Le syndicaliste explique
pourquoi la démarche d’InserJeunes constitue, au-delà des lycées
professionnels, une menace pour toutes les formations professionnalisantes… et
pour l’avenir des jeunes eux-mêmes. Il déplore, entre autres, une vision
court-termiste, qui favorise un système discriminant.
Quelle est la principale critique que votre syndicat adresse au dispositif
InserJeunes ?
AXEL BENOIST C’est de mettre à
peu près exclusivement l’accent sur l’insertion professionnelle six mois après
la sortie d’études, c’est-à-dire à court terme, alors qu’une scolarité doit
permettre d’avoir une visée de long terme – et aussi d’envisager une
poursuite d’études. Mettre en avant ce critère par rapport au fait d’avoir eu
le diplôme par exemple, c’est leurrer les jeunes : pour s’insérer, il faut
d’abord avoir le diplôme. Or on n’y accède pas de la même façon selon le cursus
choisi. Un rapport parlementaire a montré un écart de 10 à 20 points
dans ce domaine, en faveur des parcours scolaires. Une note récente de la
direction de l’évaluation, des études et de la prospective (Depp) du ministère
montre qu’un tiers des jeunes qui font un bac pro en apprentissage n’arrivent
pas au bout, contre 10 % à 15 % en scolaire. En apprentissage,
certains secteurs affichent des taux de rupture de contrat entre 35 % et
40 %, dont les trois quarts abandonnent complètement la formation. Enfin
il ne faut pas oublier non plus qu’en apprentissage les discriminations à
l’entrée sont à peu près les mêmes que pour tout contrat de travail. À
l’inverse, quand on regarde l’insertion en CDI, à long terme, les résultats
sont toujours meilleurs pour la voie scolaire. Donc, si on veut comparer, il ne
faut pas que la comparaison soit faussée à la base.
Quel est l’objectif d’InserJeunes, selon vous ?
AXEL BENOIST Il y a une volonté
de développer l’apprentissage – qui a reçu 1 milliard d’euros d’aides
pendant la crise sanitaire – et de le mettre en « tête de gondole ». On
communique sur des chiffres, quitte à s’asseoir sur leur pertinence. Aux
entreprises, on met en avant le fait qu’un apprenti a pour elles un coût égal à
zéro. On « oublie » que l’objectif, c’est d’apprendre ! Et, ce faisant, on
favorise un système discriminant, au détriment de l’enseignement professionnel
scolaire.
Quelles peuvent être les conséquences pour les jeunes ?
AXEL BENOIST Ils risquent de se
diriger massivement vers l’apprentissage. Certains ne trouveront pas de
contrat, car il y a des entreprises qui refusent de prendre des jeunes pour les
former. À terme, ce mouvement risque d’entraîner le déclin de la voie
professionnelle scolaire, la paupérisation et la ghettoïsation des lycées pro.
La loi « pour la liberté de choisir son avenir professionnel » a déjà acté la
baisse, de 23 % à 13 %, des reversements de la taxe d’apprentissage
vers les lycées pro. C’est une source de financement destinée, normalement, à
assurer les investissements matériels des établissements. Et on observe déjà
que, de plus en plus, ceux-ci l’utilisent pour assurer leur fonctionnement. Les
CFA (centres de formation des apprentis) eux-mêmes ne seront pas épargnés,
puisqu’ils sont désormais mis en concurrence et financés en fonction du nombre
d’apprentis qu’ils reçoivent. Tout cela indique qu’on ne vise plus à former des
gens pour leur insertion sur le long terme, mais à avoir des jeunes
immédiatement employables, à court terme, dans le seul intérêt des entreprises.
Que faudrait-il faire ?
AXEL BENOIST Il faut mettre tous les chiffres sur
la table, en rappelant que la voie scolaire n’est pas discriminante. Il faut
surtout insister sur l’enjeu de formations qui permettent la poursuite d’études
et une insertion durable dans l’emploi. Le problème est surtout là : si on
trouve un travail rapidement mais qu’on se fait licencier au bout de deux ans
parce qu’on n’est pas « armé » pour s’adapter aux évolutions du monde du
travail… est-ce le bon choix pour notre jeunesse ?

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