Dans son nouveau
hors-série multipliant portraits et analyses, l’Humanité raconte les
soixante-douze jours de l’insurrection, ses ambitions et ses résonances
aujourd’hui. Et fait une place inédite aux grandes figures féminines et aux
anonymes qui en furent les âmes emplies d’espoirs.
« E lles ont pâli, merveilleuses, au grand soleil
d’amour chargé, sur le bronze des mitrailleuses, à travers Paris insurgé. » On
connaît ces vers sublimes de Rimbaud dans son poème les Mains de
Jeanne-Marie, qui inspireront au grand compositeur italien Luigi Nono une
cantate, Al gran sole carico d’amore, jouée pour les cent ans de la
Commune sur la Grande Scène de la Fête de l’Humanité. Le jeune homme a
17 ans, il revient à Paris juste après la « semaine sanglante »
et a sous les yeux les femmes de la Commune enchaînées, en partance pour les
prisons et le bagne.
Élisabeth Dmitrieff y échappera après avoir combattu jusqu’aux dernières
heures. Combattant lui aussi et plus tard historien de ces heures,
Prosper-Olivier Lissagaray la décrit : « Vers trois heures de l’après-midi,
le membre de la Commune Frankel arriva à la mairie du 11e, le bras en
écharpe et ensanglanté. Ce jeune homme, un des membres les plus intelligents de
la Commune, avait été blessé aux barricades de la Bastille. M me Dmitrieff
l’accompagnait. Grande, les cheveux d’or, admirablement belle, elle soutenait
le blessé dont le sang coulait sur sa robe élégante. Plusieurs jours durant
elle se prodigua aux barricades. » La jeune femme a 20 ans. Née
en Russie, très cultivée, engagée très tôt dans les cercles révolutionnaires,
ayant déjà connu la prison, elle est l’envoyée de Karl Marx à Paris…
Hommes et femmes se battent pied à pied, au corps-à-corps
Il faut imaginer, derrière l’évidente fascination de Lissagaray empreinte
de cette beauté tragique, comment le lui reprocher, ces heures terribles quand
finit, face aux troupes versaillaises, cette aventure unique dans l’histoire
des soixante-douze jours de la Commune de Paris, allée « à l’assaut du
ciel ». Hommes et femmes se battent pied à pied, au corps-à-corps. La
répression est d’une violence inouïe, bestiale. Les hommes sont collés au mur
et immédiatement fusillés. Les femmes sont traînées dans les geôles, parfois
violées, des enfants sont tués. On chiffre à 20 000, peut-être 30 000, le
nombre de morts de la semaine. Les survivants prendront pour les plus chanceux
le chemin de l’exil, les autres celui du bagne, à Cayenne.
Le hors-série de l’Humanité, qui paraît aujourd’hui même,
bellement illustré par des documents, des photographies, une bande dessinée
restituant pleinement l’époque, les silhouettes du dessinateur Dugudus qui
seront aussi collées les jours prochains dans Paris, veut être plus qu’un
numéro célébrant une histoire morte. Il entend porter témoignage, mais aussi
prolonger les échos, comme le dit son titre d’ « un espoir mis en
chantier ». Avec la Commune, écrit l’historien Roger Martelli, dans un
récit très fourni de ce qu’il décrit comme une onde de choc politique et
sociale qui traverse l’histoire, « le rêve dessine les contours d’un
possible concret, la première matérialisation d’un gouvernement populaire, même
s’il s’agit plus d’une ébauche que d’un projet achevé (…). La Commune a fasciné
par ce qu’elle a osé et par ce qu’elle a réalisé, mais elle a aussi fait
réfléchir parce qu’elle a fini par échouer ». Marx et Jaurès, de ce
point de vue, en tireront des leçons également évoquées dans ce numéro
exceptionnel.
Un événement qui reste « une balise de la lutte des classes »
Ce qu’elle a osé et réalisé, Patrick Le Hyaric dans son éditorial et
l’écrivain Laurent Binet le rappellent. Suffrage universel, élections libres,
séparation de l’Église et de l’État, école publique gratuite, annulation des
loyers impayés, développement des associations et organisations syndicales,
interdiction de la prostitution, etc. Reste, au premier chef, écrit Patrick Le
Hyaric, « des héritages multiples qu’elle nous laisse, la force de
l’initiative populaire, la capacité d’imagination et d’invention proprement
révolutionnaire des travailleurs lorsqu’ils s’érigent en pouvoir autonome ». La
Commune reste en cela « une balise de la lutte des classes ». Une
lutte des classes qui n’a rien à voir avec une vision étriquée. Ainsi, au-delà
des grandes figures comme Gustave Courbet, qui paiera très cher son engagement,
des milliers d’artistes participeront à l’insurrection et à ses institutions.
On compte dans ses assemblées élues un artiste sur dix.
Mais ce que ce hors-série met en avant, d’une façon sans doute inédite,
c’est le rôle des femmes dans le déroulement des événements. Nous avons cité
Élisabeth Dmitrieff. Des pages de portrait sont consacrées à Louise Michel,
évidemment, mais aussi à Nathalie Le Mel qui vécut à ses côtés leurs années de
bagne, qui fut à la tête de l’Union des femmes pour la défense de Paris et les
soins aux blessés, syndicaliste et proche d’Eugène Varlin, qu’un rapport de
police avait auparavant décrite ainsi : « Elle s’occupe de politique et
lit de mauvais journaux. » Portraits aussi d’Anna Jaclard, aristocrate
russe, écrivaine, proche à la fois de Dostoïevski qui voulut l’épouser et de
Marx, Paule Mink qui fonde la Société fraternelle des femmes ouvrières de
Paris… Mathilde Larrère, historienne, cite aussi les paroles de l’une d’elles,
André Léo : « Il faudrait raisonner un peu : croit-on pouvoir faire la
révolution sans les femmes ? Voilà quatre-vingts ans qu’on essaie et qu’on n’en
vient pas à bout. Pourquoi cela ? C’est que beaucoup de républicains n’ont
détrôné l’empereur et le bon Dieu que pour se mettre à leur place ; il leur
faut des sujettes. »
Mais les femmes de la Commune, celles que la réaction et même des
écrivains, pour leur indignité, décriront comme des chiennes, des pétroleuses,
sont des milliers. Dans son article appelé « Elles, les femmes à
l’avant-garde », Claudine Rey, présidente d’honneur des Amies et amis de
la Commune écrit : « Nombre de ces Parisiennes sont des ouvrières (sur
114 000 emplois ouvriers, on recense 62 000 femmes). Pour plus de
treize heures par jour, elles touchent la moitié du salaire d’un homme. Les
ateliers sont sans air et sans lumière. Elles sont exploitées et parce
qu’ouvrières, elles sont considérées comme des moins que rien... » Elles
subissent souvent le droit de cuissage et nombre d’entre elles doivent avec la
prostitution faire ce qu’on appelle le cinquième quart de leur journée. « Dès
le premier jour de la Commune, écrit-elle encore, les femmes
la protègent. Elles mettent en elle tous leurs espoirs. »
Le 17 mars, ce sont
d’abord des femmes qui s’opposeront aux troupes venues priver Paris de ses
canons. C’est alors que commence la Commune.

En 1951 ou 1952, il y eut le festival de la Jeunesse à Berlin durant lequel un spectacle s'appelait "A l'Assaut du Ciel"
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