Pierre BARBANCEY
L’entrée en vigueur, ce vendredi, du traité sur
l’interdiction des armes nucléaires, ratifié par 51 États, est un véritable
levier judiciaire pour les rendre à terme illicites. C’est « une victoire pour
l’humanité », estime Peter Maurer, du CICR.
PETER MAURER, Président du Comité international
de la Croix-Rouge (CICR)
En quoi l’entrée en vigueur du Tian est importante ?
PETER MAURER Le traité sur l’interdiction des
armes nucléaires (Tian) est le premier instrument de droit international
humanitaire visant à remédier aux conséquences humanitaires catastrophiques de
l’utilisation et de la mise à l’essai d’armes nucléaires. À compter du
22 janvier, il sera illégal d’utiliser ou menacer d’utiliser, de
développer, tester, produire, acquérir, posséder ou stocker des armes
nucléaires. En outre, les parties devront fournir une assistance aux victimes
des essais et de l’utilisation d’armes nucléaires et assainir les zones
contaminées.
Juridiquement contraignant pour les
51 États qui l’ont ratifié ou y ont adhéré, il le sera aussi pour les
États qui deviendront parties à l’avenir. En interdisant expressément et
catégoriquement l’utilisation d’armes nucléaires, ce texte affirme avec force
que tout recours à ces armes serait non seulement inacceptable d’un point de vue
moral et humanitaire, mais aussi illégal au regard du droit international
humanitaire. Il donne force de droit à la conviction profonde, partagée par les
États et la société civile, que toute utilisation d’armes nucléaires est
inacceptable, quel qu’en soit le motif.
Pourquoi le Comité international de la Croix-Rouge se sent-il concerné ?
PETER MAURER : NOTRE organisation
humanitaire et la Croix-Rouge du Japon ont été les témoins directs des
souffrances indescriptibles causées par les bombardements de Hiroshima et de
Nagasaki en 1945, alors qu’elles tentaient de porter secours sur place aux
mourants et aux blessés.
Depuis soixante-quinze ans, nous plaidons
pour l’interdiction et l’élimination des armes nucléaires, tandis que nous
observons toujours les effets à long terme des armes nucléaires et que la
Croix-Rouge du Japon continue de soigner dans ses hôpitaux plusieurs milliers
de personnes atteintes de divers cancers imputables aux radiations.
Les armes nucléaires ont des conséquences
catastrophiques sur le plan humanitaire et constituent une menace pour
l’humanité. Aucun pays n’a les moyens de maîtriser les effets d’une guerre
nucléaire et de faire face aux conséquences qu’engendrerait une catastrophe
d’une telle ampleur et dont les effets transcendent les frontières. Aucune
organisation internationale ne pourrait non plus répondre de manière adéquate
aux besoins des victimes.
Enfin, il est difficilement concevable que
l’utilisation d’armes nucléaires puisse un jour être conforme au droit
international humanitaire, dont le CICR est le garant. Ce traité est donc une
victoire pour l’humanité, espérée par tous ceux qui mènent campagne depuis des
décennies.
Certains affirment que les États possédant l’arme nucléaire n’étant pas
signataires de ce traité, il n’aura aucune portée. Est-ce votre avis ?
PETER MAURER : Le Tian consacre le tabou relatif
à l’utilisation de ces armes. À ce titre, il incite de manière plus pressante
les États qui en sont dotés à réduire et, à terme, éliminer leurs arsenaux
nucléaires, conformément à leurs engagements et leurs obligations au titre du
droit international et en particulier du traité sur la non-prolifération des
armes nucléaires (TNP), qui reste la pierre angulaire de la lutte pour la
non-prolifération et le désarmement nucléaires.
Il serait illusoire de s’attendre à ce que
le traité donne naissance dès demain à un monde sans armes nucléaires. Il
s’envisage plutôt comme le point de départ d’une action à long terme – engagée
sur le plan humanitaire et juridique – pour le désarmement et la
non-prolifération nucléaires. C’est ainsi que fonctionne le droit
international.
D’autres traités interdisant l’emploi
d’armes spécifiques ont fini par imposer une nouvelle norme qui a entraîné une
modification des politiques dans des pays qui n’y avaient pourtant pas adhéré.
Pour ce faire, ce document représente aussi un formidable levier d’influence
pour les partisans de l’interdiction et de l’élimination des armes nucléaires.
Comment faire vivre ce traité, le renforcer et l’appliquer ?
PETER MAURER : L’ENTRÉE en
vigueur du Tian marque un nouveau départ de l’action visant à débarrasser le
monde de l’arme nucléaire. Nous devons désormais nous employer, dans les
prochaines années et décennies, à promouvoir le respect des interdictions établies
par ce texte. Nous devons veiller à ce que ses dispositions soient
rigoureusement mises en œuvre par les États parties, et chaque signature et
chaque ratification constitueront un pas de plus vers notre objectif.
Nous continuerons en outre d’exhorter les
États détenteurs d’armes nucléaires et ceux qui leur sont alliés à prendre des
mesures pour réduire le risque d’utilisation – en abaissant le seuil d’alerte
opérationnelle et en diminuant le rôle de ces armes dans leurs politiques de
sécurité et leurs doctrines militaires, notamment – et, bien sûr, à long terme,
à signer et ratifier le traité.
Enfin, nous devons continuer de
sensibiliser à l’impact catastrophique des armes nucléaires sur le plan
humanitaire, et à la nécessité de protéger les générations actuelles et futures
contre les dangers de ces armes, les plus terrifiantes jamais inventées. Il est
de notre devoir de prévenir ce à quoi nous ne sommes pas en mesure de nous
préparer.
Au final, est-il possible d’abolir les armes nucléaires ?
PETER MAURER : CE traité marque un
tournant en faveur d’une atténuation effective des effets à long terme de ces
armes de destruction massive et réoriente le débat, d’ordinaire dominé par le
point de vue des États détenteurs, sur l’arme elle-même et ses conséquences
catastrophiques sur le plan humanitaire.
Les interdictions du Tian établissent une norme
claire, un repère à l’aune duquel seront jugés tous les efforts visant à
parvenir à un monde sans armes nucléaires. Quel que soit le délai que l’on se
fixe pour débarrasser à jamais le monde de la menace nucléaire, on ne pourra y
parvenir qu’en s’appuyant sur une norme de droit qui interdit expressément les
armes nucléaires. À ce jour, 86 États ont signé le traité et 51 l’ont également
ratifié ou y ont adhéré, mais notre travail ne sera pas terminé aussi longtemps
que tous les États n’auront pas fait de même.

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