lundi 25 octobre 2021

Disparition. Avec Marcel Bluwal s’éteint l’âge d’or de la télévision française



Grégory Marin

Le documentaire comme la fiction doivent beaucoup à ce réalisateur. Communiste de cœur, Marcel Bluwal a voulu faire de la télévision un outil de réflexion sociale au service du public. Il est mort samedi, à l’âge de 96 ans.

Il a été « un homme essentiel ». Hommage d’une grande actrice, Ariane Ascaride, à un grand réalisateur, Marcel Bluwal, qui a été son professeur au conservatoire supérieur d’art dramatique (et celui de Jean-Pierre Darroussin, ou encore de Catherine Frot). Homme de théâtre, de cinéma et surtout de télévision, il a marqué de son empreinte cette dernière, en réinventant, en plus de soixante ans de carrière, le documentaire et la fiction. Il est décédé « paisiblement » samedi matin à Paris, selon son entourage, à l’âge de 96 ans.

Marcel est né à Paris en 1925, dans une famille de juifs d’origine polonaise. À 11 ans, depuis le quartier populaire du 12e arrondissement, il ressent l’effervescence du Front populaire. À 15, l’entrée des Allemands dans la capitale douche les espoirs de vivre mieux. À 17, Marcel échappe de peu à la rafle du Vél’d’Hiv, avec sa mère, grâce à son professeur de piano qui les cache. Au sortir de la guerre, le jeune homme entre à la télévision, après quatre ans au service cinématographique des armées « où (il a) appris (son) métier de cameraman ». Cette formation et un amour pour le cinéma cultivé depuis son enfance poussent le jeune homme vers un média en plein essor.

Nous sommes en 1949. « C’était l’enfance de la télévision. Le patron des programmes m’a confié un magazine pour les enfants tous les quinze jours », confiait-il à l’Humanité en 2009. Il le tiendra quatre années durant. « Il y avait là des gens qui ont fait la télévision durant quarante ans : Desgraupes, Barma, de Caunes, Tchernia… » Des légendes dont il fut, avec ses camarades Maurice Failevic, Raoul Sangla, Stellio Lorenzi… Dès 1953, il met en scène des pièces dramatiques en direct, bousculant l’interprétation figée des grands auteurs classiques. Son Dom Juan, diffusé en novembre 1965 à une heure de grande écoute, sera suivi sur plus de 7 millions de postes de télévision. Les critiques parleront de « pièce rajeunie et dépoussiérée ».

À droite toute, une série multirécompensée

Marcel n’en était pas à son coup d’essai. En 1960, son film la Surprise avait remporté la palme d’or du film de télévision au Festival de Cannes. C’est le temps des grands bouleversements dans ce qu’on appelle aujourd’hui la « consommation des médias », et Marcel Bluwal va mettre la télé au service du public. Avec Marcel Moussy, il crée Si c’était vous…, la première émission du fait social et sociétal, explorant le malaise de la jeunesse, la précarité, le mal-logement. « L’un des trois ou quatre événements de la télévision française, depuis ses origines », appuyait alors André Bazin dans Radio-cinéma-télévision. Même le Figaro littéraire, sous la plume de Claude Mauriac, en soulignait « la vérité dans la simplicité ». On peut dire que Marcel Bluwal a inventé la télévision sociale, préoccupation qui ne l’abandonnera jamais : « Je traitais tous les conflits en espérant que, pour le public, il en sortirait une exaltation révolutionnaire », confiera-t-il quelques années plus tard.

Sous son influence, la fiction a également été renouvelée. C’est lui qui a lancé, en 1962, le concept de feuilleton, avec L’inspecteur Leclerc enquête, tout d’abord, puis Vidocq en 1967. Jusqu’à ses dernières réalisations, il a brillamment utilisé ce média dont on n’a pas fini d’explorer les ressources. Lorsque, en 2009, après quatorze ans d’absence, il écrit À droite toute, une série sur la montée en puissance du fascisme dans la France des années 1930, il met tout le monde d’accord : fipa d’argent de la meilleure série, fipa d’or pour son interprète Bernard-Pierre Donnadieu, et pour le scénario coécrit avec Jean-Claude Grumberg. Quatre ans plus tard, il tournera encore une fable sociale, les Vieux Calibres, sur quatre retraités qui n’ont pas raccroché les banderoles. Comme lui.

Son credo : informer, cultiver, distraire

Car ses succès ne lui feront jamais oublier où va son cœur. À chaque fois qu’il tourne, il pense au « mineur d’Anzin » pour faire vivre « cette télévision d’auteur que la télévision de formatage a essayé de tuer ». Fidèle, toujours, au programme culturel du Conseil national de la Résistance : « Informer, cultiver, distraire ». Il n’a pas toujours porté la carte du PCF, mais en avait épousé les valeurs dès son entrée à la télévision, où il a fortement contribué à créer le premier syndicat CGT de la branche. Compagnon de route du Parti, il a intégré le comité de soutien de Jacques Duclos pour l’élection de 1969. Il adhère en 1971, reconnaissant aux communistes « une bonne part » de responsabilité dans « la hausse des avantages sociaux ». Il sera également, de 1976 à 1981, rédacteur à l’Humanité Dimanche.

Des divergences l’ont amené à quitter le PCF en 1981, mais il est resté « à gauche, gauche », nous confiait-il en 2009 à la sortie d’ À droite toute : « Je suis resté en colère parce que l’état de la société ne s’est pas amélioré depuis (les années 1930 – NDLR). Sauf pour une minorité. Pour le reste, les gens sont pauvres avec un réfrigérateur, une voiture et la Sécurité sociale qu’ils n’avaient pas avant. » Le secrétaire national du PCF, Fabien Roussel, a salué dimanche la mémoire d’un « réalisateur d’exception au tempérament mémorable », qui ne cédait « ni à la facilité, ni à l’abaissement des débats ».

 

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