroits. Le lac de Castillon, au nord-est de la vallée, est l’un des plus
touchés. « Je suis en fonction depuis 2008 et je n’ai jamais vu ça », confie
Serge Prato, maire (divers droite) de Saint-André-les-Alpes, village aux abords
du lac. Avec un niveau à – 5 mètres, la baignade est interdite
jusqu’à nouvel ordre. Même si les activités pédestres continuent d’être
autorisées, le manque à gagner est certain pour le village. Cette année, les
prestataires ont préféré s’installer un peu plus loin, à
Saint-Julien-sur-Verdon, où le niveau d’eau est supérieur. Pour Daniel Techy,
président du club nautique de Castillon, les activités nautiques ne seront pas
si impactées que ça. Voile, aviron et kayak ont pu démarrer leur saison lundi
11 juillet. Mais pas sans aménagements : « On a dû construire un escalier de 5 mètres pour que les baigneurs puissent accéder au bassin », explique-t-il.
Au lac de Sainte-Croix, troisième plus grand lac de
France et attraction phare des touristes, le niveau d’eau descend jusqu’à
6 mètres au-dessous de la normale. Les activités de rafting sont d’ores et
déjà interdites. Au cœur du lac, ceux qui ne sont pas touchés par la sécheresse
ne crient pas pour autant victoire : « Pour l’instant, on n’est pas touchés, mais si ça continue de baisser, ce sera le cas », prévient Olivier Lafont, moniteur du centre
nautique de Bauduen.
Chantal Eyméoud, maire (LR) d’Embrun, conseillère
régionale et présidente de la communauté de communes de l’Embrunais, évoque une
situation délicate : « On voit des annulations dans les réservations. C’est difficile de gérer une bonne communication, car il y a quand même de l’eau dans les lacs, mais en même temps il faut être sincère en disant que le
niveau est bas. » Annoncé il y a quelques semaines, un fonds
d’adaptation au changement climatique de 5 millions d’euros devrait être
débloqué en Paca afin d’indemniser les agriculteurs et les acteurs du tourisme.
Canicule vers un lundi record en France ?
Ce lundi 18 juillet 2022 rentrera-t-il dans
l’histoire de France ? Le record de l’indicateur thermique national, soit la température moyenne mesurée sur le
territoire, est fixé à 29,4 °C : établi le 5 août 2003, il a été égalé le 29 juillet 2019. Les
prévisionnistes pensent qu’il pourrait être battu ce lundi, conséquence de la « goutte
froide » présente sur l’Atlantique et qui projette sur l’Europe des courants d’air chaud.
Dimanche, 15 départements (de la façade ouest) ont été placés en
vigilance rouge canicule et 51 en vigilance orange, avec des pointes probables
au-delà des 40 °C. Les conséquences sont déjà palpables sur le parc
nucléaire : une dérogation temporaire, permettant de rejeter des eaux
plus chaudes, vient d’être accordée à une quatrième centrale nucléaire,
celle du Bugey (Ain), après celles de Golfech, du Blayais et de Saint-Alban,
vendredi, pour leur permettre de continuer à fonctionner « à un niveau
minimal de puissance » pendant la canicule. Ces températures ne touchent pas
que la France. Le Royaume-Uni a émis, samedi, sa toute première alerte rouge
pour chaleur extrême.

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