Le Covid-19 a touché
plus durement les plus fragiles de notre société. Pour Didier Fassin, titulaire
de la chaire annuelle de santé publique du Collège de France, cette crise a
révélé qu’il est désormais impossible d’ignorer les inégalités.
L’émergence du Covid-19 a engendré des conséquences sanitaires, mais
également politiques et sociales d’ampleur, révélant un fossé meurtrier creusé,
en grande partie avant la crise, par les inégalités. Analyse par
l’anthropologue Didier Fassin.
La France déplore plus de 100 000 morts du Covid. Qu’est-ce que cela
dit de notre gestion de l’épidémie ?
Didier Fassin : Les pouvoirs publics n’étaient pas préparés à cet évènement,
pourtant annoncé depuis des années par les experts, et une fois le virus entré
sur le territoire, ils n’ont pas su y faire face. La France n’est pas seule
dans ce cas, et hormis l’Asie de l’Est, qui avait déjà été confrontée à de
semblables menaces, quelques pays insulaires, comme l’Australie et la Nouvelle-
Zélande, et surtout l’Allemagne, qui continue d’avoir un taux de mortalité deux
fois plus faible que nous, bien peu ont su gérer la pandémie.
Nos 100000 morts sont pour partie la conséquence de la faillite de
notre dispositif de santé publique et des restrictions en matière de soins
hospitaliers. D’un côté, la production de tests, le dépistage des cas,
l’isolement des malades, la recherche des contacts, le contrôle aux frontières,
la protection des métiers exposés… tout ce qui devait ralentir la progression
de l’infection, a été très tardif. De l’autre, la réduction des lits, en
particulier de réanimation, et les économies de personnels, alors que la
population âgée augmente, tout ce pour quoi médecins et paramédicaux
protestaient depuis des mois, allant jusqu’à faire grève, a eu des conséquences
significatives sur les décès. Face à ce double échec, le gouvernement français
a commis deux erreurs graves. D’abord, au lieu de reconnaître des
insuffisances, il a multiplié les contrevérités : ainsi, alors que l’absence de
masques était due au fait que le ministère de la Santé n’en avait pas renouvelé
le stock, les autorités ont voulu faire croire qu’ils étaient inutiles.
Ensuite, au lieu d’admettre des lacunes, il en a fait porter la responsabilité
à la population : l’accusant de ne pas respecter les mesures de confinement au
début, et de protection ensuite, il a répondu à ses propres erreurs par la culpabilisation
et la répression.
Les populations qui subissent le plus fortement des inégalités figurent
aussi parmi les plus touchées par le virus… Cela signifie-t-il que toutes les
vies ne sont pas protégées de manière égale face au virus ?
Didier Fassin : Ce n’est pas surprenant. Ce qui l’est, en revanche,
c’est que les inégalités face à la pandémie ont révélé la profondeur des
inégalités devant la vie que notre société s’évertuait à ignorer. On s’est
rendu compte, en France comme aux États-Unis et en Grande-Bretagne, que les
classes populaires, les minorités ethno-raciales et les personnes étrangères
étaient beaucoup plus souvent contaminées et mouraient beaucoup plus souvent
que la moyenne. On a pu rattacher ces écarts à la densité des logements, aux emplois
plus exposants, aux modes de transport plus propices à la contamination, mais
aussi à la plus grande fréquence des pathologies sous-jacentes. Ce qu’on avait
méconnu pendant des décennies, à savoir le fait qu’en France les 5 % les
plus modestes vivent treize ans de moins, en moyenne, que les 5 % les plus
riches, est soudain devenu une réalité qu’il n’était plus possible de nier.
Vous avez mené une recherche sur les inégalités révélées par la pandémie au
sein de différentes populations incarcérées. Quelles observations avez-vous pu
en tirer ?
Didier Fassin : Il est paradoxal, alors qu’on demande à la population
de se confiner pour se protéger du virus, que le confinement devienne, au
contraire, un facteur de risque pour certains groupes, au premier rang desquels
les détenus et les retenus. Fortement aiguillonné par le Défenseur des droits,
la Contrôleure des lieux de privation de liberté, des associations, des avocats
et des intellectuels, le gouvernement l’a compris pour les détenus, mais pas
pour les retenus. Lors du premier confinement, en trois mois, la population
carcérale a diminué de près de 20 %, ce qui ne s’était pas produit depuis
plusieurs décennies. D’un côté, les tribunaux fonctionnaient au ralenti et les
juges ne condamnaient presque plus. De l’autre, le ministère avait ordonné des
libérations anticipées, souvent avec bracelet électronique, pour des détenus en
fin de peine. Cette situation, dont les directeurs et les personnels
pénitentiaires se sont réjouis, montrait que l’inflation carcérale qui se
poursuit depuis soixante ans n’avait pas de raison d’être. Malheureusement, dès
la fin du confinement, les magistrats ont retrouvé leurs réflexes des peines
d’emprisonnement, et alors même que l’épidémie continue, ce sont, chaque mois,
un millier de nouveaux prisonniers qui remplissent les prisons, parmi lesquels
plus du tiers sont en détention préventive, attendant leur jugement. La leçon
n’a donc pas été retenue par les juges. Elle ne l’est évidemment pas par le
gouvernement, et notamment par l’actuel garde des Sceaux, dont le projet de loi
va mécaniquement encore accroître le nombre de prisonniers. Dans les centres de
rétention, où sont enfermés des étrangers en situation irrégulière en attente
de leur éloignement du territoire, le gouvernement, à l’inverse, n’a pas voulu
entendre les requêtes multiples de la société civile. S’il a réduit, lors du
premier confinement, le nombre de retenus, il a refusé de fermer provisoirement
des centres dont le maintien était à la fois absurde et dangereux. Absurde, car
les avions ne volaient plus et, de toute façon, les pays d’origine
n’acceptaient plus leurs ressortissants expulsés. Dangereux, car il n’y a pas
d’isolement dans ces centres, les retenus sont libres d’y circuler, les
conditions d’hygiène y sont très frustes. Du reste, dès la fin du premier
confinement, le nombre de retenus a rapidement augmenté. En signe de
protestation, certains ont fait des grèves de la faim, d’autres se sont mutilés
ou ont tenté de se suicider. Vérité de notre temps : certaines vies, on le
voit, n’ont pas la même valeur que les autres. On n’est pas prêt à les protéger
de la même façon.
La pandémie a rendu très difficile l’accompagnement de proches malades,
comme la possibilité de se réunir pour honorer ses morts. Avec quelles conséquences
selon vous ?
Didier Fassin : Pour protéger la vie physique des personnes âgées, on
les a privées de ce qui demeure de leur vie sociale et affective, de ce qui
donne encore sens à leur existence, de leurs relations avec leurs proches. Pour
celles qui n’ont pas survécu, elles n’auront pas vu leur famille avant de
mourir, elles n’auront pas reçu les derniers hommages normalement rendus aux
défunts en souvenir de ce que fut leur vie. C’est une rupture anthropologique
considérable pour une société en temps de paix et une douleur durable pour
celles et ceux qui restent.
Le nombre de décès est quantifiable, mais quels sont les aspects de cette
crise qu’on ne peut pas, ou qu’on peut plus difficilement, mesurer et qui sont
donc moins visibles ?
Didier Fassin : Nous sommes informés au jour le jour, avec plus ou
moins de justesse et plus ou moins d’honnêteté en fonction des décisions que
les autorités veulent justifier, du nombre de nouvelles infections, d’entrées à
l’hôpital, de malades en réanimation et de décès. Mais, dans les mois et les
années qui viennent, deux phénomènes vont se produire, qui sont la conséquence
de la crise sociale et dont nous n’aurons que des échos lointains. Pour le
premier, on peut parler de vies perdues, c’est-à-dire de décès en surnombre
liés aux suicides, aux toxicomanies, aux complications de l’alcoolisme, aux
maladies cardio-vasculaires, qui vont produire une mortalité en excès, telle
qu’elle a déjà été mesurée dans des crises économiques antérieures. Ce sont des
dizaines de milliers de morts en plus, qui ne seront relevées que par les
démographes et les épidémiologistes avec le recul du temps. Aux États-Unis, le
prix Nobel d’économie Angus Deaton parle de morts de désespoir. Le second de
ces phénomènes sera plus invisible encore. Ce sont les vies abîmées. Il
concerne les personnes ayant perdu leur emploi, leur commerce, leur petite
entreprise, toutes celles qui, notamment parmi les minorités ethno-raciales et
au bas de l’échelle sociale, là où le chômage et la précarité sévissent plus
durement, verront leur existence se dégrader, le regard des autres les
rabaisser, leurs proches s’éloigner d’eux, leur image se dévaloriser à leurs
propres yeux. Cette disqualification sociale, pour laquelle le philosophe Axel
Honneth parle de blessure morale, ne sera pas sans effet néfaste non plus sur
la génération suivante. Mais de ces vies perdues ou abîmées, nous n’entendrons
guère parler.
Quelles sont les principales leçons à tirer de cette crise ?
Didier Fassin : Elles
sont de plusieurs natures. D’abord, sur le plan technique, il importe de
renforcer le dispositif de santé publique du pays. Notre faiblesse en la
matière est connue et dénoncée de longue date, mais on en voit aujourd’hui le
prix à payer. Le gouvernement s’est entouré d’excellents experts dans les
domaines de la biologie, de la modélisation, même des sciences sociales, mais
il n’a pas su s’appuyer sur une structure de santé publique, comme cela a été
le cas dans d’autres pays, et ce malgré les efforts de certaines agences régionales
de santé. Ensuite, sur le plan politique, il faut que les pouvoirs publics
renoncent à la rhétorique guerrière, aux rodomontades, aux mensonges, au
paternalisme et à l’inversion de la charge de la responsabilité sur les
victimes. Plus d’honnêteté et de transparence permettrait non seulement de
mieux répondre à de tels défis sanitaires, mais aussi de restaurer la confiance
dans les dirigeants et l’autorité du politique, que la gestion de la pandémie a
encore altérées. Enfin, sur le plan économique et social, il est nécessaire de
mettre fin à une conception de la santé uniquement en termes de dépenses, et de
commencer à la penser du point de vue des biens communs. Cela suppose d’arrêter
les restrictions budgétaires pour les hôpitaux publics avec les réductions de
personnels, les fermetures de lits et les transferts vers le privé qu’elles
entraînent. Le modèle néolibéral a montré ses limites, y compris à ses
défenseurs les plus farouches. La lutte contre les inégalités sociales devrait
devenir la priorité.

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