France, que deviens-tu ?
Involution. Nous y voilà, à
cette pseudo-démocratie à l’anglo-saxonne : la relation client remplace un à
un les services publics et tous les rouages de l’éthique républicaine, tandis
que la langue de la gestion comptable et financière supplante désormais les
programmes (déchirés), les confiances (déçues) et les fraternités (brisées).
Tout est donc permis, dans cette France malade, et nous nous demandons ce que
nous avons bien pu faire pour en arriver là. Horrible pensée, celle de croire
que nous n’avons pas perdu une bataille mais la guerre. Régis Debray écrivait
en 2018, dans Bilan de faillite (Gallimard): «On peut
masquer cette déculottée sous un ton grand seigneur, désinvolture blasée,
ironie distante, “au-dessus de ça”. La poésie des ruines. Des simagrées. Tant
d’idéaux jetés à la queue leu leu dans une fosse commune auraient mérité, non
un sourire de faux jeton, mais une salve d’honneur.» Trois ans plus
tard, la situation a non seulement empiré, mais elle se dégrade si vite qu’on
ne sait plus jusqu’où dérivera le climat politico-médiatique. On ne nous avait
pas préparés au culte du «gagnant» et à la pourriture préfascisante qui pollue
tout sur son passage. Jamais, depuis la guerre, certains Français n’avaient à
ce point engendré une logique d’exclusion dont les relents pétainistes nous
ramènent, par un mouvement d’involution, aux années 1930. Le bloc-noteur le
ressasse depuis si longtemps que sa plume tourne à vide dans l’encrier: ne
plaisantons pas avec notre lucidité, elle est notre meilleure protectrice à
l’heure où les bruits de verre brisé de la haine ordinaire agressent la
République en son cœur même. À mesure que monte la menace, la peste brune se
diffuse à la vitesse des marées.
Idéologues. Regardons
froidement la séquence en cours, que nous pouvons nommer: «Le temps de
l’extrême droite.» En quelques semaines, nous avons tout connu. L’appel au
meurtre de militants de gauche, les diatribes de militaires factieux, les mots
de policiers non moins séditieux marchant sur l’Assemblée nationale, les propos
d’égout d’idéologues médiatiques, et même une gifle infligée à Mac Macron au
cri de ralliement des royalistes… France, que deviens-tu? La dédiabolisation de
Fifille-la-voilà et de la fachosphère atteint de tels sommets que, tenez-vous
bien, la gauche est dorénavant présentée comme plus dangereuse que le
Rassemblement national par des « intellectuels » et des élus. On connaît la
vieille formule: «Plutôt Hitler que le Front populaire», slogan d’une droite
extrême soutenue financièrement par le grand patronat de l’époque. Rien
n’aurait changé? Cette semaine, l’écrivain Laurent Binet écrivait ceci sur son
compte Facebook: «Calmons-nous quand même, ça reste une petite baffe.
L’homme l’a méritée, et quant à la fonction présidentielle, pas la peine de la
sacraliser outre mesure. Ironiquement, toutes les réactions qui hurlent au
crime de lèse-majesté ont des accents royalistes finalement assez proches de la
ligne Action française. L’autre ironie est que Macron n’est pas payé de ses
efforts pour draguer l’extrême droite. Encore une leçon que lui et ses amis
enthoveniens n’ont pas su tirer de l’Histoire : à trop vouloir nourrir la bête,
elle finit toujours par vous mordre.» Comme le dit également
l’historien Patrick Boucheron: «Désigner son adversaire revient à
choisir son successeur.» A-t-il tort?
Délices. Alors, comment
briser la tenaille entre les blocs capitaliste et réactionnaire? Nous pensons à
Walter Benjamin: «De tout ce qui jamais advint, rien ne doit être
considéré comme perdu par l’Histoire.» Ce samedi, nous défilerons pour
retrouver l’élan du combat et tenter d’endiguer la fin programmée de notre
démocratie. Face à l’atrophie, rien n’est encore écrit. Sauf ces phrases de
Marguerite Yourcenar: «Agir et penser comme tout le monde n’est jamais
une recommandation ; ce n’est toujours pas une excuse. À chaque époque, il y a
des gens qui ne pensent pas comme tout le monde, c’est-à-dire qui ne pensent
pas comme ceux qui ne pensent pas… Chaque homme a éternellement à choisir, au
cours de sa vie brève, entre l’espoir infatigable et la sage absence
d’espérance, entre les délices du chaos et ceux de la stabilité…» Rien
à ajouter.

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