La ville s’est retrouvée au centre d’une polémique
médiatique. S’il existe de vrais problèmes, ses 32 000 habitants se voient
accoler une étiquette dont ils n’ont pas besoin.
«Quand on raconte nos histoires ici, on
a un souci. C’est qu’elles soient retranscrites telles quelles. » Cet
animateur sportif de Trappes résume l’état d’esprit qui règne dans sa ville
après dix jours de tempête médiatique lorsque des journalistes viennent poser
des questions. La commune des Yvelines s’est à nouveau trouvée sous le feu des
projecteurs après qu’un professeur de philosophie a accordé un entretien
au Point. Dans l’hebdomadaire, il dépeint une « ville
complètement perdue » pour la République, sous la coupe de
l’islamisme. Depuis, il ne se passe pas un seul jour sans de nouveaux articles,
émissions de télévision dans lesquels se déversent les outrances des uns et des
autres. Trappes y est présentée comme un repaire de terroristes, un « Trappistan »,
pour reprendre les mots du chroniqueur très à droite Ivan Rioufol.
À Trappes, on encaisse. L’animateur
sportif ne s’y trompe pas sur la raison d’être de ce barnum médiatique : « C’est
politicien. Ils jouent à savoir qui est le plus fort sur notre dos. » Il
se désole des conséquences : « Trappistan. Vous vous rendez compte ?
Quand vous êtes élève à Trappes et que vous vous inscrivez sur Parcoursup, vous
vous rendez compte ? » Les propos du professeur de philosophie Didier
Lemaire résonnent « comme une blessure » chez cet enfant de
Trappes. « Ce buzz médiatique ne correspond pas à la réalité de cette
ville. Quand je vois les reportages, je ne me reconnais pas dans mon
quotidien », insiste-t-il. « Après, on ne rejette pas tout ce qui a
été dit. Ce qui me gêne, c’est la forme. C’est son ressenti à ce professeur.
Mais dire qu’on est un territoire perdu, ça veut dire que nous ici on ne sert à
rien », fustige-t-il.
Il n’est pas seul à s’attaquer à la
forme. « On a perdu l’occasion d’un débat sur les obstacles que nous
rencontrons en tant qu’enseignants », regrette une institutrice. Tout comme
l’animateur sportif et la plupart des gens que nous rencontrons en ville, elle
préfère garder l’anonymat. Non par peur des menaces, mais simplement en raison
de la saturation d’outrances verbales lorsqu’il s’agit de la question de
l’islam. Elle dénonce l’ampleur prise par le buzz médiatique, et estime qu’il
faut que cela s’arrête. En même temps, elle s’inquiète des réactions de
certains de ces élèves. S’il n’y a pas de classe entière qui refuse de chanter,
comme cela a été avancé dans les médias, elle note que parfois dans sa classe
un ou deux élèves s’y refusent en invoquant des raisons religieuses. Ces faits
existent, même s’ils n’ont pas l’ampleur que certains ont voulu leur donner. Au
Secours populaire, dont les locaux sont installés en face du lycée qui s’est
retrouvé au cœur de la polémique, les bénévoles reconnaissent que s’est
créé « un noyau islamiste ». « Mais on ne peut pas
cataloguer toute la ville comme ça. »
Le maire menacé de mort par l’extrême droite
Désormais protégé par des policiers armés,
le maire (Génération·s) Ali Rabeh ne décolère pas face à cette « déflagration
inattendue ». « Trappes n’est pas la caricature qu’en a faite
Didier Lemaire. » Selon lui, « nous sommes entrés dans l’ère
de la postvérité, du préfascisme ». Lorsqu’il est lui-même monté au
créneau pour défendre sa ville sur les plateaux de télévision, l’extrême droite
s’est déchaînée contre lui. Menaces de mort, injures… La préfecture a fini par
décider d’une protection rapprochée après un projet d’attentat assez détaillé
et publié sur un forum Internet. « Tout ça crée des ferments de guerre
civile », redoute Ali Rabeh, qui refuse de s’abriter pour autant dans un
déni des réalités. « Bien sûr qu’il se passe des choses inquiétantes,
que 67 habitants de la ville sont partis en Syrie. Les feux sont vraiment
au rouge. Mais justement. On travaille dans la dentelle ici, et ce genre
d’opération est dangereux parce qu’il est le meilleur carburant des extrémistes
de tout bord. »
« Ciblons l’ennemi, poursuit le maire. Il existe, il est là.
Mais il faut utiliser de vrais outils : le renseignement, la fermeture des
commerces qui participent à des financements, et travailler sur les gamins. » Entraîneur
sportif et responsable de la section du PCF, Luc Miserey déplore également ce
buzz. « Alors que nous avons besoin d’apaisement, c’est la surenchère,
la provocation, la polémique stérile, la caricature, qui, de manière
frénétique, servent à masquer les véritables enjeux », dénonce-t-il.
Parmi les plus inquiets face à
l’islamisation d’une partie de la population, nous rencontrons Marie-Laure
Ségal. Son association, Dire et agir, soutient Didier Lemaire « non
pour ses propos sur Trappes, mais sur la question de l’islamisme ». Il y a
quelques années, le professeur de philosophie était membre de
l’association. « Il l’a quittée, parce qu’il nous jugeait trop mous »,
explique Marie-Laure Ségal, qui l’avait précédé au lycée de Trappes lorsqu’elle
y enseignait la philosophie. « Il a dit qu’on ne pouvait pas chanter
dans les écoles maternelles. Ce sont des bêtises. » Elle le décrit
également comme un homme assez peu compatible avec un mode d’action collectif…
Soupçons de manipulation en haut lieu
La tournure médiatique prise par cette
affaire a empêché un débat sur les conditions d’enseignement, notamment dans
les « matières polémiques » que peuvent être la philosophie, l’histoire et
la géographie. Mais elle a occulté également toutes les autres difficultés de
cette ville pauvre, avec un taux de chômage deux fois supérieur à la moyenne
nationale, où 47 % de la population a moins de 30 ans. L’institutrice
nous explique par exemple que l’on compte « 3 à 5 enfants handicapés en
classe, pour lesquels il n’y a pas assez, voire pas du tout d’AVS ».
Jacques Michelet, président du club de basket, doit se débrouiller avec un
budget annuel de 100 000 euros pour un club semi-professionnel… « Cette
polémique, c’est aussi un conflit social entre villes pauvres et villes plus
riches », affirme ainsi le manager général du club, Nacer Belgacem, qui se
définit « musulman pratiquant berbère, et né à Trappes ». « Vous
savez, on est musulman quand on nous le demande, dit-il en souriant. En
réalité, on ne devrait pas en parler. »
« On avait déjà une réputation sulfureuse.
Mais là, ce genre de buzz, ça fait vraiment mal », confirme Nacer Belgacem. Il évoque également les
familles de ceux qui sont partis en Syrie. « C’est beaucoup, 67
personnes dans une ville comme la nôtre. Et leurs familles vivent avec ça comme
un secret. On n’en parle pas. Il ne faut pas que ça se sache, c’est une
honte. »
Depuis le début de la semaine, un nom circulait en
ville. Celui de Thomas Urdy, ancien élu municipal, ami de Didier Lemaire, et
entré au cabinet de Marlène Schiappa en septembre dernier. Selon Mediapart, il
aurait contacté la préfecture des Yvelines plusieurs jours avant la publication
de l’entretien du Point. Du coup, certains y voient une preuve de
manipulation, voire de fake news. Génération·s a ainsi interpellé le premier
ministre le 18 février : « Le gouvernement a-t-il agi en coulisse
pour porter atteinte à un élu de la gauche écologiste à quelques mois
d’élections locales importantes, et à la veille d’une élection présidentielle
dans laquelle vous essayez d’imposer une nouvelle querelle identitaire ? » s’interroge
le mouvement.
L’humanité et trappes
L’extrême
droite, mais aussi le Printemps républicain ont fait circuler sur les réseaux
sociaux un reportage de l’Humanité daté de 2003. Il y révélait
l’emprise grandissante des islamistes sur Trappes, en lien avec l’abandon de la
population par les politiques, essentiellement dans le domaine économique et
social. Ils y étaient présentés comme des personnes qui manipulent et qui
savent pertinemment ce qu’elles font . Une réalité bien actuelle, à l’opposé
des campagnes de stigmatisation des musulmans.

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