L’annonce de la non-réouverture des lieux culturels
provoque incompréhension et sentiment d’injustice. La CGT spectacle et les
directeurs des centres dramatiques nationaux appellent à manifester le 15
décembre.
« L a
pandémie de Covid-19 a fait exploser nos possibles. Cet automne, l’épidémie
nous condamne à finir dans la brume pandémique. Six semaines de spectacles et
30 représentations. Aucune de ces représentations n’aura lieu. Le Cirque
Plume est un grand vaisseau qui s’enfonce dans la nuit, dont il restera le
souvenir de ses lumières (…). » Le Cirque Plume a préféré baisser le
rideau avant la fin de sa dernière tournée. Combien, combien de compagnies
toutes pratiques artistiques confondues, combien de lieux, de festivals,
combien d’artistes, de techniciens risquent de subir le même sort ?
Les annonces gouvernementales ont provoqué
un terrible désenchantement du milieu culturel. L’annonce du report de
l’ouverture des théâtres, cinémas, cirques et musées, au 7 janvier
peut-être, a été pour beaucoup « un coup de massue », « une immense
injustice ». « Tristesse, colère, incompréhension, déception, découragement se
sont bousculés dans tous les circuits nerveux des salarié·es des artistes, des
technicien·nes qui œuvrent au Théâtre national de Strasbourg », écrit
son directeur, Stanislas Nordey. Charles Berling estime qu’ « on est en
train de tuer un secteur qui a du mal à se relever. Je suis très affligé de ce
qui a été dit et de comment cela a été dit ». Comment interpréter les
propos de la ministre de la Culture à la télévision, qui explique que le
7 janvier ne sera pas « une date de réouverture mais plutôt une
date de revoyure » ? Comment entendre ceux du porte-parole du gouvernement,
qui estime qu’il ne serait pas « responsable » de rouvrir les
cinémas et les théâtres en raison de la courbe des contagions ? On voudrait
nous faire croire que les artistes seraient irresponsables, capricieux, qu’ils
se moqueraient de la pandémie, des malades et des morts qu’on ne s’y prendrait
pas autrement.
Pour Charles Berling, la culture est « sacrifiée
sur l’autel d’un consumérisme ». Les images sont saisissantes de la cohue
dans les galeries des centres commerciaux et du parvis triste et silencieux du
musée d’Orsay, tandis qu’on a en mémoire les propos de Jean Castex : « Pour
limiter une vague épidémique, les protocoles sanitaires ne suffisent pas, il
faut limiter les flux, les mouvements de population. » Visiblement,
pas partout. C’est un non-dit assourdissant qui se fait sentir. On laisse
ouverts les centres commerciaux, les transports, les marchands de fringues, les
marchands de bagnoles, les marchands de jouets, et les lieux de culte sous la
pression des Églises… L’essentiel selon saint Macron. L’essentiel dans l’ordre
libéral contemporain. Seuls resteront fermés, jusqu’à nouvel ordre, les lieux
du désordre et du savoir, les bistrots, les restos, les universités, les cinés,
les théâtres, les music-halls, les clubs de jazz, etc. Tous lieux suspects
d’émancipation difficilement contrôlables. « Arrêtez de penser », semble nous
susurrer le gouvernement, mais continuez de dépenser…
« Appauvrissement généralisé »
Pendant ce temps-là, au ministère de la
Culture, on nous incite à découvrir la plateforme #culturecheznous. « Elle
vous permet, est-il écrit, d’accéder gratuitement en ligne à
une offre culturelle numérique inédite : expositions virtuelles, films,
podcasts, concerts, jeux vidéo… Au total, plus de 830 contenus sont
proposés par 600 acteurs culturels et artistiques ! » À quoi bon,
en effet, rouvrir théâtres, cinémas, musées… Or, depuis le premier
confinement au mois de mars, qui a provoqué la fermeture de tous les lieux
culturels et l’annulation de tous les festivals de l’été, si quelques gestes
avaient été consentis pour soutenir le monde de la culture, dont la fameuse
« année blanche » pour les intermittents, « le compte n’y est pas », estime
Denis Gravouil, de la CGT spectacle, qui rappelle que « la
destruction du volume d’activité et d’emplois pour nos secteurs est sans
précédent et appelle des réponses d’exception », ajoutant que « les
artistes et technicien·nes intermittent·es du spectacle, les autrices et les
auteurs connaissent un appauvrissement généralisé et que leurs droits sociaux
sont menacés particulièrement par cette baisse drastique d’activité ». Où
est donc le fameux « quoi qu’il en coûte » balancé par un président de la
République goguenard ? « Je crains que, comme dans les océans avec les
méduses, une seule espèce perdure, les grandes institutions comme la
Comédie-Française ou l’Opéra de Paris. Et puis après, il y aura une sorte de
désert culturel », pointait très justement Philippe Torreton sur le
plateau de C dans l’air. Le désert culturel est déjà là, qui
dévaste économiquement un secteur d’une grande vitalité mais aussi
symboliquement. Le citoyen serait tout juste bon à aller bosser, courir les
magasins et rentrer sagement chez lui avant le couvre-feu pour regarder une
série ou un film sur les plateformes qui, au passage, doivent se frotter les
mains de voir ainsi leur chiffre d’affaires bondir. Ça ressemble à quoi, un tel
pays ? En mai dernier, Macron incitait les artistes « à enfourcher le
tigre », expression à la référence assez pitoyable pour inciter les
artistes à se transcender… en faisant de l’animation dans les écoles durant
l’été. Et pourquoi pas du bilboquet en tongs sur la plage ? Il est là, le
mépris. Dans ces propos qui stigmatisent les artistes, considérés comme des
gentils animateurs des masses laborieuses, le supplément d’amusement.
Recours devant le Conseil d’État
Mais l’heure n’est pas à la résignation.
L’acteur Samuel Churin, dans une lettre ouverte aux directeurs de cinéma et de
salle de spectacle (à lire sur humanite.fr), propose d’ « attaquer le
gouvernement au Conseil d’État avec un référé-liberté, (…) une procédure qui
permet de saisir en urgence le juge administratif lorsqu’on estime que
l’administration (État, collectivités territoriales, établissements publics)
porte atteinte à une liberté fondamentale (liberté d’expression, droit au
respect de la vie privée et familiale, droit d’asile, etc.) ».
Plusieurs centaines de théâtres et cinémas ont déjà déposé ou vont déposer un
recours.
Nicolas Maury, acteur, réalisateur, dont le premier
long métrage, Garçon chiffon, est sorti en salles le
28 octobre pour être aussitôt débarqué le lendemain, écrit sur son compte
Instagram : « Être spectateur, aller dans les salles de cinéma ou de
représentation, c’est résister aux sociétés faibles, égotistes, liquides,
dangereuses, barbares. Ce climat est insupportable. Ce gouvernement est pauvre,
et ne se pense pas, et ne se pense plus. Courage à tous, artistes, interprètes,
auteurs, techniciens, exploitants de salles, administrations des lieux d’art et
personnes assoiffées de beauté et de sens… Nous reviendrons, exténués,
mais nous ne sommes pas, nous, des petites natures. » À l’appel de la
CGT spectacle, de l’Association des directeurs et directrices des Centres
dramatiques nationaux (ACDN), des rassemblements sont organisés partout en
France mardi 15 décembre. Le rendez-vous parisien est fixé à
12 heures, place de la Bastille.

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