Événement sans précédent, l’intrusion de militants
trumpistes dans l’enceinte du Congrès signe la dérive d’un courant politique
qui tend à faire sécession avec le reste de la société.
Une tragédie et une farce. Mercredi, à
Washington, au Capitole, l’histoire a joué simultanément sur ces deux
registres. La prise du siège du Parlement de l’autoproclamée « plus grande
démocratie du monde » s’est soldée par la mort d’une personne et par des
dizaines de selfies de putschistes d’opérette, déchaînés puis presque
goguenards, posant pour l’éternité. L’espace d’une journée particulière, cette
troupe manifestement aussi haineuse qu’impréparée a réussi à stopper le
processus démocratique, ne faisant finalement que retarder l’échéance. Le cours
des choses a repris : la victoire de Joe Biden a été certifiée, jeudi, par le
Congrès. Et Donald Trump a dû se résoudre à annoncer une « transition
ordonnée ».
1/. Une attaque inédite contre le pouvoir législatif
Les derniers non-invités à pénétrer dans
le Capitole portaient un uniforme blanc et rouge. Ils étaient anglais. Nous
étions en 1814, lors de la seconde guerre anglo-américaine. Le 6 janvier
2021, c’est un quarteron d’ultra-trumpistes qui a forcé les portes du Congrès.
Tout a commencé quelques heures plus tôt, par un meeting que Donald Trump
organisait afin de protester, pour la énième fois, contre une élection
« volée » et une « fraude massive », assertion jamais prouvée lors de la
cinquantaine de recours en justice. Mais la foule présente le croit sur parole.
« Nous n’abandonnerons jamais. Nous ne concéderons jamais la
défaite ! » a-t-il éructé, avant d’inviter sa troupe à se diriger vers le
Capitole. Consigne que la frange la plus exaltée a suivie à la lettre. Elle n’a
eu qu’à affronter un dispositif de sécurité pour le moins sous-dimensionné.
Quelques membres de la police du Capitole, dépendant du gouvernement fédéral,
ont été débordés en deux temps, trois mouvements. Contrairement à n’importe
quelle manifestation antiraciste, la garde nationale n’avait pas été mobilisée.
Si certains apprentis putschistes sont entrés par la grande porte, d’autres ont
fracassé des fenêtres pour pénétrer dans le bâtiment.
Aussitôt, les élus, au premier rang
desquels le vice-président Mike Pence, ont été évacués. Quelques scènes
immortalisées rentreront dans les manuels : Jake Angeli (son identité est
désormais connue), avec bonnet en peau de bête et cornes, tout sourires au
« perchoir », un de ses collègues posant ses bottes sur le bureau de la
présidente démocrate de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi ; des agents
en civil, arme au poing, protégeant les portes de l’hémicycle barrées d’une
armoire transformée en ultime rempart.
Après une nuit de couvre-feu et de condamnations
unanimes, la certification a repris son cours, jeudi matin, confirmant la
victoire de Joe Biden. « Ces tragédies nous rappellent que les mots comptent et
que le pouvoir de vie et de mort se trouve dans la langue », a déclaré Barry
Black, l’aumônier du Sénat au terme de la « cérémonie », une référence assez
directe à Donald Trump. Ce dernier s’est fendu d’un communiqué dans lequel il
ne reconnaît pas sa défaite, mais annonce qu’il fera place nette en temps et en
heure. Ce dernier s’est fendu d’un communiqué dans lequel il ne reconnaît pas
sa défaite, mais annonce il ne reconnaît pas sa défaite, mais annonce qu’il
fera place nette en temps et en heure.
2/. Un trumpisme à tendance insurrectionnelle
L’histoire retiendra que celui qui voulait
« rendre sa grandeur à l’Amérique » a été l’instigateur de la profanation de ce
qu’une immense majorité d’Américains considèrent comme un sanctuaire. Organisée
de longue date ou improvisée (l’enquête le dira, peut-être), cette intrusion ne
peut pas être interprétée comme un « accident », pas plus que le trumpisme ne
l’est. Ce dernier est à la fois la conséquence et l’accélérateur d’une
dérive du Parti républicain depuis près d’un demi-siècle. On peut dater de la
présidence Nixon ce virage à droite d’un parti qui, sous Eisenhower, adhérait
au consensus du New Deal de Roosevelt.
Après la signature de la loi sur les
droits civiques, la « stratégie sudiste » assumait de séduire les électeurs
démocrates racistes et ségrégationnistes du Sud, tout en commençant à remettre
en cause les acquis du New Deal. La « révolution conservatrice » a marché sur
ses deux « jambes » : néolibéralisme et néoségrégationnisme. Ronald Reagan n’a
pas échappé à cette nouvelle règle du GOP (Grand Old Party, le surnom du
Parti républicain). Si les « reaganomics » constituent l’empreinte majeure de
son bilan, celui-ci contient également le durcissement de la guerre à la
drogue, faux-nez de politiques discriminatoires à l’encontre des
Africains-Américains qui connaîtront leur paroxysme avec la loi sur la
criminalité de 1994, promue par Bill Clinton et… Joe Biden.
Donald Trump a actualisé cette doxa en
stigmatisant l’immigration latino, phénomène majeur des années 1980 et 1990, et
en prenant des accents souverainistes, lors que les effets du libre-échange
étaient jugés de plus en plus négativement par une frange importante de la
population, tandis que l’explosion des inégalités depuis les années
1970 commençait à craqueler le corps social. La particularité de ce qu’il
est convenu d’appeler le trumpisme est d’avoir forgé une alliance officielle
entre l’establishment républicain bon teint et la galaxie de milices et
mouvements nationalistes, nativistes ou suprémacistes. Un jour, il signait une
loi de réduction massive d’impôt pour les plus riches. Le lendemain, il
refusait de condamner les suprémacistes blancs, coupables de violence à
Charlottesville.
Un jour, il démantelait des
réglementations environnementales et sociales. Le lendemain, il demandait aux
Proud Boys de se tenir prêts. Les puissants républicains « country club
» ont parfois toussé ou hoqueté, mais ils n’ont jamais jeté l’éponge.
Après tout, Trump leur avait permis de gagner la présidentielle en 2016 et
appliquait, certes avec frasques et désordre, la politique qu’ils souhaitaient.
Mais, comme le veut la formule : « L’important, ce n’est pas la chute, c’est
l’atterrissage. » Et pour nombre de républicains, l’atterrissage a eu lieu
le 6 janvier 2021.
3/. Le Parti républicain au bord de l’explosion
Avant même l’improbable intrusion, les
signes de discorde au sein d’un Parti républicain largement trumpifié depuis
2016 étaient apparus en direct sur toutes les chaînes de télévision, alors que
s’ouvrait au Congrès la réunion de certification. Enjeu : fallait-il suivre
Donald Trump jusqu’au bout de sa stratégie, non seulement de refus des
résultats de l’élection du 3 novembre, mais de mobilisation de tous les
moyens, y compris non légaux, pour les faire invalider ? À quelques minutes
d’intervalle, deux figures de la droite ont défendu deux points de vue diamétralement
opposés. Principe de réalité oblige, Mitch McConnell, chef des républicains au
Sénat, cheville ouvrière des « années Trump », refusait de suivre son ancien
champion jusque dans le précipice. Ted Cruz, candidat évangélique à la primaire
de 2016, alors adversaire résolu du milliardaire, enfourchait allégrement les
thèmes de la « fraude massive » et de la démocratie bafouée. Quelques minutes,
plus tard, les failles allaient s’élargir, alors que des supporters de Trump
faisaient irruption dans le bâtiment du Congrès. Jamais autant d’officiels
républicains (y compris le vice-président en exercice, Mike Pence) avaient
condamné avec autant de force un acte de Donald Trump. Battu, il est vrai, par
Joe Biden, il ne leur sert plus à grand-chose. Mais les élites républicaines
devront continuer à « gérer » la base trumpiste.
Selon un sondage réalisé sur le pouce,
20 % des Américains approuvent l’assaut du Capitole. Soit
approximativement un électeur républicain sur deux. En haut de la pyramide, la
coupure en deux apparaît à l’identique : plus de la moitié des représentants
républicains ont refusé de certifier les résultats de l’élection, une
proportion jamais vue dans l’histoire du pays. L’avenir du parti de Lincoln
s’écrira-t-il en rabibochages de raison, en déchirements de long terme, voire
en scission ? Une chose est certaine : si Donald Trump quitte le pouvoir, le
20 janvier, il continuera, fort de ses 74 millions d’électeurs, de
hanter la vie politique du pays, que ce soit à la tête d’un nouveau parti, aux
commandes d’une chaîne de télévision ou en électron « providentiel ».
4/. Un retour à la « normale » ?
En annonçant une « transition ordonnée », le président
battu a, de fait, pris acte de la situation : le Congrès ayant certifié le vote
du collège électoral, aucun recours politique ou légal ne demeure à sa
disposition. Dernière option : celle du coup de force. Il ne faut jamais parier
de rien, surtout avec Donald Trump, mais les réactions de la société américaine
ont montré qu’elle disposait d’anticorps suffisamment puissants pour
circonscrire toute fièvre insurrectionnelle. Les événements du 6 janvier
ne constitueront-ils donc qu’une parenthèse, un cauchemar passager ? Il faut
plutôt envisager ce qui s’est déroulé au plus haut sommet de l’État comme le
symptôme global d’un pays qui, au-delà des chiffres plus ou moins ronflants de
l’économie, se porte de moins en moins bien : « brutalisation » de la société
(rupture du contrat social, envolée des fortunes des milliardaires et des
inégalités, impact terrifiant de la pandémie du Covid sur les classes
populaires, notamment africaines-américaines et latinas), polarisation
idéologico-politique dans un pays à l’histoire continuellement violente,
confiscation démocratique (purges électorales, rôle intact des lobbyistes et
influence grandissante des forces de l’argent). C’est cette maladie que devra
soigner Joe Biden. Il disposera pour cela d’une majorité, certes faible, dans
les deux chambres du Congrès. Mercredi soir, dans une adresse solennelle, il
s’est montré à la hauteur de la fonction, acculant Donald Trump à appeler ses
troupes égarées à rentrer chez elles. À partir du 20 janvier, il lui
faudra plus que des mots.

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