Incités à se former par
le gouvernement, les agents de l’hôpital public se heurtent à l’austérité quand
il s’agit de financer leur évolution professionnelle… Écœurés, certains songent
à quitter le navire.
« Vous savez que vous nous coûter cher ? » Infirmière à
l’hôpital Saint-Louis, Ania (1) n’en revient toujours pas de l’argument
que lui a renvoyé sa direction quand elle a demandé pourquoi sa promotion
professionnelle de spécialisation en anesthésie ne serait pas financée. Malgré
son succès au concours, la jeune femme s’est retrouvée comparée à un poids
économique. « Le cursus représente un investissement de
18 000 euros, mais la DRH m’a précisé qu’il n’y avait plus d’argent avec
le Covid », déplore la soignante, rappelant qu’elle avait déposé un
dossier de prise en charge en janvier, avant de recevoir une réponse… le
4 mai, soit après les résultats. « Pourtant, à Bichat ou encore
Lariboisière, les hôpitaux qui font partie du même groupe hospitalier, il
manque des infirmières anesthésistes, poursuit-elle. Leur rôle
a été reconnu pendant la crise car elles peuvent intuber les malades. »
Alors que la pénurie de bras reste alarmante à l’hôpital, que l’hémorragie
des personnels exténués se poursuit, beaucoup d’agents déjà en poste et ayant
brillamment obtenu leurs examens se retrouvent sur le carreau. À l’Assistance
publique des hôpitaux de Paris (AP-HP), les syndicats ont dû batailler auprès
de la direction générale pour obtenir quelques avancées. Si la situation est en
voie de régularisation pour les aspirantes infirmières anesthésistes diplômées
d’État (Iade), comme Ania, et que 80 financements supplémentaires ont
été arrachés par la négociation, le compte n’y est pas. Sur 350 personnes,
principalement des aides-soignantes, à avoir réussi les épreuves pour intégrer
un institut de formation en soins infirmiers (Ifsi), 120 sont toujours non
subventionnées.
En surchauffe pendant la première vague, Noémie, aide-soignante à
Saint-Louis, n’a pas apprécié de se voir claquer la porte au nez pour des
motifs douteux. Sur 20 personnes de l’hôpital admises à l’Ifsi, seules
3 ont été prises en charge. « J’ai eu 19/20, mais la direction m’a
expliqué son refus par le fait que, d’après mon dossier administratif, j’avais
eu quatre jours d’absence pour enfant malade, pourtant parfaitement justifiés, raconte-t-elle
au bord des larmes. Je n’avais pas envie de rentrer dans les détails de
ma vie de mère célibataire. On m’a aussi jugée sur le fait que je n’avais pas
mon bac après quinze ans de carrière. Toutes les excuses sont bonnes. J’avais
suivi une préparation au concours pendant six mois, beaucoup travaillé, j’étais
persuadée que les choses allaient se faire naturellement. Pendant le Covid, on
a vu les infirmières au bout du r ouleau, je voulais les aider ! »
Un fonctionnement aberrant
Blessée par cette relégation, avec plusieurs de ses collègues, elle a
interpellé le ministre de la Santé, Olivier Véran, et le directeur général de
l’AP-HP, Martin Hirsch. Courrier resté lettre morte. Corinne Jac, membre du
collectif Inter-Urgences, les a accompagnées dans leurs démarches : « Elles
ont été déstabilisées, soupire-t-elle. Ce dispositif est
pourtant intéressant : les agents en promotion professionnelle doivent ensuite
cinq années de service à l’Assistance publique. De l’autre côté, nous avons des
jeunes diplômés qui ne tiennent pas toujours le choc en arrivant à l’hôpital.
Nous avons encore eu deux démissions en moins d’un mois. »
Pour les recalés, un brouillard entoure ces critères de choix. Il va de
pair avec la décentralisation du financement vers les groupes hospitaliers,
en 2019. Avant, le classement en fonction des notes permettait d’établir
des priorités. Cette année, les groupements hospitaliers se sont principalement
appuyés sur le dossier administratif : le candidat doit fournir un CV, une
lettre de motivation, un projet professionnel, une appréciation de son cadre et
un relevé du nombre de jours d’absence. « Les groupes hospitaliers
organisent des commissions de sélection afin d’établir un classement en
fonction des évaluations des agents et de leur projet professionnel », justifie
la direction générale de l’AP-HP, qui assure que « l’effort de
financement de ces formations a continué d’augmenter, en 2020 et
en 2021 (…). En dehors de l’AP-HP, les mêmes procédures de sélection sont
utilisées, mais elles sont confiées par les hôpitaux à l’Association nationale
pour la formation permanente du personnel hospitalier (ANFH) ».
Pour Rose-May Rousseau, secrétaire générale de l’Usap-CGT, qui se bat
depuis des années pour le maintien d’un haut niveau de promotion
professionnelle qui faisait la réputation de l’Assistance publique, ce fonctionnement
est une aberration : « Il faut revenir à un système centralisé ; là,
les groupes hospitaliers font ce qu’ils veulent. Davantage de budget doit aussi
être alloué par l’agence régionale de santé. 3 500 postes
sont vacants à l’AP-HP, dont 400 d’infirmières. Nous avons donc porté au
siège le dossier de 78 collègues non pris en charge. Nous attendons des
réponses. Il ne faut pas oublier que la promotion professionnelle per met
d’endiguer la fuite du personnel, d’avoir des soignants expérimentés, mais
aussi de rouvrir des lits fermés à cause du sous-effectif. »
Sentiment d’ingratitude
Si des déceptions et injustices se produisent chaque année aux concours,
elles revêtent avec la pandémie un caractère particulier. Ces cas sont en
contradiction avec le discours volontariste du gouvernement lors du Ségur de la
santé incitant les professionnels à se former, en faisant notamment « de
la promotion professionnelle tout au long de la carrière un facteur
d’attractivité et de fidélisation ». Pour Cathy Le Gac,
cosecrétaire générale de SUD santé AP-HP, si l’AP-HP y consacre trois fois plus
d’argent qu’un hôpital classique, « c’est aussi au ministère de la
Santé de prendre ses responsabilités. Nous avons obtenu que plus de personnes
soient prises en charge, mais je comprends que la déception soit forte car
elles ont eu des super notes. Pour cette session, compte tenu de la crise
sanitaire, il y a eu un seul oral et pas d’épreuve écrite ».
Décidée à ne pas laisser passer sa chance, Adeline a fait le grand saut
en 2019. Pour se payer son école d’infirmières, elle a pris une
disponibilité de son hôpital parisien et enchaîne les vacations dans le secteur
privé. « J’ai demandé des financements ailleurs, à l’ANFH, à Pôle
emploi, mais je ne peux prétendre à rien, comme je dépends de l’AP-HP,
conclut-elle. Je suis piégée. Je travaille 8 ou 9 nuits tous les
mois, sauf en période d’examen, pour payer les 6 500 euros annuels du
cursus. Si je peux me le permettre, c’est parce que, à 32 ans, j’habite
encore chez mes parents. J’ai hâte de finir pour souffler physiquement et
moralement. Mais je ne sais pas si j’aurai envie de reprendre un poste dans le
public après ça… »
Ce coup d’arrêt aux évolutions de carrière pourrait accélérer les départs.
En colère, Katia, aide-soignante reçue aux examens avec 17 de moyenne, va
solliciter une rupture conventionnelle. « À 50 ans, j’ai envie
d’évoluer, tranche-t-elle. Je ne vais pas attendre dix ans
pour quelque chose auquel j’ai droit. J’ai postulé ailleurs. Des maisons de
retraite recrutent à côté de chez moi et me proposent des salaires plus élevés
que mes 1 800 euros, revalorisation du Ségur incluse ! Le résultat du
concours est valable trois ans, peut-être qu’un futur employeur me le financera… » Si
la cassure semble définitive avec le service public, c’est que l’ingratitude
face à son sacrifice l’a marquée. « Je me suis portée volontaire pour
aller en service Covid 12 heures par jour. Mais on m’a opposé le fait que
j’avais été notée 1,5 sur 3 dans ma relation avec les patients et les
collègues. Donc, dans ma tête, je suis déjà partie. »
(1) Tous les prénoms ont été changés.

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