En mettant en chantier un projet de loi
contre « les séparatismes », le chef de l’État relance, sous un nouveau terme,
le débat sur "l'identité nationale".
Les mots changent, pas les idées. Parler de « séparatisme » au lieu de «
communautarisme », tel est le choix de la Macronie. En 2009, Nicolas Sarkozy
préférait débattre de « l’identité nationale ». Le fond idéologique reste le
même. Et s’il y avait encore quelques doutes concernant la coloration politique
du prochain acte du quinquennat Macron, la future « loi contre les
séparatismes » devrait les dissiper. Lors de son discours de politique générale
à l’Assemblée nationale, le 15 juillet, le premier ministre Jean Castex,
ex-sarkozyste, a réaffirmé sa volonté de présenter à la rentrée ce texte dans
l’optique « d’éviter que certains groupes ne se referment autour
d’appartenances ethniques ou religieuses ». « Lutter contre l’islamisme radical
sous toutes ses formes est et demeure l’une de nos préoccupations majeures », a
ajouté le nouvel hôte de Matignon.
Gérald Darmanin, autre proche de l’ancien président, va même plus loin en
parlant de la France comme d’un « pays malade de son communautarisme », preuve
que le ministre de l’Intérieur n’a pas reçu le mémo sur le changement
sémantique. Interrogé par la Voix du Nord, le locataire de la place
Beauvau agite le spectre de la violence : « Nous sommes un pays où aucune
religion n’est supérieure à une autre. La première des choses que l’on peut
faire, c’est d’éviter la guerre civile. Et la pire de toutes : celle née des
religions. »
Un thème de campagne pour 2022 marqué à
droite
Le contenu exact de la loi n’est pas encore connu. Parmi les pistes
explorées en haut lieu, il y aurait le renforcement des cellules
départementales de lutte contre l’islamisme et le repli communautaire, la
consécration de l’égalité femmes-hommes dans tous les actes de la vie sociale
sous peine de poursuites dans la vie civile ou de licenciement dans la vie
professionnelle ou encore la lutte contre la polygamie (sans plus de
précisions, alors que celle-ci est déjà interdite par l’article 147 du
Code civil).
L’inscription d’une telle loi à l’agenda de la rentrée interroge, alors que
l’heure est davantage à la lutte contre les ravages socio-économiques du
coronavirus et aux préoccupations écologistes. Le débat, lui, ne manquera pas
d’enflammer à nouveau le corps social et de dérouler le tapis rouge à l’extrême
droite, qui pourra jouer à nouveau à domicile. Emmanuel Macron chercherait-il à
lancer sa campagne pour 2022 en préemptant des revendications chères à la
droite, voire à l’extrême droite ? Le choix de parler de « séparatisme » plutôt
que de « communautarisme » fournit des éléments de réponse.
« Le terme de séparatisme choisi par Emmanuel Macron vise à éviter
d’employer le langage des mouvements les plus extrêmes, et notamment le terme
de communautarisme, qui est imprécis et critiquable, analyse Haoues Seniguer,
maître de conférences en science politique à Sciences-Po Lyon et auteur de
L’Islamisme décrypté (à paraître en septembre). Pour autant, l’emploi de ce
nouveau terme est tout aussi flou, et n’a pas coupé le lien implicite fait avec
les communautés musulmanes. »
Une erreur d’analyse ?
C’est bien l’islamisme que le chef de l’État désigne comme adversaire.
« Dans la République, l’islam politique n’a pas sa place », martelait Emmanuel
Macron en déplacement à Mulhouse, en février dernier. Or, celui-ci a une
définition, que rappelle le chercheur : « L’islamisme, c’est la politisation
exacerbée des normes de l’islam, c’est l’activisme politique au nom de cette
religion. Il existe, mais c’est un fait largement minoritaire dans notre pays.
Et il n’implique pas nécessairement un retrait, une séparation, vis-à-vis de la
société. Même les plus rigoristes des musulmans vivent dans la cité. »
Quant au séparatisme, lutter contre implique dans un premier temps de lui
donner une définition juridique. « Si on veut objectiver le séparatisme, il
nous faut apporter des exemples concrets. À ma connaissance, il n’y a pas
d’acteurs identifiés qui seraient complètement hors du cadre de la loi, avance
Haoues Seniguer. Les salafistes, par exemple, se reconnaissent dans une vision
rigoriste de l’islam, pensent que leur religion est supérieure dans leur
rapport à autrui, mais n’enfreignent pas la loi. » Pour lui, le président de la
République fait une erreur d’analyse : « Macron a une vision stratégiste des
habitants des quartiers populaires, comme s’il y avait une intentionnalité de
séparation. Mais regardez les listes électorales dites « communautaires » :
quels sont leurs résultats électoraux ? Rien. Empiriquement, cela invalide
l’idée qu’il y aurait une intentionnalité politique majoritaire parmi ces
communautés. »
Des amalgames, pour décrédibiliser les
revendications d’égalité
Employé par le chef de l’État, le terme « séparatisme » s’avère également
un terme fourre-tout pour décrédibiliser certains mouvements - comme la
notion de « communautarisme » a pu être employée, par le passé, pour dénoncer
les revendications de minorités sexuelles ou religieuses. Ainsi dans son
allocution télévisée du 14 juin, réagissant aux manifestations
antiracistes et aux déboulonnements de statues, Emmanuel Macron avait-il mis en
garde sur le risque de voir « ce combat noble récupéré par les séparatistes ».
Drôle d’amalgame, alors que les mouvements antiracistes revendiquent
précisément l’égalité réelle devant les lois de la République, et non des
droits collectifs particuliers.
Haoues Seniguer pointe également un angle
mort du débat, soigneusement évité par les pouvoirs publics : « La véritable
question, qu’il faut poser si l’on évoque le séparatisme, c’est qui se sépare
de qui ? Il y a une coresponsabilité, il y a des impérities étatiques. La
séparation est dans la plupart des cas subie : à moins d’être masochiste, on ne
choisit pas de vivre dans des quartiers de relégation sociale. »
Cyprien Caddeo

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire