Le poète, auteur
du Château de Cène, du Livre de l’oubli et
de la Chute des temps, est mort le 13 avril à l’âge de 90
ans. Il laisse une œuvre immense, personnelle et fondatrice.
« On a pris l’habitude de faire consommer aux poètes leur propre mort. » Cette phrase,
Bernard Noël l’a dite devant une assistance médusée à la Fête de
l’Humanité, lors d’une soirée à l’occasion du centenaire de Paul Éluard.
Bien entendu, il ne s’en est pas tenu là, mais déclarer cela, qui était
glaçant, c’était d’abord une manière de s’insurger contre la « superstition
décimale » et les hommages convenus. Surtout, de rappeler ce que ça
fait de parler d’un mort. « Qu’est-ce qu’un mort ? Un personnage
imaginaire et cependant emprunté à la réalité ; quelqu’un qui a quitté
l’existence pour devenir un être ; en somme, l’analogue de ce qui constitue un
mot », écrivait-il en 1975 dans Treize Cases du jeu. Les
poètes « périssent une deuxième fois dans leur existence » « pour faire
émerger une présence textuelle ». Ce sort de « mort-mot », que
Bernard Noël avait défini avec une sidérante clairvoyance, est aujourd’hui,
disons-le avec émotion, le sien.
Bernard Noël s’est donc « effacé » ce 13 avril. Il était né le
19 novembre 1930, à Sainte-Geneviève-sur-Argence, dans l’Aveyron. Après le
lycée, il fait des études de journalisme à Paris. Il publie en 1955 une
plaquette de poésie les Yeux chimères (Caractères), puis, en
1958, Extraits du corps (Minuit), ouvrage qui lui vaut une
première notoriété. Elle est suivie de dix années de silence volontaire,
pendant lesquelles il vit de la rédaction de notices d’encyclopédie. Il en sort
en 1967 avec la Face de silence, qui reçoit le prix Antonin
Artaud.
L’origine charnelle de la pensée
Mais c’est en 1969, le Château de Cène, publié sous le
pseudonyme d’Urbain d’Orlhac, puis sous son nom en 1971, qui lui vaudra une
célébrité amère. Ce roman à l’érotisme violent est écrit en une langue qu’on a
comparée à celle de Nerval, et détourne Rimbaud en un « long et
raisonné dérèglement de la réalité ». Inculpé d’« outrage aux bonnes
mœurs », Bernard Noël est condamné à une forte amende, mais les faits font
partie de ceux qui sont amnistiés au début de mandat de Giscard d’Estaing. Le
roman est à nouveau publié en 1975, avec une préface fondatrice, l’Outrage
aux mots. Plus qu’un texte de révolte contre la « censure », il
revient sur l’origine charnelle de la pensée, sur son « incarnation », posant
la question de l’ « oppression » au plus haut niveau.
Bernard Noël n’a pas découvert les luttes en 1968. Pendant la guerre
d’Algérie, il fait partie du réseau Curiel d’aide au FLN. Il est incarcéré en
1961, puis relâché faute de preuves. En 1968, il commence un dictionnaire de la
Commune, publié en 1971. On le retrouvera solidaire des Palestiniens avec
Mahmoud Darwich, soutenant le bateau pour Gaza et défendant le poète
palestinien condamné à mort Ashraf Fayad. Ses prises de position publiques,
notamment pour la défense de la culture, sont nombreuses.
Bernard Noël laisse une
œuvre considérable, dont la bibliographie à elle seule excéderait les
dimensions de cet article. Romans, essais, critiques d’art et livres
d’artistes, elle couvre tous les domaines, Sa poésie, couvrant plus d’un
demi-siècle, a obtenu les plus hautes récompenses. Malgré les nombreuses études
qu’elle a suscitées, elle ne se laisse pas définir aisément. On y retrouve
cependant, entre une écriture tendue et épurée et un discours à la respiration
plus ample, la volonté de dire, face au monde qui terrifie ou émerveille,
l’impossibilité d’écrire et de ne pas écrire « la chair du silence ».

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