Le musée du Luxembourg,
à Paris, propose les œuvres de plus de trente-cinq artistes, pour la plupart
méconnues et tenues au purgatoire.
Il est des expériences édifiantes quand on les mène sur soi-même, comme de
citer, allez, au moins dix femmes peintres de la Renaissance au début du
XXe siècle. Tout bien compté, on y arrive. Ce n’est pas si mal, mais
où sont les autres et d’où vient que le musée du Luxembourg, rien que pour la
fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe en expose trente-cinq. Leurs
noms sont restés dans le purgatoire des âmes oubliées, vouées aux ténèbres de
la mémoire. Alors allons-y, on connaît de cette époque Élisabeth-Louise
Vigée-Le Brun, qui fut la peintre attitrée de Marie-Antoinette. On dit que la
reine respectait tellement son talent qu’elle avait elle-même ramassé un
pinceau qu’elle avait laissé tomber. À dire vrai, elle la servait bien en
sachant habilement atténuer, comme dans son portrait en robe de mousseline (1783),
un modèle de fraîcheur et de grâce, le menton un peu trop prononcé des
Habsbourg, que l’on dirait aujourd’hui « en galoche »…
On connaît un peu aussi Marie-Guillemine Benoist, pour son admirable Portrait
d’une femme noire (1800), au musée du Louvre. Il est remarquable non
seulement parce que le hiératisme serein de la pose s’impose au spectateur,
mais aussi parce qu’on a le sentiment que s’est installé entre la peintre
et son modèle un dialogue de femmes. En fait, les femmes peintres du XVIIIe siècle
excellent dans le portrait. Un critique notera, à propos d’un salon un peu plus
tardif en 1810, qu’on a pu remarquer ceux peints par mesdames Auzou, Benoît,
Capet, Charpentier, Chaudet, Romance, Godefroy, Lorimier, etc. Un autre
critique écrira un peu plus tard qu’en matière de portraits « la
balance est en leur faveur ».
La grande peinture leur était refusée
Sans doute, mais il convient d’ajouter qu’elles n’avaient pas vraiment
d’autre choix que celui d’exceller dans le genre. La grande peinture, pour l’essentiel
la peinture d’histoire ou celle touchant aux grands sujets bibliques et
mythologiques, leur était de fait refusée comme ne correspondant pas au
caractère féminin, mais aussi parce que, à de très rares exceptions près, elles
n’avaient pas accès aux études de nu, par exemple, assez nécessaires dès lors
qu’il s’agissait de représenter des corps en bataille ou toute autre action.
Une grande toile d’Angélique Mongez (340 x 449 cm, 1806),
intitulée Thésée et Pirithoüs purgeant la Terre des brigands, délivrant
deux femmes des mains de leurs ravisseurs, avec chevaux et corps nus ou
presque, fait figure d’exception, même si sont exposées également quelques
scènes de genre regroupant de nombreux personnages pittoresques comme le
Jeu de la main chaude, par Hortense Haudebourt-Lescot, aussi bien que
quelques beaux paysages. Naples, vue du Pausilippe, par
Louise-Joéphine Sarazon de Belmont, est une grande toile baignée de lumière…
Une robe de mousseline qui fait scandale
On comprend, quoi qu’il
en soit, que la plupart d’entre elles se soient concentrées sur les enfants,
les proches. Cela correspond aussi, dans les premières années du
XIXe siècle à une quête de la bourgeoisie qui s’installe sur la scène de
l’histoire en y cherchant son confort. C’en est un peu fini de la grande
peinture de l’époque révolutionnaire et de la rigueur d’un David peignant le
Serment des Horaces. « Que le pinceau, écrit alors l’auteur d’un Essai sur la
dignité des arts, Pierre Jean-Baptiste Chaussard, se repose avec amour sur des
scènes attendrissantes »... On ne trouvera donc pas d’audaces dans le choix des
sujets, mais plutôt dans leur traitement. La robe de mousseline évoquée
plus haut, dont Vigée-Le Brun revêt la reine, fera scandale. Dans un autre
registre, un autoportrait de Constance Mayer (vers 1801) nous interroge tant
cette jolie femme semble accablée par un malheur qu’on ignore, peut-être sa
relation tenue secrète avec le peintre Pierre-Paul Prud’hon, marié et père de
nombreux enfants. On retient aussi le regard direct que nous adresse
Marie-Gabrielle Capet, qui s’est représentée elle-même dans un grand tableau
d’atelier où Adélaïde Labille-Guiard peint un portrait entourée de douze
messieurs et d’une troisième femme. Nous sommes les témoins. M. U.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire