Repenser la question de la mort ? Vite
dit…
Famille. La mort des
figures engagées et familières nous hante – sans doute encore plus par
temps de Covid, tandis que notre rapport aux noirceurs du monde s’aiguise en
s’accumulant. Et maintenant ? Jean-Pierre Bacri, rien de moins, qui vient
allonger une liste de « célébrités » pour lesquelles nous avions, quoi que nous
en pensions, des attachements particuliers, au moins dans notre manière
d’entrevoir notre vie parmi les ombres. Se rend-on compte à quel point un bout
de nos âmes vives vient à s’effacer quand, devant nos yeux déjà embués, le
surgissement de la disparition se transforme en événement (im)prévisible,
douloureux, destructeur de quelque chose d’irrépressible ? Croit-on néanmoins
que tous ces morts ne nous parlent pas, qu’ils ne témoignent pas en grand et en
symbolique, dans la continuité et le temps-long, d’aspects fondamentaux qui
nous construisirent et nous chavireront encore ? Bien sûr que si ! D’où
l’importance des moments de séparation, qu’ils soient intimes ou collectifs. En
l’espèce, les derniers mois nous éclairent autant qu’ils nous accablent.
Excusez du peu : de Michel Piccoli à Juliette Gréco, de Daniel Cordier à Anne
Sylvestre, de Cécile Rol-Tanguy à Pape Diouf, de Guy Bedos à Albert Uderzo, de
Robert Herbin à Christophe Dominici, de Jean-Loup Dabadie à Gisèle Halimi,
d’Alain Rey à Ivry Gitlis… voilà la liste très sélective propre au bloc-noteur.
Nous avons tous, comme un fil d’Ariane, une dette d’engagement envers ces
personnalités-là. Avec eux, ricochant de groupe en groupe, tout était affaire
de regard et d’implication. Chacun dans son genre nous a nourris, grandis, avec
pour seul but d’éviter que des crocs de boucher continuent de pendre à nos
pensées. En un mot : eux et tant d’autres auparavant ont traversé nos
existences en complicité. Et, de loin en proche, ils constituaient une espèce
de «famille» assez unique et rare, donc précieuse.
Bagage. Ces fils d’Ariane
deviennent dès lors des fils dans la nuit. Ils continuent de gronder, par nous
et avec nous, puisque l’horreur de notre époque n’est pas rachetable et que
personne, pas même ces morts-là, ne trouvent la paix de voir où nos sociétés
sont tombées. Ont-ils déjà honte des vivants, comme il nous arrive d’avoir
honte de nous autres ? «Il y a des êtres trop beaux, trop intelligents
pour la vie. Leur beauté, leur intelligence les désaxent, elles constituent des
anomalies», écrivait Jean-Marc Parisis dans la Recherche de la
couleur (Stock). Nostalgique et désabusé, ne narrant au passé, il
ajoutait : «L’amour faisait partie du bagage qu’on devait porter un
jour ou des années avant de le poser pour franchir d’autres frontières. Mieux
valait accepter les conditions du voyage, ne pas insister, s’acharner, mentir
– ceux qui n’avaient jamais aimé étaient mal partis.» Et nous,
comment allons-nous ?
Unique. En pleine
pandémie, alors que paraît rôder la mort, les disparus se croisent aux disparus
sans qu’ils se confondent. Nous nous habituons à cette litanie macabre, sans
forcément y réfléchir. On nous invite donc, comme Roger-Pol Droit, philosophe
et écrivain, à «repenser la mort, sans fascination, sans
grandiloquence, sans esquive, sans indifférence». Cette mort, dit-il,
que «nous avions presque oubliée, à force de la rendre invisible, de la
reléguer dans l’ombre et le silence». Et voilà que «le spectre
insiste, comme surgi d’ailleurs, revenant d’un autre âge », mieux, « sa
puissance sidère». Comment se préparer autrement ? Par la fermeté d’âme et
l’absence de regret ? En apprenant à mourir, jusqu’à l’indifférence ? Absurde,
non ? Jacques Derrida écrivait : «La mort déclare chaque fois “la fin
du monde en totalité”, la fin de tout monde possible, et “chaque fois la fin du
monde comme totalité unique, donc irremplaçable et donc infinie”.» Son
livre s’intitulait Chaque fois unique, la fin du monde (Galilée).
Dès lors une évidence s’impose, sinon une vérité. Ces morts nous tendent leurs
mains. Comment les saisir ? Telle est la seule question…

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