Sommée de compléter sa déclaration
d’intérêts, dans laquelle elle avait omis plusieurs mandats, la nouvelle
ministre du Travail, bientôt en charge de la réforme des retraites, a des
liaisons dangereuses avec le privé.
Élisabeth Borne a fort à faire. À 59 ans, l’ex-ministre de la
Transition écologique hérite du portefeuille du Travail, de l’Emploi et de
l’Insertion. À son ancienne fonction, elle avait pour tâche de faire oublier
François de Rugy, pincé en plein « homardgate ». Rue de Grenelle, elle devra faire
mieux que Muriel Pénicaud, coutumière des boulettes et des « à peu
près ». Surtout, l’ancienne directrice stratégique de la SNCF aura
pour mission de remettre sur les rails la réforme honnie des retraites
(précédemment portée par le ministère de la Santé), qu’Emmanuel Macron ne
compte pas abandonner.
Mais Élisabeth Borne est rattrapée, depuis la fin juin, par des potentiels
conflits d’intérêts. Le 23 juin, la Haute Autorité pour la transparence de
la vie publique (HATVP) a sommé la ministre de modifier sa déclaration
d’intérêts. La raison ? Six mandats y ont été omis, liés pour la plupart à sa
fonction antérieure de présidente-directrice générale de la RATP (transports
parisiens), de mai 2015 à mai 2017.
L’affaire remonte à janvier dernier. L’hebdomadaire Marianne dévoilait
qu’Élisabeth Borne n’avait pas indiqué, dans sa déclaration d’intérêts
transmise à la HATVP, sa participation au conseil d’administration de
l’Institut de la gestion déléguée (IGD), un lobby favorable à la délégation des
services publics vers le privé. Ou, pour le dire plus clairement, à la
privatisation. De quoi jeter une ombre sur l’action d’une ministre en charge
des infrastructures stratégiques de l’État : Élisabeth Borne était déjà, en
tant que secrétaire d’État aux Transports en 2018, à la manette de la réforme
de la SNCF qui a ouvert le transport ferroviaire à la concurrence et acté
l’abandon de son statut d’entreprise publique.
Fondée en 1996, l’IGD se présente comme un « organisme indépendant à but
non lucratif » qui a pour objet « de promouvoir l’amélioration de la qualité et
de la performance des services publics, notamment lorsque leur gestion est
déléguée ». Dirigé par Hubert du Mesnil, également à la tête de la société en
charge de la controversée ligne « euralpine » censée relier Lyon et Turin, ce
lobby réunit dans son conseil d’administration des acteurs de la vie publique,
des grandes entreprises privées du secteur de la construction et des
établissements publics susceptibles de privatiser une partie de leurs
activités, comme la SNCF ou la RATP.
Siègent pêle-mêle en son conseil d’administration Vinci, Eiffage, HSBC
France, Bouygues Construction, Keolis, Veolia, Engie, mais aussi des
personnalités politiques comme le maire de Troyes François Baroin, en sa
qualité de président de l’Association des maires de France, Renaud Muselier
(Régions de France) ou encore l’édile toulousain Jean-Luc Moudenc, président de
France urbaine (association des grandes villes et métropoles).
Dans un premier temps, Élisabeth Borne, sur la défensive, avait taxé
l’article de Marianne de « scandaleuses
insinuations », affirmant « ne jamais avoir siégé au CA de
cette fondation » et n’avoir commis aucune omission. « Cela
n’a pas à figurer dans ma déclaration », avançait-elle, arguant que
cela aurait été « automatiquement » relié à son poste au sein
de la RATP. Certes, son successeur à la tête de la régie, Catherine Guillouard,
y siège dorénavant, selon l’organigramme de l’IGD. Mais les rapports annuels du
lobby exhumés par Marianne démontrent au contraire que le nom
d’Élisabeth Borne figure bien au conseil d’administration et qu’elle avait été
choisie, selon les statuts de l’IGD, « en fonction de ses
compétences ».
Du reste, la décision de l’HATVP est un camouflet pour la nouvelle ministre
du Travail. Elle dispose d’un délai de trois mois pour compléter sa
déclaration. Parmi les cinq autres mandat omis, outre l’IGD, Élisabeth Borne
appartenait aux conseils d’administration d’autres organismes, comme l’Atelier
parisien d’urbanisme (Apur), la fédération d’entreprises Paris Île-de-France
Capitale économique, la Fondation Groupe RATP et le comité stratégique de Fer
de France.
Si la Haute Autorité estime toutefois que les « participations
(omises dans la déclaration d’intérêts) ne sont pas de nature à
caractériser un risque de conflit d’intérêts avec les fonctions de ministre,
dès lors notamment que les intérêts en cause sont passés et que madame Borne
participait à la plupart de ces organismes en raison de ses fonctions de
présidente de la RATP », le parcours de la haut fonctionnaire montre
des proximités avec des acteurs aux intérêts privés.
Avant d’intégrer le casting gouvernemental en 2017, Élisabeth Borne, formée
à l’École polytechnique et au Collège des ingénieurs, a fait un aller-retour
dans sa carrière entre public et privé, entre cabinets politiques et conseil
d’entreprise. Ainsi, entre 2002 et 2014, la retrouve-t-on tantôt à la SNCF,
tantôt à l’urbanisme de la mairie de Paris, ou préfète de la Vienne, mais aussi
directrice des concessions au sein du géant du BTP Eiffage, en 2007. Ces
franchissements de la frontière public-privé sont une marque de fabrique de la
Macronie : à l’image d’Emmanuel Macron qui est passé de la haute fonction
publique à la banque Rothschild, ou bien de son secrétaire général de l’Élysée,
Alexis Kohler, éphémère directeur financier chez MSC (fret maritime).
Le « dossier Borne » ne fait pas tant écho à l’affaire Jean-Paul Delevoye,
qui avait, lui, dissimulé des rémunérations à l’HATVP, qu’il met en lumière une
nouvelle fois les liaisons dangereuses entretenues entre le pouvoir et les
puissances économiques privées. Et pose une question : après toutes ces
polémiques, quand les ministres macronistes apprendront-ils enfin à être
exhaustifs dans leur déclaration d’intérêts ?
Cyprien Caddeo

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