Plus d’un an après le
début de la crise sanitaire, qui les a fragilisés, les artistes-auteurs sont toujours
sans véritable statut. Malgré les aides de l’État, auxquelles tous n’ont pas
accès, ils s’inquiètent pour leur avenir à court et moyen terme. ENQUÊTE.
Imaginons un instant le paysage culturel sans les écrivains, plasticiens,
compositeurs, scénaristes, illustrateurs, chorégraphes et tant d’autres.
Maillons essentiels, ils sont bien souvent invisibles et peinent à faire valoir
leurs droits. Depuis le début de la crise sanitaire et plus d’un an après la
publication du rapport Racine « L’auteur et l’acte de création », leur situation,
structurellement précaire, s’est encore aggravée.
« Non essentiel »
« Nous sommes un angle mort de la culture », résume Métie Navajo,
autrice dramatique et artiste associée au théâtre Jean-Vilar, à
Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne). « Pendant le premier confinement, il y
a eu ce débat sur l’essentiel et le non-essentiel. Nous, les écrivains, faisons
partie du non essentiel », déplore Éric Pessan.
Nous avons du mal
à savoir comment nous allons être traités, aidés, je me sens lessivé. ÉRIC PESSAN
Auteur en littérature générale, en jeunesse et pour le théâtre, il a perdu
près de 50 % de ses revenus : « Je gagne davantage avec les interventions
qu’avec mes droits d’auteur. En mars et avril, je devais faire tenir dix mois
d’interventions repoussées à cause de la pandémie, mais tout a été annulé. Nous
avons du mal à savoir comment nous allons être traités, aidés, je me sens
lessivé », explique-t-il de Reims, où il devait faire une tournée des
lycées, stoppée par le troisième confinement.
Depuis un an, les rencontres et ateliers en milieu scolaire et les
signatures d’auteurs en librairie sont à l’arrêt. Ce printemps, plusieurs gros
salons du livre, dont Livre Paris, sont annulés pour la deuxième
année consécutive. Un manque à gagner important pour de nombreux auteurs,
notamment en jeunesse, qui tirent une grande partie de leurs ressources de ces
activités de médiation.
Ni salariés ni intermittents
Mesurer l’impact de la crise sanitaire sur les artistes-auteurs est
un véritable casse-tête, en raison de la diversité de leurs situations, de
l’irrégularité de leurs revenus et de la disparité de leurs régimes sociaux et
fiscaux. Ni salariés ni intermittents du spectacle, ils n’ont pas droit
au chômage, souffrent d’une méconnaissance de leur statut et
doivent se débattre dans une jungle administrative.
Les droits d’auteur étant versés avec un an de décalage,
les conséquences de la baisse seront répercutées sur les prochaines années.
Comme les travailleurs indépendants, certains artistes-auteurs ont pu
bénéficier du Fonds de solidarité. Pour l’année 2020,
22 000 demandes d’aides ont été déposées et 130 millions
d’euros versés entre mai et décembre.
On ne prend pas en
compte l’irrégularité et quelqu’un qui perd 40 % de ses revenus n’a droit
à rien. PATRICE LOCMANT Directeur de
la SGDL
Pour ceux qui n’y sont pas éligibles, ce dispositif national a été complété
par des fonds sectoriels qui seront « réabondés » cette année à hauteur
de 22 millions d’euros : 10 millions pour la musique,
5 millions pour le théâtre, 5 millions pour les arts visuels,
1 million pour le livre et 1 million pour le cinéma.
« 40 000 auteurs ont reçu une aide par l’un ou l’autre de ces fonds. Pour
2021, tous les auteurs auront accès au Fonds de solidarité national, à
condition de pouvoir justifier d’une baisse de 50 % de leurs revenus par
rapport à 2019. Mais on ne prend pas en compte l’irrégularité et quelqu’un qui
perd 40 % de ses revenus n’a droit à rien », précise Patrice
Locmant, directeur général de la Société des gens de lettres (SGDL).
Généralisation de l’auto-entrepreneuriat
Les aides de l’État ont permis à certains de sortir la tête de
l’eau : « Le Fonds de solidarité m’a sauvé mais j’ai fait le maximum
pour le demander le moins souvent possible. Mais ce n’est pas la panacée, on y
a accès à condition d’avoir un numéro de Siret, ce qui fait de nous des
autoentrepreneurs », constate Éric Pessan.
Mais, pour beaucoup, les prochains mois s’annoncent catastrophiques : « Ceux,
nombreux, qui travaillent à la fois pour la radio, le spectacle vivant et
l’audiovisuel ne sont éligibles à aucun fonds », témoigne Vincent
Dheygre, président des Écrivains associés du théâtre, qui ont, avec les
états généraux des écrivaines et écrivains de théâtre, établi une charte des
rémunérations.
« À partir du 31 août, je n’aurai plus rien »
Claire Barrabès, comédienne et autrice, partage cette inquiétude : « J’ai
bénéficié, en tant que comédienne, de l’année blanche pour les intermittents et
j’ai gagné un peu d’argent avec des commandes d’écriture. Mais, à partir du
31 août, je n’aurai plus rien. Je devais commencer les répétitions d’un
projet d’écriture qui m’a demandé cinq ans de travail non rémunéré. Ceux qui
vivent de leur plume sont très rares. Je me sens accomplie en faisant plusieurs
choses mais c’est aussi une question de survie. »
En raison de la fermeture des théâtres, les auteurs dramatiques
ont particulièrement souffert. Si les représentations non jouées sont payées
aux compagnies, aucune compensation n’est prévue pour les auteurs, qui sont
souvent à l’origine d’un spectacle.
Paupérisation croissante
« Les versements de droits d’auteur sont soumis à la représentation et
aucune ligne budgétaire ne nous est consacrée dans les productions. Le Fonds de
solidarité ne fonctionne que si on peut justifier des revenus conséquents, ce
qui est impossible quand on commence. C’est l’émergence qui est sacrifiée », explique Samuel
Gallet, auteur au sein de la compagnie Eskandar et enseignant à l’Ensatt
(École nationale supérieure des arts et techniques du théatre).
Tous citent le rapport Racine « L’auteur et l’acte de
création », remis en janvier 2020 au ministère de la Culture, qui
s’alarmait de la paupérisation croissante des auteurs et préconisait
23 mesures, pour améliorer leur situation. Le 29 janvier dernier, un
an après sa parution, 700 artistes-auteurs appelaient à boycotter le festival
d’Angoulême pour protester contre l’immobilisme du gouvernement.
Questions prioritaires
Début mars, dans une tribune parue dans Télérama, 1 700 auteurs
interpellaient la ministre Roselyne Bachelot, lui reprochant
d’enterrer le rapport Racine. Le 25 mars, le ministère dévoilait aux
représentants d’organisations professionnelles d’auteurs et d’organismes de
gestion collective son programme de travail pour 2021-2022.
Un communiqué, signé notamment par la
SGDL, la SACD, le Conseil permanent des écrivains, saluait des « mesures
nécessaires et encourageantes » et appelait à mettre en œuvre « au
plus vite » les questions prioritaires : la réforme du recouvrement des
cotisations sociales par l’Urssaf, la discussion d’un meilleur partage
de la valeur entre auteurs et diffuseurs, la simplification du statut
fiscal et social des auteurs, le renforcement des aides
publiques aux auteurs « dans tous les secteurs ».
Il faudrait davantage
d’auteurs associés dans les théâtres pour mener des actions sur un temps
long. MÉTIE NAVAJO
Plus profondément, la crise sanitaire révèle les
dysfonctionnements d’un modèle qui rejette l’auteur à la périphérie et se focalise
sur quelques succès au détriment de la diversité. Pour lutter
contre l’isolement, les auteurs échangent, réfléchissent ensemble à des
solutions : « Il faudrait davantage d’auteurs associés dans les
théâtres pour mener des actions sur un temps long, avec une vraie partie dédiée
à la création », propose Métie Navajo.
« Sismographes de la société »
« L’écriture existe-t-elle pour une boîte noire ou pour un territoire ? Que
signifie aller jouer dehors ? Ma génération n’a pas connu les années fastes en matière
de subventions, nos questionnements se sont construits autrement », ajoute Claire
Barrabès.
La réflexion sur
la rémunération et le statut social des
auteurs est profondément liée aux questions artistiques : « Qu’est-ce
qu’une société qui passe à côté de sa littérature et de ses artistes ? Nous
formons un écosystème très riche, nous écrivons pour des gens, pour des
acteurs. Il y a une vraie vitalité et une urgence de l’écriture contemporaine à
se colleter au monde, à ses violences, à ses remous. Nous sommes les
sismographes de la société », conclut Samuel Gallet, appelant de ses
vœux une politique culturelle ambitieuse.

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