Difficultés pour prendre rendez-vous, rationnement des
doses… Un certain nombre d’obstacles menacent de ralentir la vaccination des
personnes âgées de plus de 75 ans, commencée lundi 18 janvier.
Reportage à Paris.
« Je
suis un peu avance », s’excuse Françoise D. en arrivant à la mairie du
3e arrondissement de Paris, lundi 18 janvier. Cette retraitée vient
se faire vacciner contre le Covid-19 le premier jour de l’ouverture de la
campagne vaccinale aux personnes âgées de plus de 75 ans. « Je
suis bien contente de les avoir fêtés en novembre », sourit Françoise.
Si, à l’annonce de l’arrivée des premières doses de sérum en France, elle a
ressenti « une petite appréhension » face à un produit
fabriqué plus rapidement que d’habitude, la volonté de « retour à la
vie normale et l’envie de pouvoir voyager » ont finalement eu raison
de ses hésitations. Comme elle, 54 % des Français souhaitent désormais se
faire vacciner, selon un sondage Ifop cité par le Parisien dimanche
17 janvier. Ils étaient moins de 50 % en décembre.
Si Françoise est arrivée trois quarts
d’heure avant son rendez-vous, c’est parce qu’elle a en tête les difficultés
rencontrées avant de décrocher ce précieux créneau. Un parcours du combattant
commencé à l’ouverture des prises de rendez-vous, vendredi 15 janvier. La
septuagénaire s’est rendue sur le site Santé.fr, puis sur Doctolib, pour tenter
de réserver un horaire dans le 16e arrondissement, où elle réside.
Problème : « Plusieurs centres étaient proposés mais il n’y avait
rien pour mon quartier. » Embêtée, elle tente de joindre la mairie de
la commune voisine de Boulogne-Billancourt, qui lui demande d’appeler
directement le centre de vaccination, sans succès. « J’ai fini par me
dire que j’irais dans un centre en province, pourquoi pas à Nantes, ou à
Saint-Nazaire, histoire de me faire une sortie ! » raconte-t-elle, non
sans humour. Elle est finalement parvenue à s’inscrire dans le
3e arrondissement. « Il faut un peu persévérer », euphémise
une agente de la mairie.
« Si j’avais eu 90 ans, je ne sais
pas comment j’aurais fait », souffle
Françoise, en pensant à « ses amis plus âgés qui ne sont pas du tout
connectés ». Patientant sur une chaise installée à bonne distance, une
autre retraitée, venue du 11e arrondissement, n’a pas non plus trouvé de
rendez-vous dans son quartier. Sur le site Santé.fr, plusieurs centres parmi
les 19 ouverts lundi affichent déjà complet pour plusieurs semaines. C’est
également le cas de la mairie du 3e, où l’on indique que « tous les
rendez-vous proposés en janvier sont réservés, ainsi que ceux des deux
premières semaines de février ». Il faut compter « un mois
d’attente » pour en obtenir un nouveau.
« Nous sommes rationnés »
De son côté, l’agence régionale de santé
d’Île-de-France indique que 8 centres sur les 109 ouverts dans la
région font état d’un « surbooking », qu’elle prévoit de « régler
en envoyant les personnes vers d’autres centres ou en décalant les rendez-vous
de quelques jours ». Mais à Paris des inquiétudes pointent déjà sur
les embouteillages à venir, liés aux livraisons de doses de vaccin, distribuées
à chaque arrondissement au ratio de sa population, mais en nombre
insuffisant. « Nous sommes rationnés », résume Ariel Weil, élu
de Paris Centre (1er, 2e, 3e et 4e arrondissements). La ville de Paris
doit recevoir 10 000 doses dans la semaine. « Mais nous en
attendions 50 000 à 60 000 », précise l’édile. La ville, où
résident 170 000 personnes de plus de 75 ans, doit se livrer à des
calculs d’apothicaire. « 10 000 doses par semaine, cela revient environ
à 80 doses par jour et par centre, ce n’est pas suffisant. À ce rythme-là,
on va terminer de vacciner en septembre », déplore Anne Souyris,
adjointe à la mairie de Paris en charge de la santé publique.
Françoise a pu prendre rendez-vous pour
les deux injections nécessaires, la première le 18 janvier et la seconde,
environ un mois plus tard, le 15 février. « Pour l’instant, toutes
les personnes qui ont pris rendez-vous pourront avoir deux doses », explique
Anne Levieux, adjointe à la mairie de Paris en charge des seniors. Mais la
pénurie risque de se répercuter « sur les délais pour obtenir un
premier rendez-vous ». Cette difficulté de plus lève le voile sur les
carences de l’État en matière d’organisation de la campagne vaccinale, couplées
au retard de livraisons de « trois à quatre semaines », annoncé
samedi 16 janvier par le laboratoire Pfizer.
Au total, en France, 5 millions de
personnes de plus de 75 ans sont éligibles à la vaccination, ainsi que
800 000 personnes présentant des pathologies à « haut risque » (cancers,
insuffisances rénales…). Le gouvernement espère réaliser entre 2,4 millions
et 4 millions de vaccinations d’ici à fin février. L’objectif risque
d’être difficile à atteindre dans ces conditions alors que le temps presse et
que différentes mutations du virus menacent de se développer rapidement sur le
territoire. Dans le 3e arrondissement, le maire Ariel Weil s’avoue « partagé » entre
la satisfaction d’avoir commencé la vaccination et un regret : « On
aurait pu démarrer plus vite et surtout plus fort. »
Infirmières libérales surchargées
Dans les centres, les professionnels de
santé, médecins et infirmiers, s’organisent pour éviter de gâcher des doses, en
tenant compte des difficultés logistiques liées au sérum de Pfizer. Un flacon
contient six doses, qui doivent toutes être administrées dans un délai de
cinq heures une fois décongelées. Dans le 19e arrondissement de
Paris, en fin de journée, Micheline Scemama accompagne son mari venu se faire
vacciner. Pour elle non plus, la prise de rendez-vous n’a pas été facile. « Mon
gendre nous a aidés, et j’ai moi-même assisté ma sœur et mon beau-frère, qui
sont plus âgés, et ne s’en sortent pas avec Doctolib », confie-t-elle.
Micheline n’a pas encore 75 ans « mais presque », et
aimerait se faire vacciner aux côtés de son mari. « On habite ensemble,
c’est plus logique », juge-t-elle. Coup de chance : une personne s’est
désistée dans la journée. Après s’être entretenue avec un médecin sur place,
Micheline a pu recevoir une piqûre, évitant ainsi que la dose ne soit perdue.
« Je suis fatiguée », souffle une soignante après la dernière
injection d’une journée qui a commencé à 6 h 30. Exerçant en libéral, elle n’a
pas hésité à répondre à l’appel pour aider à la vaccination. Mais « entre
nos tournées auprès de notre patientèle personnelle, les dépistages et les
vaccins, cela fait beaucoup de travail ». L’infirmière estime que
c’est « (son) devoir », mais voudrait « plus de
reconnaissance », elle qui n’a « pas arrêté de
travailler » depuis mars dernier et n’a pas touché de prime
Covid. « C’est injuste », lâche-t-elle. « Nous sommes
volontaires, mais il ne faudrait pas que la vaccination dure trop longtemps, il
nous faut du temps pour nos propres patients. Les préserver, c’est aussi
soulager l’hôpital. »
Baisse de l’espérance de vie
L’épidémie
de Covid-19 n’a pas seulement bouleversé notre quotidien, elle a aussi un
impact visible sur la démographie : selon les chiffres publiés mardi par
l’Insee, l’espérance de vie à la naissance a nettement baissé en 2020,
d’environ cinq mois pour les femmes (à 85,2 ans) et de six mois pour
les hommes (à 79,2 ans). C’est le résultat d’une année particulièrement
meurtrière, avec 667 400 décès constatés (+ 9 % par rapport à
2019). Dans le même temps, le nombre des naissances (740 000) a aussi atteint
un plus bas historique depuis 1945, tout comme le solde naturel (+ 82 000,
contre + 140 000 en 2019). Enfin, le nombre des mariages s’est effondré
l’an passé (– 34 %).

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