Rire et politique. Des humoristes qui
tâclent le pouvoir – au point parfois de se lancer eux-mêmes en politique – aux
dirigeants qui en font un cinglant outil de communication, ce couple-là
cohabite depuis des siècles pour le meilleur et pour le pire. Un dossier de
l'Humanité Dimanche (vous pouvez acheter
ici l'édition numérique).
«L’homme est par nature un animal politique », définissait Aristote, qui
dans sa « Politique » s’intéressait aux ressorts de la
tragédie, avant, croit-on, de vouloir développer dans un second volume –
qui ne nous est pas parvenu – ceux de la comédie. Rire et politique, ce
couple-là pas vraiment fait pour s’entendre cohabite pourtant depuis des
siècles. De Lucilius, qui brocarde les séances du Sénat romain, en passant par
les libelles qui traversèrent les âges, du Moyen Âge jusqu’à Louis XVI,
ou, plus près de nous, la tradition des chansonniers, rire du pouvoir eut de
tout temps une double fonction. D’abord, servir d’exutoire, de révélateur de
vérité pour les auteurs de bons mots, ciseleurs de la pique juste, de la
formule vacharde. Pour celui qui la reçoit ou plutôt la subit, la fonction est
autre : le bouffon distrait le roi autant qu’il lui tend un miroir.
Subtile distinction
Lutte parfois sans merci, la politique se prête éminemment au rire. À la
mort de Félix Faure, Clemenceau asséna : « Il est retourné au néant, il a
dû s’y sentir chez lui. » Depuis 1988, en France, un prix de l’humour
politique récompense cet art de l’esprit, de l’à-propos. À remonter le temps,
certaines saillies ont bien vieilli. De Philippe Seguin, premier prix en 1990 :
« En 1974, les Français voulaient un jeune : ils ont eu Giscard. En 1995, ils
voudront un vieux : ils auront Giscard. » Même si le pronostic électoral
ne s’est pas révélé exact, la lecture politique, elle, l’était. Le rire,
l’humour en politique, n’est jamais aussi juste que lorsqu’il se confond avec
l’analyse. En gardant à l’esprit la subtile distinction que fait l’humoriste
François Morel entre un « rire de collabo », qui tire vers la grossièreté, et
un « rire d’humanité », pour, dit-il, « ne pas mourir, ne pas désespérer,
partager des choses ». On sait à peu près ce que le rire met en branle dans le
cerveau ou les muscles, comment ça se passe. Quant au pourquoi l’on rit, ou
pourquoi ça ne nous fait plus rire, c’est tout simplement interroger notre
propre chemin.
_____________
Notre dossier
Jimmy Morales, Volodymyr Zelensky, Beppe Grillo… Ils nous faisaient rire et
parfois même réfléchir. Ces comiques ont choisi d’entrer en politique,
réduisant le débat public à la lutte contre la corruption. Pour le pire.
Jérémy Ferrari, Nicole Ferroni et Matthieu Longatte font partie de cette
génération à qui l’engagement politique ne fait pas peur. Ils ont choisi de
faire rire en mettant en lumière les travers de la société. Mais surtout en
poussant les spectateurs, auditeurs ou internautes à réfléchir par eux-mêmes à
l’état de la France et du monde. Un boulot de dingue.
Il permet de gifler symboliquement un adversaire, de disqualifier une idée
ou un argument, et même de contester des pouvoirs en place : les joutes
verbales et autres bons mots font intrinsèquement partie du monde politique. Un
véritable outil de communication.
De façon directe ou indirecte, le
politique est un des terrains de jeu favoris des humoristes. Mokhtar Farhat,
chercheur tunisien spécialisé en sciences du langage, explique en quoi l’humour
est une « soupape de sécurité pour la société ». Entretien avec Mokhtar Farhat,
enseignant-chercheur à l’université de Gafsa, Tunisie.
Lionel Venturini
Rire et politique. Des humoristes qui
tâclent le pouvoir – au point parfois de se lancer eux-mêmes en politique – aux
dirigeants qui en font un cinglant outil de communication, ce couple-là
cohabite depuis des siècles pour le meilleur et pour le pire. Un dossier de
l'Humanité Dimanche (vous pouvez acheter
ici l'édition numérique).
«L’homme est par nature un animal politique », définissait Aristote, qui
dans sa « Politique » s’intéressait aux ressorts de la
tragédie, avant, croit-on, de vouloir développer dans un second volume –
qui ne nous est pas parvenu – ceux de la comédie. Rire et politique, ce
couple-là pas vraiment fait pour s’entendre cohabite pourtant depuis des
siècles. De Lucilius, qui brocarde les séances du Sénat romain, en passant par
les libelles qui traversèrent les âges, du Moyen Âge jusqu’à Louis XVI,
ou, plus près de nous, la tradition des chansonniers, rire du pouvoir eut de
tout temps une double fonction. D’abord, servir d’exutoire, de révélateur de
vérité pour les auteurs de bons mots, ciseleurs de la pique juste, de la
formule vacharde. Pour celui qui la reçoit ou plutôt la subit, la fonction est
autre : le bouffon distrait le roi autant qu’il lui tend un miroir.
Subtile distinction
Lutte parfois sans merci, la politique se prête éminemment au rire. À la
mort de Félix Faure, Clemenceau asséna : « Il est retourné au néant, il a
dû s’y sentir chez lui. » Depuis 1988, en France, un prix de l’humour
politique récompense cet art de l’esprit, de l’à-propos. À remonter le temps,
certaines saillies ont bien vieilli. De Philippe Seguin, premier prix en 1990 :
« En 1974, les Français voulaient un jeune : ils ont eu Giscard. En 1995, ils
voudront un vieux : ils auront Giscard. » Même si le pronostic électoral
ne s’est pas révélé exact, la lecture politique, elle, l’était. Le rire,
l’humour en politique, n’est jamais aussi juste que lorsqu’il se confond avec
l’analyse. En gardant à l’esprit la subtile distinction que fait l’humoriste
François Morel entre un « rire de collabo », qui tire vers la grossièreté, et
un « rire d’humanité », pour, dit-il, « ne pas mourir, ne pas désespérer,
partager des choses ». On sait à peu près ce que le rire met en branle dans le
cerveau ou les muscles, comment ça se passe. Quant au pourquoi l’on rit, ou
pourquoi ça ne nous fait plus rire, c’est tout simplement interroger notre
propre chemin.
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Notre dossier
Jimmy Morales, Volodymyr Zelensky, Beppe Grillo… Ils nous faisaient rire et
parfois même réfléchir. Ces comiques ont choisi d’entrer en politique,
réduisant le débat public à la lutte contre la corruption. Pour le pire.
Jérémy Ferrari, Nicole Ferroni et Matthieu Longatte font partie de cette
génération à qui l’engagement politique ne fait pas peur. Ils ont choisi de
faire rire en mettant en lumière les travers de la société. Mais surtout en
poussant les spectateurs, auditeurs ou internautes à réfléchir par eux-mêmes à
l’état de la France et du monde. Un boulot de dingue.
Il permet de gifler symboliquement un adversaire, de disqualifier une idée
ou un argument, et même de contester des pouvoirs en place : les joutes
verbales et autres bons mots font intrinsèquement partie du monde politique. Un
véritable outil de communication.
De façon directe ou indirecte, le
politique est un des terrains de jeu favoris des humoristes. Mokhtar Farhat,
chercheur tunisien spécialisé en sciences du langage, explique en quoi l’humour
est une « soupape de sécurité pour la société ». Entretien avec Mokhtar Farhat,
enseignant-chercheur à l’université de Gafsa, Tunisie.
Lionel Venturini

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