«Tout ce qui dégrade la
culture raccourcit les chemins qui mènent à la servitude», disait Camus. Si la
santé n’a pas de prix – la vie est sacrée – et si nous serons les
derniers à minimiser la crise sanitaire qui nous frappe et ses conséquences
dans le temps-long, qui osera affirmer, ici-et-maintenant, que la culture n’est
pas la vie et qu’une vie privée de culture ne se dévitalise pas? Drôle
d’époque, où la symbolique de certaines décisions rend «non
essentiel» ce qui irrigue l’esprit et bâtit le sens de l’existence entre
les générations. Face au verdict terrible de la semaine dernière, qui consiste
à ne toujours pas ouvrir les cinémas, les théâtres, les musées, etc., poussant
un peu plus le spectacle vivant dans le néant, le monde de la culture ne se
trouve pas seulement en état de choc. Il est sur le point de se révolter!
Comment le gouvernement
peut-il encore, parvenu à ce point de l’épidémie, déclarer qu’une foule s’avère
non contagieuse quand elle déferle dans les magasins, mais plus dangereuse dans
une salle de spectacle, alors que toutes les mesures sanitaires, d’une rigueur
absolue et bien supérieures à la moyenne, y sont appliquées? Jusqu’à quand ce
yoyo, cette incertitude, cette absence de perspectives? Et, comme le demande
Erik Orsenna, «pourquoi défendre, quoi qu’il en coûte, l’emploi
partout, et se moquer du million de travailleurs de la culture»? Alors
qu’elle crève la culture! Voilà ce que semble assumer la France, pays de
«l’exception culturelle». Qui aurait cru cela possible? Ce qui se profile à
l’horizon a quelque chose d’effroyable. Car, en cette période sombre de crises
aveugles et durables où le lien social se délie chaque jour un peu plus,
l’accès à la culture est tout le contraire d’un simple supplément d’âme, mais
ce qui nous constitue fondamentalement, l’âme de notre pays, de l’humanité.
Jean Vilar utilisait souvent cette formule, plus signifiante qu’il n’y
paraît: «La culture c’est comme l’eau, le gaz et l’électricité : un
service public.»
Face au cataclysme
prévisible, face au désarroi historique, le monde de la culture – gage majeur
de démocratie et antidote puissant aux dérives liberticides –
s’attendait à (re)devenir une priorité, un bien commun indispensable, et pas
seulement un vulgaire «produit» de consommation réductible au mercantilisme et
au pouvoir de l’argent. En vérité, ce moment nous donne honte. «La
culture ne s’hérite pas, elle se conquiert», clamait Malraux. Toute
conquête réclame combat.

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