Se replonger dans le
passé, riches des questions soulevées dans le présent : c’est la démarche sociohistorique
mise en œuvre par trois chercheuses, autrices de Ne nous libérez pas, on s’en
charge. Une histoire des féminismes de 1789 à nos jours (1). Entretien.
FLORENCE ROCHEFORT MICHELLE
ZANCARINI- FOURNEL BIBIA PAVARD Historienne au CNRS Historienne
à l’université Lyon-I Historienne à l’université Paris-II
Vote des femmes au début du XXe siècle, égalité des salaires dans
l’entre-deux-guerres, violences sexuelles dans les années 1970 : les mouvements
féministes se sont-ils concentrés sur certaines questions suivant les époques,
et se mêleraient-ils aujourd’hui ?
FLORENCE ROCHEFORT : Il y a des
questions prioritaires qui permettent de rassembler des forces politiques.
Souvent, elles font a posteriori écran à la diversité et à la richesse des questionnements,
notamment en termes de genre, de sexualité ou du corps. Mais le « s » de
féminismes n’a pas empêché des points communs minimaux et des actions communes.
Un mouvement dynamique collectif autour d’une revendication peut fonctionner.
Cela ne doit pas effacer les questions posées autour de l’éducation, du
travail, du corps, des rapports conjugaux, de la santé, de la sexualité… Ainsi,
les féministes ont très tôt dénoncé la violence conjugale, le viol conjugal,
l’impunité des maris qui battent leurs femmes ou même qui les tuent lors
d’« adultères », pris en flagrant délit, au domicile conjugal. Ces questions
étaient fondamentales, même si, dans la dynamique politique, ce sont les droits
civils, puis les droits politiques, puis l’avortement, la contraception, la
violence, qui ont dominé tour à tour la scène de la mobilisation collective.
Aujourd’hui, nos étudiantes et étudiants ont une vision un peu caricaturale des
féminismes du XIXe siècle et du début du XXe, qui n’auraient réclamé que
l’égalité des droits. Or, il faut saisir dans la démarche et les discours
féministes l’ampleur de la subversion de genre qui est fondamentale, même sous
la Révolution française.
Michelle Zancarini-Fournel : Il n’y a pas un seul mouvement féministe.
Il y a des féministes, des mouvements féministes, qui ne partagent pas toujours
les mêmes revendications. Nous pouvons trouver au même moment, dans la même
période, des revendications très différentes. Par exemple, à la fin du
XIXe siècle, certaines protègent la maternité, sont pour la protection
sociale, alors que d’autres revendiquent le droit au travail pour toutes et de
façon libre, sans protection spécifique en tant que mère. Il n’y a pas d’unité
des féminismes, qui changent selon les périodes.
On a souvent critiqué l’origine sociale des militantes féministes, les
caricaturant en « femmes blanches bourgeoises ». Or, vous évoquez dans votre
livre le rôle des femmes dans la Commune, la négritude au féminin, les
féministes antillaises après 1945, la multiplicité des origines sociales dans
le mouvement des années 1970. Pourquoi cette image reste-t-elle ?
FLORENCE ROCHEFORT : L’histoire du
féminisme doit toujours être rapportée à une perception biaisée de son
discours, avec des forces d’opposition, d’obstruction, qui vont de l’extrême
droite à l’extrême gauche. Il existe toujours des alliés, mais ceux-ci sont des
dissidents de leur propre famille de pensée ou d’appartenance politique. Nous
insistons sur le « s » de féminismes et déconstruisons la formule de
« féminisme bourgeois », forgée pour dénigrer toute action autonome. Ce qui
n’empêche qu’il existe des bourgeoises féministes évidemment. Les oppositions
internes sont fortes et la réduction du pluralisme à une seule voie possible,
ou à un seul type d’expression revient à nier la légitimité de certains
courants. Bien sûr, ces divisions ne sont pas propres aux féminismes, mais la
diversité constitutive et l’ampleur des champs d’intérêt, de la politisation du
privé à l’antisexisme dans tous les domaines, rendent les oppositions plus
fréquentes.
Michelle Zancarini-Fournel : Ce sont des mots d’ordre qui ont été
portés d’abord par des syndicalistes, par certains membres de l’Association
internationale des travailleurs, par le Parti socialiste avant 1914, et le PCF
après. C’était une manière de dire : si le féminisme est bourgeois, ce n’est
pas une revendication principale à mettre en avant, mais un combat secondaire
par rapport à d’autres préoccupations politiques. Longtemps, on a oublié des
figures de féministes ouvrières : Gabrielle Petit (1860-1952), féministe,
antimilitariste et anarchiste ; la syndicaliste Jeanne Bouvier, qui a écrit ses
mémoires en 1936 ; les saint-simoniennes des années 1830, qui étaient
couturières, institutrices… Il y a toute une série de figures « prolétariennes »,
qui ne correspondent pas à l’image qu’on dresse souvent. Et encore aujourd’hui,
des arguments sont avancés pour dire que les féministes sont des bourgeoises.
Alors qu’il y a des féministes dans le monde ouvrier, chez les employées, dans
le précariat, etc.
L’opposition entre les courants dits « universalistes » et
« intersectionnels » revient en force. Pouvez-vous nous les expliquer ?
FLORENCE ROCHEFORT : L’universalisme,
c’est l’idée que tous les humains ont des droits naturels, parce qu’ils appartiennent
à une humanité commune. L’intersectionnalité peut être définie comme
l’enchevêtrement de différents types de domination, notamment de classe, de
race et de genre. Dans l’analyse des discriminations, on pourrait ajouter
l’âge, la religion… Le débat porte souvent sur la hiérarchisation de ces
dominations à travers d’autres grilles d’analyse, comme celle de la
prédominance de la lutte des classes ou encore celle de la domination
systémique de genre.
Parler d’intersectionnalité insiste sur leur articulation intrinsèque et
sur des pluricausalités. L’enjeu est d’essayer de comprendre comment sont
imbriqués ces différents types de domination selon les contextes et les
situations étudiées, et surtout comment les personnes concernées ont une parole
spécifique à faire entendre, une autre expérience à livrer. Comment enfin,
historiquement, la dénonciation de l’oppression des femmes s’est souvent
articulée avec la dénonciation de l’esclavage, de l’oppression du prolétariat,
des inégalités de classe, de la colonisation, du racisme.
Michelle Zancarini-Fournel : Le terme d’intersectionnalité, même si on
peut en discuter la pertinence, est aussi diabolisé, parce qu’il viendrait des
États-Unis : c’est l’ennemi américain. Parce que ce terme a été employé par une
juriste défendant des ouvrières noires d’une usine automobile à Détroit. Ces
questions de croisement entre différentes catégories qui permettaient de
travailler les questions de l’imbrication des dominations existaient avant le
mot « intersectionnalité », forgé par Kimberlé Crenshaw en 1989. Bien avant
cela, on examinait les questions de sexe, de race, de classe. Angela Davis en a
fait un livre, il y a quarante ans.
Florence Rochefort Aujourd’hui, la question est d’inclure des
particularités, des singularités. Il y a vraiment une tension entre celles et
ceux qui considèrent qu’une parole singulière remettrait en cause
l’universalisme et d’autres qui, au contraire, pensent que ça peut être une
autre façon de penser l’universalisme que de les inclure.
Les mouvements féministes connaissent un renouveau actuellement. Notamment
avec l’émergence de témoignages sur la Toile (#MeTooInceste, #MeTooGay, etc.).
Qu’entendez-vous par l’expression « naissance d’un féminisme de hashtag » ?
Est-ce juste l’appropriation d’un nouvel outil ou cela renouvelle-t-il le
mouvement féministe ?
BIBIA PAVARD : Les féministes
se sont approprié les réseaux sociaux et en font des usages multiples. Ils
servent à coordonner les actions, communiquer sur les revendications et à
« faire mouvement ». Avant #MeToo et de façon encore plus spectaculaire depuis,
le hashtag est une façon de faire converger les expériences de la domination
masculine, et de raconter les violences subies pour les rendre visibles dans
l’espace public. « Féminisme de hashtag » est une expression qui désigne cette
stratégie nouvelle des individus et collectifs féministes, qui utilisent cet
outil mais aussi ses appropriations ordinaires massives, qui génèrent des
solidarités et qui permettent de renouveler le débat public sur les violences
faites aux femmes.
Aujourd’hui, qu’est-ce qui fait l’originalité du mouvement féministe ?
FLORENCE ROCHEFORT : Avant, on
devenait féministe vers 30-35 ans, lorsqu’on rencontrait des problèmes
professionnels ou qu’on devait combiner difficilement sa vie professionnelle
avec sa vie privée. Là, il y a une génération de lycéennes qui constatent,
s’indignent, se révoltent, collent, manifestent. Cette génération est sans
doute plus ouverte à l’intersectionnalité, au courant queer qui élargit
l’agenda féministe, et bien sûr à l’écologie, avec un retour de l’écoféminisme.
La question des violences a coagulé différents courants. Mais il peut toujours
exister des querelles, entre colleuses concernant le mouvement trans, dans le
mouvement trans lui-même, etc.
Michelle Zancarini-Fournel : On remarque l’extrême jeunesse, mais
aussi la présence de jeunes hommes dans les manifestations. Il y a toujours eu
des hommes féministes, mais là, c’est plus important, avec une nouvelle
interrogation sur la position de genre. Parmi une fraction de la jeunesse,
certains membres se situent au-delà du genre, avec des choix non binaires
nouveaux (ne s’identifiant ni comme homme ni comme femme – NDLR) qui nous
interrogent. Et dernièrement, croisée avec les questions d’origine, des rapports
homme-femme, des violences conjugales, la question sociale est revenue en force
avec la crise sanitaire, car elle a mis en visibilité la situation des
personnels hospitaliers, des premières et des premiers de corvée…
Bibia Pavard : Le mouvement féministe actuel est le fruit du contexte
particulier dans lequel il émerge : un monde globalisé marqué par l’affirmation
du néolibéralisme et dans lequel les grandes idéologies ont été remises en
cause. Il est nourri par de nouvelles conceptualisations, notamment autour de
la notion de genre qui vise à dénaturaliser le féminin et le masculin ainsi que
l’hétérosexualité en les comprenant comme des constructions sociales prises
dans des relations de pouvoir. La notion d’intersectionnalité permet quant à elle
de rendre visible l’imbrication des dominations de classe, de race, de genre,
de sexualité, etc. Cela conduit à l’énonciation d’identités féministes
plurielles (afroféminisme, féminisme queer notamment). Par ailleurs, des
revendications qui s’étaient exprimées depuis les années 1970 se renouvellent
aussi, à mesure qu’elles sont prises en charge par de nouvelles générations :
écoféminisme, dénonciation des violences sexistes et sexuelles, lutte pour la
liberté de l’avortement, revendication d’une sexualité féministe, pour en citer
quelques-unes.
(1) Ne nous libérez pas, on s’en charge. Une histoire des féminismes
de 1789 à nos jours. Éditions la Découverte, 512 pages, 25 euros.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire