Une tribune de Pierre
Dharréville Député PCF des Bouches- du-Rhône
Faut-il préférer les liens aux biens ? On aurait envie de le dire. Ce qui
nous fait humains, nous l’avons bien éprouvé au cœur de ce confinement, c’est
la relation.
D’une façon ou d’une autre, c’est dans la rencontre que se fait reconnaître
notre dignité, que nous nous révélons et que nous nous épanouissons. Et l’état
des rapports sociaux est profondément dégradé dans notre société et au-delà.
Ils sont gravement affectés par la grande compétition de tous contre tous, par
l’injonction à la rentabilité de la personne, par le culte de la réussite, par
l’accumulation de richesses, par l’insécurité sociale qui pousse au repli sur
la gestion de ses seuls intérêts.
C’est pourquoi, avec Lucien Sève, j’affirme que la crise anthropologique
dans laquelle nous sommes plongés est au moins aussi profonde que la crise
écologique. Et qu’elle résulte du capitalisme qui nous impose « une
décivilisation sans rivage ». Tout cela n’a pas de sens, et s’il
continue de faire preuve de formidables élans, le genre humain s’abîme. Il
s’abîme parce que, comme l’écrivait Marx, l’essence humaine, « c’est
l’ensemble des rapports sociaux ». Même si nous sommes chacune et
chacun singuliers, nous sommes sociétaires du genre humain et pris dans son
histoire et ses contradictions. Or, dans la même veine, il a aussi eu cette
formule qui interroge : « L’homme, c’est le monde de l’homme. » Et
le monde de l’homme n’est pas que relationnel, il est aussi matériel.
C’est avec nos corps que nous entrons en relation. Ces corps qu’il faut
nourrir, qu’il faut protéger, qu’il faut transporter, qu’il faut soigner… Nous
habitons le monde, dont nous ne sommes pas séparables (d’où l’enjeu de
respecter notre environnement). Et nos liens (plus ou moins immatériels) ne
sont pas décorrélés des biens matériels. Il n’y a pas les liens purs et les
biens impurs. Ce qui est problématique, ce n’est pas qu’on puisse aspirer à
certains biens, c’est l’obsession qu’ils représentent au point d’occuper tout
l’espace de nos désirs ; c’est l’illusion qu’ils représentent d’un bonheur
confondu avec le confort et la surabondance ; c’est la quête sans mesure et
sans fin de posséder. Nous nous perdons dans cette volonté d’avoir, qui se
confond avec l’être au point de l’annexer. Nos liens sont détournés et
instrumentalisés, vouant les humains à d’autres fins que celle qu’on leur
imagine et qui a quelque chose à voir avec le bonheur. Alors l’humain est
chosifié.
Cette volonté d’avoir est le fondement du capitalisme, un régime de grands
propriétaires qui ne tient que par l’exploitation du travail dont la
rémunération est réinvestie dans la consommation. Mais, dans cette volonté
d’avoir, il y a aussi une part légitime ; ils le diront avec éclat, celles et
ceux qui manquent. Il y a ces biens dont nous avons besoin pour vivre, et dont
nous avons besoin pour être liés. Alors on ne peut pas en rester à sembler
inciter les gens à se contenter de peu. Dans le respect des autres et des
ressources finies de la planète, chacune et chacun a droit à la vie belle. Au
plein épanouissement. « L’entière croissance », disait Jaurès.
La croissance de soi, pas la croissance capitaliste qui dévore tout comme un
ver de terre. Qu’on en soit convaincu, la pleine émancipation, cela va bien
au-delà des conditions matérielles d’existence, cela va même bien au-delà de
bonnes relations aux autres, c’est l’émancipation de soi-même partie prenante
de l’émancipation et de la création de l’humanité.
Alors il faut s’occuper des biens, s’en occuper autrement. C’est
incontournable pour modifier les rapports sociaux. À l’heure de la
privatisation du monde, il ne suffira pas de s’en désintéresser. C’est autour
des biens communs que peut se jouer une nouvelle dynamique de progrès humain.
C’est dans des démarches de réappropriation sociale que peut se réinventer le
devenir humain. C’est pourquoi j’ai lancé, dans ma circonscription, « le grand
inventaire des biens communs ». Avec tous ceux et celles qui le veulent, nous
allons dresser cet inventaire, depuis la planète jusqu’au square en bas de la
cité, depuis les brevets de molécules qui sauvent jusqu’au droit à la retraite,
depuis l’hôpital public jusqu’à l’eau du robinet…
Nous allons y mettre la sécurité sociale, cet outil formidable de
civilisation empêché de prendre tout son élan, qui fait du travail un de ces
biens qu’on partage et qui donne des droits. Une des caractéristiques d’être
humain est de produire et de créer : de travailler. Nous voulons que travailler
ait un sens, que nul n’en soit exclu, que ce soit un geste d’émancipation : de
chacun selon ses moyens à chacun selon ses besoins. Le pouvoir acquis par
l’humanité sur la vie elle-même, à travers le travail, à travers la
connaissance et la technologie, interroge notre destin commun. Que faire de ce
pouvoir, de ce superpouvoir et à quelles fins ? Que devenons-nous en
l’exerçant ? Nous voici face à des questionnements vertigineux, face à des
enjeux de civilisation qui engagent l’avenir du genre humain.
Nous allons regarder le monde autrement, regarder nos vies autrement. Nous
allons réintroduire de la politique démocratique là où elle est économique et
financière. Pour être liés autrement aux autres et au monde. Pour dire ensemble
quelle humanité nous voulons être.

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