Olivier Chartrain
Au motif d’aider à
l’orientation des jeunes élèves de troisième, le gouvernement a ouvert un site
aux informations orientées, qui veut pousser les jeunes vers l’apprentissage au
détriment du lycée professionnel.
Le site s’appelle InserJeunes (1). Il a été lancé le 9 février
par les ministères de l’Éducation nationale et du Travail. Le but, selon la
communication de la Rue de Grenelle : apporter « une aide aux élèves de
troisième qui envisagent une orientation en voie professionnelle », et
favoriser leur insertion sur le marché du travail. Rien que de très louable en
apparence. Surtout quand on sait les difficultés des familles à s’y retrouver
dans la jungle des offres de formation, en particulier depuis la fermeture des
CIO (centres d’information et d’orientation) par ce même gouvernement.
Bref : pourquoi pas ? Seulement, pas besoin de passer une nuit blanche à
explorer le site en question pour comprendre qu’il y a un loup. Et un gros.
Exemple : votre ado rêve de faire à manger pour les autres ? Tapez
« cuisinier » : InserJeunes vous présente, colonne de gauche, les diverses
formations existantes, distinguées selon qu’elles se déroulent dans le cadre
d’un apprentissage ou par la filière scolaire. Pour chacune, il vous renvoie
vers la liste des établissements qui permettent de la préparer, localisés sur
une carte : pratique pour trouver le plus proche de chez soi.
Mais que voit-on dans la colonne de droite ? En gros, en très gros, assorti
d’un graphique en camembert, apparaît le taux d’insertion à six mois –
c’est-à-dire le nombre des élèves qui, six mois après leur sortie de formation,
exercent effectivement un emploi. En fait, c’est cet unique critère qui décide
du classement des formations, les plus « insérantes » apparaissant en premier.
Et, ô surprise ! Ce sont quasi systématiquement des formations en apprentissage
qui apparaissent en haut de page, avec des taux d’insertion flamboyants. Ainsi,
notre cuisinier se voit proposer en premier, trois formations en apprentissage,
le premier diplôme en lycée professionnel n’apparaissant qu’au 4e rang.
Le taux d’insertion à six mois ne dit pas tout
La conclusion est évidente : si vous voulez assurer à votre enfant les
meilleures chances de trouver un emploi, c’est l’apprentissage qu’il faut
choisir. Le piège InserJeunes se referme avec d’autant plus de facilité que les
élèves qui choisissent la voie professionnelle sont majoritairement issus de
familles qui maîtrisent mal les subtilités du système scolaire, des familles
qui, selon une expression convenue, « n’ont pas les clés » pour éviter de tels
pièges.
Car le taux d’insertion à six mois ne dit pas tout. Il ne dit pas, en
premier lieu, les taux d’échec en apprentissage, souvent très élevés du fait de
nombreuses ruptures de contrat avant terme. Certes, ces chiffres-là figurent
bien sur le site. Mais en petit. En tout petit. Et ils ne déterminent pas le
classement des formations. Pourtant, les consulter est instructif. Revenons à
notre cuisinier : la « part des contrats interrompus avant leur terme » oscille,
selon les formations, entre 40 et 50 %. Largement de quoi pondérer, au
moment de choisir son avenir, les taux d’insertion affichés.
Soyons justes, un troisième chiffre est disponible, en à peine plus gros
que les taux d’abandon : celui des poursuites d’études. Et là, sans trop de
surprise, les chiffres sont plutôt à l’avantage du lycée pro. Ainsi, si notre
futur « top chef » opte pour un CAP cuisine, il saura qu’en apprentissage,
36 % de ceux qui l’ont précédé ont pu poursuivre leur cursus, alors qu’en
lycée professionnel, ils sont 45 %. Pourtant, grâce à son taux d’insertion
supérieur, le CAP en apprentissage est classé au 8e rang dans InserJeunes,
alors que le CAP scolaire doit se contenter du 11e rang…
Un milliard de subvention pour les employeurs, rien pour les lycées
Certes, un dernier indicateur est mis à disposition par le site. Mais il
faut, cette fois, aller voir les caractéristiques de chaque établissement pour
le trouver : il s’agit de la « valeur ajoutée » de celui-ci. Autrement dit, la
différence entre le taux d’insertion à six mois constaté et le taux moyen
observé pour des établissements comparables au niveau du profil des élèves et
des caractéristiques du marché du travail local. Un chiffre presque caché,
donc, et pourtant utile : ce n’est pas la même chose de faire un CAP
chaudronnerie dans une zone industriellement sinistrée ou dans une région encore
dynamique dans ce secteur.
Le résultat de ces informations très orientées, voire parcellaires, c’est
qu’on pousse les jeunes et leurs familles à s’orienter vers l’apprentissage. Ce
n’est ni un problème en soi – l’apprentissage peut être une excellente formation
–, ni une surprise : le gouvernement affiche résolument ses choix en la matière
depuis des mois, allouant par exemple, en juin 2020, 1 milliard pour
subventionner des contrats d’apprentissage, les rendant ainsi quasi gratuits
pour les employeurs, quand les lycées pros n’avaient aucun moyen supplémentaire
pour faire face au décrochage engendré par le premier confinement.
Encore faut-il le faire de façon loyale. Ce n’est clairement pas le cas
ici. Car, outre le taux de rupture de contrats, une autre spécificité de
l’apprentissage, c’est qu’il trie ses élèves… en amont. Il est plus facile de
trouver un maître d’apprentissage quand on vient d’une famille issue du même
secteur professionnel, avec le réseau de connaissances induit, que quand on
vient d’une famille « lambda ». Et puis, trouver un patron, c’est comme passer
un entretien d’embauche : les critères d’acceptation ne sont pas transparents,
et la discrimination une réalité. Bref : l’apprentissage pratique un tri social
non avoué, mais bien réel, qui, au final, dope ses résultats en termes
d’insertion. Les lycées professionnels, eux, ne choisissent pas.
À moyen et long terme, les implications de la logique InserJeunes ont de
quoi faire frémir. Cette mise en concurrence frontale – et faussée – de la voie
scolaire avec la voie d’apprentissage mettra d’abord en difficulté les lycées
professionnels, qui risquent, d’une part, de devoir se « contenter » des élèves
dont l’apprentissage n’aura pas voulu, et, d’autre part, de voir certaines de
leurs filières désertées – tout en étant poussés à tout miser sur quelques
filières « rentables ». Drôle de manière de remercier les enseignants de ces
établissements, comme le souligne le syndicat Snuep-FSU, de s’engager au
quotidien « pour que tous les jeunes sans exception poursuivent leur
cursus scolaire et obtiennent des diplômes ». D’autant que le double
effet de la réforme du bac pro, dont les contenus en enseignement ont été
appauvris, et de Parcoursup, va rendre toujours plus difficile la poursuite
d’études pour les jeunes issus de ces filières. Et la possibilité pour eux, au
final, d’être maîtres de leurs choix, et de leur vie.
(1) www.inserjeunes.education.gouv.fr En complément de
cet article, retrouvez l’interview d’Axel Benoist, cosecrétaire général du
Snuep-FSU, sur www.humanite.fr

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