La France devient le
huitième pays à franchir cette barre symbolique. Un chiffre qui n’aurait pas
été atteint aussi vite sans certaines décisions politiques prises sans débats
ni consultations par Emmanuel Macron, comme le choix de ne pas reconfiner, fin
janvier malgré les alertes.
Cent mille morts. À peine plus d’un an après l’apparition du coronavirus
Sars-Cov-2, la France comptera ces prochaines heures 100 000 victimes du
Covid-19. Un chiffre énorme, qui rappelle que cette épidémie est la plus grande
catastrophe sanitaire qu’ait connue le pays depuis cent ans et que son ampleur
ne doit pas être minimisée. Pourtant, une forme d’accoutumance semble s’être
installée dans la population vis-à-vis de ces chiffres. En mars 2020, les
Français avaient les yeux rivés sur les courbes de l’épidémie et les
conférences de presse qui, chaque jour, listaient le nombre de morts.
Désormais, ces bilans quotidiens n’existent plus et la sidération semble s’être
dissipée malgré une situation aussi préoccupante. « C’est l’équivalent
d’un avion qui s’écrase chaque jour, mais tout le monde y est
indifférent », déplore l’épidémiologiste Catherine Hill. Les morts
sont aujourd’hui invisibilisés – comme par ailleurs les nombreuses victimes
collatérales de cette crise. « Comme dans une guerre, les victimes du
Covid s’inscrivent dans le temps long. Elles perdent leur individualité au
profit de chiffres désincarnés, donc l’impact, la gravité, est également
diminué », analyse le sociologue Olivier Borraz, directeur de
recherches au CNRS. Ce sont les annonces de nouvelles restrictions ou
d’allégement des mesures qui focalisent maintenant l’attention des médias et
des citoyens, plus le nombre de malades ou de victimes.
Un président qui décide seul
Pourtant, la France devient bien le huitième pays à atteindre la barre des
100 000 morts. Il est d’ailleurs frappant de constater que presque toutes
ces nations, du Brésil aux États-Unis en passant par la Grande-Bretagne, ont à
un moment donné fait le choix de laisser l’épidémie monter, pour éviter le
confinement et ses conséquences économiques, sociales, et aussi sanitaires – en
termes de santé mentale notamment. « Mais justement, ce qui est
problématique en France, c’est que cet arbitrage ait été pris par un seul
homme, sans consultations des parlementaires, sans débat national, déplore
le député communiste Pierre Dharréville. Le choix de placer ou non
l’urgence sanitaire en priorité absolue est éminemment important, il nécessite
des échanges profonds, qui prennent en compte l’ensemble des paramètres, des
besoins, pour prendre à l’arrivée la décision la plus juste et la plus
protectrice des citoyens. »
En matière sanitaire, Emmanuel Macron paraît être le seul capitaine à bord.
Alors qu’il consulte le conseil scientifique et les quelque 35 000 maires
de France pour trancher la question du report des élections régionales, le
président de la République décide seul, fin janvier, de ne pas confiner
strictement l’Hexagone comme le réclamaient le conseil scientifique et de très
nombreux soignants. Pourtant, les prédictions épidémiologiques
anticipaientalors le pire pour le printemps, avec des taux de remplissage en
réanimation proches de ceux de la première vague. C’est la saturation que nous
connaissons aujourd’hui. « Il est clair que ce choix a eu de grandes
conséquences sur la mortalité, c’est implacable », constate Catherine
Hill, qui considère qu’ « à vouloir sauver à la fois l’économie et la
santé, la France a perdu sur les deux tableaux ».
Autoritarisme et contradictions
Malgré les morts, Emmanuel Macron s’est targué d’avoir choisi cette
stratégie : « Là où beaucoup de nos voisins ont décidé de confiner,
nous avons, par ces choix collectifs que nous avons faits, gagné des jours
précieux de liberté », a-t-il osé lors de son allocution du
31 mars, qui annonçait un durcissement des mesures et la fermeture des
écoles pour trois semaines. Pour plusieurs collectifs de médecins, le président
de la République aurait dû, au minimum, exposer fin janvier les conséquences
d’un non-reconfinement. Sur le plan économique et social, et sur celui des
victimes : « C’est-à-dire d’avoir décidé sciemment que le nombre de
morts du Covid-19 allait considérablement augmenter en mars et avril,
considère le collectif C17. Le gouvernement doit assumer clairement les
conséquences sanitaires de ses choix. »
Bien sûr, l’exécutif n’aurait pu éviter ni la pandémie, ni un nombre
important de morts. Mais, pris au cœur d’injonctions contradictoires, Emmanuel
Macron a sans cesse choisi seul au mépris de la démocratie. Une gestion non
autoritaire du pouvoir aurait par ailleurs pu permettre d’éviter de nombreux
couacs, qui n’ont fait qu’aggraver cette crise : pénurie de masques et de
tests, absence de stratégie de dépistage massif, impréparation des hôpitaux
lors des deuxième et troisième vagues, lenteur sur la stratégie
vaccinale… « Le gouvernement ne veut retenir aucune leçon de cette
crise », résume Pierre Dharréville, qui déplore également une absence
de solutions apportées aux quartiers populaires, souvent les plus durement
touchés mais les moins vaccinés.
Inégalité sociale face à la maladie
S’il est encore tôt pour
définir précisément la sociologie des 100 000 morts français du Covid-19,
plusieurs études témoignent déjà de cette inégalité sociale face à la maladie,
et vis-à-vis du respect des gestes sanitaires. En mars, l’étude EpiCov de
l’Inserm montrait que les 10 % de Français les plus aisés étaient deux
fois plus contaminés que la moyenne, notamment car « plus on monte en
catégorie sociale, plus les relations sociales restent nombreuses », malgré
les restrictions. Les riches seraient davantage contaminés et pourtant, selon
l’Insee, ce sont les plus pauvres qui meurent principalement du Covid-19. En
étudiant la surmortalité sur les deux premiers trimestres de 2020, l’institut a
constaté qu’elle était bien plus élevée dans les milieux plus
défavorisés. « C’est dans les quartiers bourgeois que la
surmortalité est la plus faible. Et c’est dans les quartiers jeunes,
défavorisés, avec des logements plus étroits et surpeuplés, que l’on meurt le
plus par le Covid », explique Guy Burgel, professeur de géographie
urbaine à l’université Paris-Nanterre. L’épidémie révèle ainsi une très grave
inégalité d’accès aux soins et à une bonne santé. Les leçons à tirer de cette
crise sont donc nombreuses. En commençant par rétablir une gestion démocratique
de la crise, pour que ce terrible bilan sanitaire cesse au plus vite de
s’accroître.
Pour l’inserm, le cap des 100 000 morts a été franchi depuis des semaines
Si on en croit le Centre d’épidémiologie
sur les causes médicales de décès, une structure placée sous l’égide de
l’Inserm, le cap des 100 000 décès dus au Covid en France n’a pas été dépassé
ces dernières heures mais depuis bien plus longtemps, au moins des semaines. En
cause, la sous-estimation du nombre de morts par l’agence Santé publique France
(SPF), donc la fiabilité des données rendues publiques chaque jour. Sur la
période de mars à décembre 2020, SPF a ainsi comptabilisé 64 632 décès
(environ deux tiers dans les hôpitaux et un tiers dans les Ehpad), quand
l’organisme de l’Inserm relevait, lui, avec plus de recul, mais sur la même
période, 75 732 certificats de décès liés au Covid. Pour le démographe et
épidémiologiste Jean-Marie Robine, interrogé par le Monde, le comptage des
morts du Covid est « une usine à gaz » qui comporte « plusieurs angles morts »
comme les décès « à domicile », mal pris en compte. Depuis la canicule de 2003,
il plaide, en vain, pour la mise en place de certificats de décès électroniques
qui permettraient d’« assurer une surveillance exhaustive et réactive de la
mortalité ».

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