Alors que la rentrée sociale, aussi, se
fait dans un contexte particulier, la CGT appelle, partout en France, à des
mobilisations, le 17 septembre. Son secrétaire général, Philippe Martinez,
met en garde contre la violence d’une deuxième vague sociale. Il plaide pour la
conditionnalité des aides publiques aux entreprises et la mise en place de
mesures de protection pour les plus précaires.
Nous venons de vivre une séquence exceptionnelle, au sens, premier du
terme. Avec un peu de recul, quel regard portez-vous sur cette crise sanitaire
et ses conséquences sur le monde du travail ?
PHILIPPE MARTINEZ : Cette
pandémie aura des répercussions sur l’avenir. En bouleversant profondément le
fonctionnement du pays, elle nous a aussi confortés sur un certain nombre de
sujets. Elle a révélé, par exemple, le besoin criant d’indépendance
industrielle en matière de santé, de fabrication de masques et de médicaments.
Elle a aussi éclairé le malaise des personnels à l’hôpital, qui se battent
depuis plus de 18 mois pour le service public, exigeant plus de moyens humains
et financiers. L’affluence extraordinaire dans les hôpitaux leur a donné
raison. Cette crise sanitaire nous a également confortés sur la question de
notre modèle social, très décrié par les gouvernements successifs et le
patronat, et qui, même en ayant été abîmé, a agi comme un amortisseur
indispensable. Enfin, ce virus a été un grand révélateur de tous les maux du
monde du travail. Le rapport du salarié à son propre travail a évolué. On a vu
émerger tous ces travailleurs indispensables au fonctionnement du pays et qui
pourtant sont payés au Smic.
L’organisation du travail a été
bouleversée, les collectifs de travail ont souffert et le confinement a isolé
nombre de salariés. Mais, cette période a aussi eu pour conséquence de reposer
la question de la réduction du temps de travail et de notre rapport à
l’environnement et à la planète.
Le gouvernement a mis en place, dès le début du confinement, un plan
d’action d’urgence, en généralisant le chômage partiel, en octroyant des aides
aux entreprises… À l’heure où la deuxième vague sociale s’annonce d’une ampleur
inédite, que faudrait-il mettre en œuvre pour éviter des plans de licenciement
massifs ?
PHILIPPE MARTINEZ : Malheureusement,
nous pressentons que les vieilles méthodes vont à nouveau être privilégiées. La
réponse politique va se borner à l’accroissement des aides aux entreprises sans
jamais poser la question de leur contrôle. L’État a donné 5 milliards
d’euros à Renault en oubliant que, l’année
dernière, le groupe avait versé 1 milliard à ses actionnaires. Dans la
foulée, le constructeur licencie plusieurs milliers de salariés. Il faut
raisonner en filières. Sur la question du chômage partiel, il convient d’emblée
de relativiser le nombre de salariés qui en ont bénéficié. Muriel Pénicaud
annonçait 12 millions d’euros, nous sommes plus près des 5 millions.
Cela dit, c’est un système qui fait ses preuves en temps de crise. Reste que,
même si la CGT a toujours revendiqué le paiement à 100 % des salaires pour
les travailleurs au chômage partiel, en réalité, beaucoup vivent maintenant en
perdant, chaque mois, 16 % de leur rémunération. Cela pèse sur un budget
familial. Dans ce contexte, il faut contrôler les aides versées aux entreprises.
Ensuite, il convient de prendre des mesures sociales. Car, même les aides à
l’emploi des jeunes sont en réalité des aides aux entreprises.
Augmenter le contrôle des aides publiques aux
entreprises, c’est aussi renforcer le contrôle exercé par les salariés en
donnant plus de droits à leurs représentants, comme le droit de veto.
À la CGT, nous revendiquons que chaque
jeune qui aurait été embauché grâce à ce dispositif obtienne, in fine, un CDI.
C’est une des grandes leçons de cette crise. Ceux qui ont souffert les premiers
de la situation sont les plus précaires et les intérimaires. Ils représentent
les 700 000 premiers chômeurs de cette crise. Augmenter le contrôle des aides
publiques aux entreprises, c’est aussi renforcer le contrôle exercé par les
salariés en donnant plus de droits à leurs représentants, comme le droit de
veto. Pour toutes ces raisons, nous préférons parler de la nécessité d’un plan
de rupture, plus que d’un plan de relance.
L’exigence d’un plan de rupture, c’est aussi le sens de votre appel à la
mobilisation, le 17 septembre ?
PHILIPPE MARTINEZ : Oui.
Nous voulons à la fois porter la préoccupation des salariés, au plus près, dans
les entreprises, mais également dégager des perspectives et des alternatives
pour l’avenir. Bien sûr, pour les militants, sur le terrain, la situation n’est
pas facile, mais c’est le rôle d’un syndicat que d’être sur ces deux fronts.
Comment expliquez-vous que toutes les organisations syndicales ne se soient
pas jointes à votre appel ?
PHILIPPE MARTINEZ : Les
différences qui existaient avant la crise existent toujours. Elles sont
profondes pour certaines, comme avec la CFDT qui considère que les choses se
règlent à l’échelle de l’entreprise. Quant à Force ouvrière, elle n’appelle pas
directement mais sa déclaration est en phase avec ce que nous portons.
Les cas de répression antisyndicale se multiplient. La situation en la
matière s’aggrave-t-elle, selon vous ?
PHILIPPE MARTINEZ : Oui,
cela va crescendo. Après la bataille des retraites, nous avons assisté à une
sorte de règlement de comptes de la part des directions et du gouvernement. Ce
qui se passe à la RATP en est un bon exemple. Un agent a été licencié, avec
l’aval de la ministre du Travail, Élisabeth Borne, ancienne directrice de la
RATP. Et puis, il y a le cas extrême d’Anthony Smith. Voilà un inspecteur du
travail qui, en mars, s’est battu pour que des salariés soient protégés et,
aujourd’hui, alors que le gouvernement impose le port du masque, Anthony Smith
est muté à 200 kilomètres de chez lui. Il devrait plutôt avoir une médaille.
Lire aussi : Le ministère du travail recule et allège les sanctions
d’Anthony Smith
En parlant de port du masque, est-ce une réponse suffisante pour assurer la
sécurité des salariés ?
PHILIPPE MARTINEZ : Il
faut des règles nationales. Et il faut savoir les adapter en fonction de la
réalité du terrain. Le port du masque est une chose importante – avec des
masques adaptés et en quantité suffisante. Mais il faut l’aménager, en mettant
en place des temps de pause qui permettent aux salariés de respirer. Quel que
soit leur métier. Nous l’avons proposé lors des discussions sur le protocole de
rentrée. Cela nous a été refusé. Dès que l’on s’attaque à l’organisation du
travail, le patronat s’y oppose.
Le télétravail doit-il aussi s’insérer dans un cadre national ?
PHILIPPE MARTINEZ : Oui,
il faut un accord national. Mais, sur cette question, le gouvernement joue sur
du velours. Il nous demande de nous mettre d’accord en sachant pertinemment que
le Medef refuse tout accord national. Ce qui lui permettra, à l’instar de
l’assurance-chômage, de reprendre la main à terme. Un accord sur le télétravail
existe déjà, il faut l’améliorer. Sinon, nous allons voir se reproduire les
situations que nous avons connues pendant le confinement. À la CGT, nous
revendiquons la mise à disposition de matériel pour les salariés en télétravail
et le remboursement des frais inhérents, l’encadrement des horaires de travail
avec le strict respect du droit à la déconnexion, mais également que chaque
salarié conserve, dans son entreprise, un poste de travail, car le télétravail
ne peut pas se faire 5 jours sur 5. Le collectif de travail, c’est essentiel.
Retraites, assurance-chômage, dépendance… cette rentrée sociale voit aussi
revenir sur la table des négociations des réformes mises de côté pendant la
crise sanitaire. Y-a-t-il une « méthode Castex » ?
PHILIPPE MARTINEZ : Il
y a des discussions, mais qui demeurent floues. La mise en œuvre de la réforme
de l’assurance-chômage est renvoyée à plus tard et, sur la question des
retraites, il n’y a pour l’heure ni échanges formels ni calendrier établi. Seul
le Medef a fait savoir qu’il voulait que le sujet soit traité avant 2022. En
parallèle, il y a aussi des négociations sur la santé au travail et le sujet du
télétravail, qui a émergé ces derniers mois. Quant à la méthode Castex, il
répète qu’il discute avec les organisations. Reste que le plan de relance s’est
fait sans nous. Il ne faut pas confondre dialogue social et monologue social.
Ce n’est pas parce qu’on se téléphone que l’on est écouté. Pour autant, c’est évident
qu’il a donné consigne à ses ministres de « garder le contact », comme on dit.
Au sujet de la réforme des retraites, son report est-il à mettre au crédit
de la mobilisation sociale exceptionnelle que nous avons connue l’hiver
dernier ?
PHILIPPE MARTINEZ : À
tous ceux qui disent aujourd’hui que la crise sanitaire a eu pour conséquence
de stopper le processus d’adoption de cette réforme, je leur rappelle que, sans
mobilisation sociale, le texte aurait été adopté bien avant le confinement.
Elle a donc été essentielle. Bien sûr, nous ne pouvons pas dire que c’est une
victoire totale. Cette réforme reste sur la table et Macron en fait même une
question d’honneur. Il veut pouvoir se représenter en 2022 en s’affichant comme
celui qui a fait ce qu’il avait promis. Pour autant, tout ce que nous avons
expliqué à l’époque a permis l’émergence d’un véritable débat national autour
de la question des retraites. Nous avons eu raison de nous battre et
l’actualité le confirme. J’ai posé mille fois la question sans avoir de
réponse : à l’heure où le chômage explose, comment expliquer que c’est en
faisant travailler plus longtemps ceux qui ont un emploi que nous parviendrons
à libérer des postes pour ceux qui n’en ont pas ? Idem sur la question du
financement de notre système de retraite.
Avec des plans d’exonération en tout
genre, la stratégie du gouvernement consiste à couper le robinet du financement
pour venir expliquer, ensuite, qu’il n’y a plus d’argent. Dans un tel contexte,
se posera tôt ou tard la question de la tenue d’une contre-conférence sociale,
comme nous l’avions initialement prévu avec plusieurs autres organisations
syndicales, Force ouvrière et CFE-CGC comprises. Oui, il faut un débat. Nous
avons un modèle social, il faut le financer. Mais, pour l’instant, honnêtement,
je crois que la préoccupation des salariés est ailleurs. Comment aller parler
réforme des retraites aux salariés d’Alinéa, à ceux de TUI France, de la filière automobile ou
aéronautique ?
Au chapitre de la santé, considérez-vous que le Ségur ait permis de solder
la longue lutte des personnels hospitaliers ?
PHILIPPE MARTINEZ : C’est
évident que, du point de vue du gouvernement, la parenthèse est refermée.
Mais, pour les agents, rien n’est réglé. Le compte n’y est pas. Les
salariés ont obtenu des avancées grâce à leur mobilisation et parce que la
crise sanitaire leur a donné raison. Mais le sujet est loin d’être clos et les
mobilisations, d’ailleurs, repartent dans plusieurs établissements. Il manque
encore au service public hospitalier des milliers d’emplois, la question des
hôpitaux de proximité demeure entière et les Ehpad sont toujours dans une
situation très compliquée. Quant aux aides à domicile, elles n’ont rien obtenu.
La lutte des soignants – comme d’ailleurs le confinement – a reposé très
fortement la question des salaires. Est-ce le sujet central ?
PHILIPPE MARTINEZ : C’est
un débat que nous devons imposer partout. Aujourd’hui, on voit se multiplier
dans les entreprises les accords de performance collective par lesquels on
impose en réalité aux salariés de perdre du salaire pour conserver leur emploi.
Quant aux « premiers de corvée », ils sont payés aujourd’hui comme ils
l’étaient en février. Augmenter les salaires, c’est un acte politique qui
commence par augmenter le Smic. Car, quand on élève le niveau du plancher, on
élève mécaniquement celui plafond.
Estimez-vous que les propositions conjointes que vous avez formulées avec
le collectif Plus jamais ça ont permis de mettre en cohérence les enjeux
sociaux et environnementaux ?
PHILIPPE MARTINEZ : Nous
avons créé des liens avec les ONG. C’est une bonne chose. Jusqu’à présent, on
ne se parlait pas et même, parfois, nous sommes tombés dans les pièges tendus
pour nous opposer : soit la planète, soit le travail. Dans le cadre du débat
autour du plan de relance, on peut désormais porter des projets conjointement.
C’est le cas, par exemple, du transport ferroviaire, où l’on comprend bien
que l’exigence environnementale de développer le rail nécessite de renforcer
l’emploi public SNCF et de préserver les compétences des cheminots, mais aussi
de renforcer notre production industrielle de wagons pour le fret ou de rails,
ce qui implique d’être attentif à la filière de la sidérurgie.
La même analyse peut être portée sur la
filière bois, en rapport avec la nécessaire isolation thermique des bâtiments
ou, plus généralement, sur la relocalisation industrielle qui permet de
garantir une production en circuit court. Des entreprises comme la papeterie
Chapelle Darblay ou Luxfer sont en ce sens symboliques. Elles sont fermées
alors qu’elles répondent précisément à cette double exigence sociale et
environnementale. Mais, en face, nous avons un gouvernement qui se montre bien
plus attentif à la fusion entre Veolia et Suez, une opération purement
capitalistique, sans aucun intérêt, ni pour les citoyens, ni pour la planète.
Entretien réalisé par Stéphane Guérard

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