Alors que le rapport commandé à l’historien Benjamin
Stora sur la mémoire franco-algérienne doit être remis ce mercredi, le chef de
l’État entretient une relation à l’histoire et à la mémoire pour le moins
ambivalente.
Qui se souvient qu’en 2016 Emmanuel Macron
avait lancé sa conquête élyséenne par un discours aux traditionnelles fêtes de
Jeanne d’Arc, à Orléans ? Alors ministre de l’Économie, ce moment avait été
l’occasion d’une analogie hasardeuse : Jeanne, comme lui, avait « fendu
le système » et « rassemblé le pays ». Depuis son
élection, Emmanuel Macron se pose comme un président « mémoriel » : Charles de
Gaulle, François Mitterrand, Colbert, les Lumières, la IIIe République
d’Adolphe Thiers, Verdun… Autant de lieux et de personnages symboliques dont le
chef de l’État fait un usage politique immodéré. Comme d’autres avant lui, mais
à sa façon.
Premier président français à être né après
l’indépendance de l’Algérie, il affiche un volontarisme inédit sur la question.
Aussi, le rapport que lui remet, ce mercredi, Benjamin Stora, spécialiste
reconnu de l’histoire contemporaine de l’Algérie, est attendu quasiment comme
le Graal par des millions de citoyens, d’une rive à l’autre (lire
page 13). « En France, plus de 7 millions de personnes sont
toujours concernées par la mémoire de l’Algérie : soldats, appelés,
pieds-noirs, harkis, immigrés, militants contre la guerre, partisans de
l’Algérie française et enfants et familles de tous ces groupes », rappelle
l’historien.
La colonisation qualifiée de « crime contre l’humanité »
Comme Jacques Chirac, le président Macron
veut avoir son « Vél’d’Hiv ». Il souhaite, écrit-il, dans la lettre de mission
qu’il a confiée, en juillet dernier, à Benjamin Stora, s’inscrire « dans
une volonté nouvelle de réconciliation des peuples français et algérien ».
La réconciliation passe par un travail « de vérité et de mémoire », chemin
long et semé d’embûches. Dès la campagne pour la présidentielle, Emmanuel
Macron ose qualifier la colonisation de « crime contre l’humanité ». Une
fois élu, il reconnaît la responsabilité de l’État français dans l’assassinat
de Maurice Audin, promet l’ouverture des archives sur les disparus, ainsi que
des indemnités pour les harkis qu’il ne manque pas d’honorer. Geste fort et
plus récent, accueilli comme « un grand pas » à Alger, la
restitution, début juillet, des crânes de 24 combattants algériens
exécutés au début de la colonisation française au XIXe siècle.
Et c’est au même moment que le président
de la République commande son rapport sur « Les mémoires de la colonisation et
de la guerre d’Algérie », tandis que le président algérien, Abdelmadjid
Tebboune, désigne son directeur des archives, Abdelmadjid Chikhi, pour
mener « un travail de vérité entre les deux pays ». Emmanuel
Macron semble ainsi vouloir tourner la page : « Le sujet de la
colonisation et de la guerre d’Algérie a trop longtemps entravé la construction
entre nos deux pays d’un destin commun en Méditerranée », confie-t-il
encore, dans sa lettre de mission à Benjamin Stora. Depuis, l’émissaire
bénévole a rencontré une cinquantaine d’associations et autant d’acteurs
concernés du monde de la culture, du patrimoine, de l’édition, de l’éducation
ainsi que ceux qui agissent sur les dossiers sensibles des archives, des
disparus, des essais nucléaires ou des cimetières.
Si la question de l’Algérie et du
colonialisme est centrale dans l’approche mémorielle d’Emmanuel Macron, elle
s’inscrit dans un ensemble plus large de rapports à l’histoire. Et cet ensemble
est pour le moins ambivalent. La reconnaissance du rôle de l’État dans la mort
de Maurice Audin ou la restitution d’œuvres d’art sont à mettre au crédit du
président.
« La République n’effacera aucune trace ni aucun nom »
Mais d’autres prises de position
témoignent, au contraire, d’une vision plus conservatrice. Un tournant observé
notamment au cours de l’année passée, avec sa réaction aux manifestations
« Black Lives Matter ». « La République n’effacera aucune trace ni
aucun nom de son histoire ! Elle n’oubliera aucune de ses œuvres. Elle ne
déboulonnera pas de statues », s’était-il alors écrié, à rebours de la
volonté affichée lors du discours des Mureaux, le 2 octobre
dernier : « Nous sommes un pays qui a un passé colonial et qui a des
traumatismes qu’il n’a toujours pas réglés. » La loi qui en est issue,
dite « séparatismes », est pourtant bien loin de cet objectif… Un « en même
temps » qui se retrouve dans d’autres initiatives mémorielles. Après l’année
Charles de Gaulle en 2020, l’année François Mitterrand en 2021, le mois de
mai doit être l’occasion pour Emmanuel Macron d’un événement autour du
bicentenaire de la mort de Napoléon Ier. Des actes qui s’inscrivent dans
la lignée de l’itinérance mémorielle de 2018 sur la Première Guerre mondiale et
de la panthéonisation de Maurice Genevoix. Pour le chef de l’État, c’est « l’histoire
en bloc » qui prime, une composante de la nation non négociable, qui
doit servir à cimenter le présent.
Une conception peu compatible avec l’Histoire, cette
matière mouvante, en perpétuel chantier, souvent inflammable comme celle avec
l’Algérie. Sous Jacques Chirac, un traité d’amitié avait failli être signé.
Depuis, plus rien. Les conditions sont-elles mûres aujourd’hui pour que les
deux pays s’engagent à nouveau sur les voies d’un traité ? Tout dépendra des
suites qu’Emmanuel Macron donnera au rapport Stora. Elles révéleront la volonté
réelle – ou pas – du chef de l’État de faire toute la lumière sur la vérité
historique.

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