Je pourrais parler, puisque je suis
arménien, de cette fin de guerre dans le sud du Caucase, où les dictateurs multimillionnaires Erdogan, Aliyev
ont fait main basse sur l’Artsakh et orchestré une guerre de 44 jours, suivie
d’un nettoyage ethnique aux dépens de sa population arménienne. Ils célébrèrent
leur victoire commune en grande pompe, faisant défiler, façon Moyen Âge (il ne
manquait plus que les esclaves enchaînés), le matériel arménien détruit au
cours de ce conflit. La victoire fut possible non pas par cette seule coalition
turco-azérie suréquipée, où les mercenaires djihadistes syriens payés
2 000 euros prenaient leur part de sang avec, en prime, 100 dollars
par tête d’Arménien coupée, mais aussi par le silence « pragmatique » des
démocraties occidentales, gardiennes des valeurs humanistes… et économiques.
Je pourrais dire aussi les prisonniers de
guerre, civils et militaires arméniens que le régime de Bakou, en dépit des lois internationales, refuse toujours
de rendre à leurs familles ; raconter comment le patrimoine culturel de l’Artsakh,
deux fois millénaire, va disparaître sous les bulldozers azéris. Comme ça a été
le cas dans le Nakhitchevan, jadis arménien. Mais peut-être que, cette fois, M.
Le Drian bravera l’enclos de la neutralité où il fait si bon vivre et veillera
à ce que les prisonniers de guerre reviennent sains et saufs chez eux et que
ces trésors architecturaux, qui sont le bien de l’humanité tout entière, ne
soient réduits à l’état de gravats par ses « amis », comme il dit, de longue
date.
Je pourrais parler aussi, puisque je suis
acteur, de la crise qui frappe le monde de la culture ; dire les salles et les compagnies de théâtre et de
danse, grandes et petites, les orchestres de toute sorte qui risquent de
disparaître définitivement, sans parler des restaurants de nuit et de tous les
métiers qui les peuplent. Je pourrais prévenir encore que le public souffre de
ne plus se retrouver au théâtre, puis au café du coin afin de débattre autour
d’un verre en refaisant le monde. Je pourrais ressasser le merveilleux mystère
d’une salle de spectacle où s’enferment les gens dans le noir afin que la
lumière soit ; rappeler les ténèbres éclairantes où le temps s’arrête afin de
reprendre son souffle dans les regards en quête de beau ; rappeler comment, en
l’espace d’une pièce, d’un concert ou d’un film, l’innocente joie côtoie et
apaise le démon du quotidien. Je pourrais redire pourquoi la nourriture de
l’esprit n’est pas moins essentielle que celle du corps. Oui, je pourrais
parler de tout cela.
Mais je suis un fils aussi, et je voudrais
parler de ma mère, mon héroïne de l’ombre.
Elle s’appelle Sima, elle a bientôt 84 ans. Elle vient de perdre son chat.
Elle est triste. Avant-hier, je passe chez elle et la trouve en larmes.
– Maman pourquoi tu pleures ?
– C’est rien.
– Maman, ça fait quinze jours que ton
chat est mort.
– C’est pas pour lui que je pleure.
– Pourquoi alors ?
– J’attends d’être vaccinée.
– Et alors ?
– Et alors, merde !
– Ça va passer, maman...
– Ça va passer, oui, et moi, j’vais
passer avec.
Voilà Sima, ma mère attend. Que veut-elle, cette mère,
au-delà de cette vaccination qui tarde tant ? C’est revenir au théâtre, aller
au restaurant, sans inquiétude serrer contre son cœur ses petits-enfants,
flâner comme elle le peut encore sur ses béquilles, prendre son café en terrasse,
reprendre le cours de sa vie.

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