De profonds changements étaient déjà à l’œuvre dans
l’économie du secteur. Mais en 2020, en faisant exploser leur nombre d’abonnés,
la pandémie a conféré à Netflix, Amazon et consorts un pouvoir sans commune
mesure.
Netflix vient d’annoncer avoir franchi la
barre des 200 millions d’abonnés. Le chiffre est invérifiable (1), mais le
mouvement de migration des formes traditionnelles de consommation de films et
documentaires des salles de cinéma vers les plateformes est réel : toutes ont
engendré des pics d’abonnements (150 millions pour Amazon, 85 pour Disney
Plus…) au cours de l’année écoulée, en pleine pandémie. En France, selon une
étude du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) de novembre 2020,
49,6 % des foyers sont abonnés à Netflix, 24 % à Amazon Prime et
18,6 % à Disney Plus, devancé par la plateforme de Canal Plus, 21 %.
Certes, le Covid-19 a accéléré la réclusion des spectateurs face à leur
tablette. Mais est-ce pour autant la mort du cinéma qui se profile ? La réalité
est plus nuancée.
Le temple du cinéma ouvre ses portes au loup
Le « grand Satan », c’est Netflix, celui
par qui le mal est arrivé. Pour le public, c’est le premier à avoir programmé
des films en exclusivité – même si un de nos interlocuteurs nous rappelait que,
bien que partenaire incontournable du cinéma français, Canal Plus l’avait fait
par le passé, et continue. Cette démarche, en France, a de quoi faire tousser,
car le financement de la création française est intimement lié à ce qu’on
appelle la chronologie des médias. Un film est d’abord diffusé en salles,
exploité six mois plus tard (délai pouvant être abaissé à quatre, selon la loi
d’urgence du 23 mars 2020) en vidéo à la demande, supports DVD et Blu-ray.
La première période est essentielle, puisqu’une part du prix du billet est
reversée aux créateurs via la Sacem (droits d’auteur) et au CNC pour permettre
l’émergence de nouveaux projets. En court-circuitant ce processus, Netflix et
les autres nouveaux arrivés sur le marché du cinéma faisaient peu de cas de
« l’exception culturelle française ».
La semaine dernière, le temple du cinéma
français a ouvert grand ses portes au « loup » : la Cinémathèque concluait un
partenariat avec Netflix pour la rénovation du Napoléon, d’Abel
Gance. Une œuvre majeure du cinéma français entre les mains de
marchands ? « Les mécènes ne se bousculaient pas », justifie
Joïakim Tuil, responsable de la communication de Netflix France. « C’est
nous qui sommes allés les convaincre de faire cet acte extrêmement fort et
unique au monde », abonde Jean-Christophe Mikhaïloff, responsable des
relations extérieures de la Cinémathèque. Le lieu, qui travaille « indifféremment
avec la Warner, Gaumont ou Studio Canal », a déjà proposé
ponctuellement des événements avec le géant américain : « La
collaboration avec Netflix peut être très précieuse parce qu’ils ont des
moyens, des relations privilégiées avec beaucoup de grands cinéastes et qu’ils
peuvent nous accompagner pour les faire venir en France. »
Une façon de tranquilliser le milieu ? En
tout cas, un signal de « bonne volonté d’intégration à l’écosystème du
cinéma français », explique Mikhaïloff. Pour la plateforme numéro un,
c’est « un symbole ». Celui de l’investissement « à
long terme dans le cinéma français ». Preuve de cette attention
particulière pour le pays inventeur du cinéma, Netflix n’a pas longtemps hésité
à établir un bureau à Paris. Et met en avant sa volonté d’avoir « un
rôle positif dans l’écosystème local ». De fait, la position « glocale » (un
acteur global, des réalités locales), dont parle l’historien du cinéma Laurent
Creton, a déjà été traduite dans les faits. Le géant a, par exemple, racheté
des droits de diffusion « monde » de films français à Gaumont. Ceux de Tout
simplement noir, par exemple : « une affaire », explique
ce cadre, qui souhaite garder l’anonymat. Certes, il y a eu « négociation » sur
la sortie en salles, à laquelle le doyen du cinéma était attaché, mais « la
chronologie a été respectée ». Et si Netflix n’avait pas acquis ces
droits, le film de Jean-Pascal Zadi « n’aurait pas touché autant de
territoires. Aux États-Unis, personne ne se serait précipité pour l’acheter ». Au
final, sa large diffusion, outre le fait qu’elle a permis de gagner plus
d’argent à réinvestir dans de futurs projets du même genre, est une façon de
faire rayonner la création française. C’est aussi ce que reconnaît
Jean-Christophe Mikhaïloff, semblant regretter qu’il n’y ait « pas de
clause de diffusion » du Napoléon restauré : « Si,
un jour, cette œuvre est diffusée sur Netflix, jamais elle n’aura été vue par
autant de personnes dans le monde. »
«Garantir l’équilibre entre diffuseurs français et plateformes »
Profiter de la puissance financière d’une
multinationale loin de la philanthropie pour abonder un système vertueux ? Même
les « traditionalistes » reprennent à mots couverts ceux de
Brassens (2) : « Au lieu de mettre en joue quelque vague ennemi, mieux
vaut attendre un peu qu’on le change en ami. » On n’en est pas là,
mais les locomotives du secteur aimeraient clarifier le statut des plateformes
américaines, afin d’en faire « des acteurs du secteur au même titre que
les chaînes de télévision », avec les mêmes droits et les mêmes
devoirs, qui « subventionnent et diffusent des œuvres de cinéma dans le
respect des spécificités françaises », dit-on chez Gaumont. Pour ce
faire, on attend beaucoup de la directive SMA (services de médias
audiovisuels). Signée en Conseil des ministres, le 21 décembre 2020, mais
pas encore appliquée, elle devrait « garantir l’équilibre entre
diffuseurs français et plateformes mondiales », en obligeant ces
dernières à verser entre 20 et 25 % de leur chiffre d’affaires réalisé en
France au profit de la « préservation d’œuvres patrimoniales » et
de « productions indépendantes ». En coulisses, il se dit que
rééquilibrer la balance entre tous les financeurs du cinéma permettrait
d’éviter l’hégémonie du seul groupe Canal Plus…
Dans le panel existant des nouveaux
entrants sur le marché, certains ont les dents plus longues que d’autres.
Disney Plus n’est que quatrième sur le marché français (troisième pour le
nombre de vidéos à la demande, mais en regroupant le nombre d’utilisateurs de
Canal Plus Séries et Canal VOD, le groupe français la devance), mais mène une
politique agressive au mépris, elle, des spécificités locales. La chronologie
des médias, Disney ne connaît pas. « Comme Warner, ils s’en
moquent, estime un connaisseur du milieu. Ils maîtrisent la
chaîne de bout en bout, de la création à la diffusion… » Pire que le
rachat des droits sur sa propre plateforme, la firme aux grandes oreilles a
carrément mis à bas le système en annonçant qu’elle ne diffuserait plus ses
films en salles. C’est ce qu’elle a fait, pour le premier Noël sans Disney
depuis des décennies. Le long-métrage d’animation Soul, pourtant
sélectionné à Cannes, puis diffusé au Festival Lumière de Lyon (malgré la
réticence de la profession), était diffusé sur Disney Plus, « interdit » aux
non-abonnés. Au grand dam des professionnels, dont beaucoup disent qu’il
est « le meilleur film de 2020 » : il fallait « le voir sur
grand écran ».
Ce ne serait donc pas le passage sur les
plateformes qui va « tuer le cinéma », selon les mots de Denis
Villeneuve, mais la confiscation d’œuvres de création. Le cinéaste québécois
est très remonté : en contrat avec Warner Bros pour son remake de Dune, il
a appris que le studio le diffuserait (avec 16 autres films en 2021)
simultanément en salles et sur la plateforme HBO Max, au mépris du contrat
signé qui assurait un passage en priorité dans les cinémas. Il ne s’agirait que
d’une banale opération financière pour AT&T, le groupe de
télécommunications (en déficit de plus de 150 milliards de dollars) qui a
racheté WarnerMedia en 2016, et n’a « absolument aucun amour pour le
cinéma, ni pour le public », estime-t-il dans une tribune publiée dans
le magazine américain Variety. Il a reçu le soutien de
réalisateurs « maison », comme Christopher Nolan, qui envisage de quitter le
studio avec lequel il travaille depuis 2002, et de la société de production
Legendary (détentrice des droits cinéma de DC Comics), partenaire régulier de
Warner, ce qui pourrait être de nature à les faire fléchir – un peu. Pour
autant, Villeneuve, comme certains de ses cousins français, assure que « les
services de streaming sont un ajout positif et puissant à l’écosystème du
cinéma et de la télévision ». Mais, ajoute-t-il, « le
streaming seul ne peut pas soutenir l’industrie cinématographique telle que
nous la connaissions avant le Covid-19 »… Comme lui, des centaines de
créateurs, scénaristes, réalisateurs, musiciens, mais aussi acteurs et
techniciens sont coincés entre l’amour de leur métier et la nécessité d’en
vivre.
(1) Ce sont les plateformes elles-mêmes
qui annoncent leurs chiffres d’audience, sans vérification indépendante.
(2) Les Deux Oncles.

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