Idées Le philosophe, auteur du Discours sur l’origine et les
fondements de l’inégalité parmi les hommes et du Contrat
social, est né le 28 juin 1712. Son œuvre peut nous aider
aujourd’hui à penser la démocratie.
Trois-cent-dix ans après sa naissance, Jean-Jacques Rousseau continue de nous parler d’une façon étrangement actuelle. Pas seulement parce qu’il a définitivement démontré dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes que les inégalités sociales n’ont rien de « naturel », qu’elle n’ont donc rien d’une fatalité, que les dépasser relève du politique et que le peuple peut en faire son affaire, ce qui, plus encore qu’à son époque, concerne aujourd’hui toutes les sociétés. Pas seulement non plus parce qu’il critique déjà un système qui n’existe pas encore et que revendiquent la plupart des révolutionnaires de son temps : celui qui consiste à se donner des « gouvernants », même de façon démocratique, en leur transférant tout pouvoir entre deux élections, ce qui les institue comme des « dirigeants » qui prétendent tout décider sans que le peuple n’ait plus son mot à dire. Non, ce qui rend Rousseau extraordinairement actuel, c’est la façon qu’il a de concevoir un système politique dans lequel il est possible de conserver toute sa liberté, tout en obéissant aux lois instituées collectivement. C’est d’ailleurs entièrement l’objet du Contrat social, qui demeure à mes yeux le livre de philosophie politique le plus éclairant qui soit.
Penser la liberté du peuple
Bien sûr, il n’ignore pas que, pour qu’un peuple s’autogouverne en
permanence sans instance de gouvernement, il faudrait un « peuple de
dieux » qui n’existera jamais. Il constate aussi qu’aucun peuple ne pourra collectivement s’entendre sur ce qui est le plus juste pour lui : les
habitudes acquises dans les systèmes corrompus, l’inclination
nécessaire à faire prédominer ses intérêts particuliers, mais aussi l’impossibilité d’acquérir tous
ensemble une culture, des concepts, des modes de raisonnement propres à bâtir
un ensemble de lois « parfaites », tout cela rend utopique une démocratie parfaite. Cela d’ailleurs nourrit son pessimisme, sa conviction désespérée que jamais la « volonté de tous » (celle qui
s’exprime concrètement dans les votes, les opinions qui existent réellement dans le peuple)
ne coïncidera avec la « volonté générale » (ce que
voudrait rationnellement le peuple s’il avait la connaissance absolue de ses intérêts communs). Il ne rêve pas le peuple, mais tient tout de même à penser sa liberté, en grand philosophe.
Critique de la représentation
La condition essentielle pour y parvenir, c’est de modifier la conception
du « contrat » alors théorisée par des
philosophes comme Hobbes, Grotius, Locke, et par l’essentiel de nos contemporains : celle qui
le conçoit comme une sorte d’échange entre la liberté que le peuple transfère
au pouvoir d’État, et l’ordre et la sécurité que celui-ci doit assurer en
retour. Au terme de ce transfert de souveraineté, le peuple a aliéné toute
liberté citoyenne. Rousseau lui oppose un contrat que le peuple passe avec
lui-même (définition de la direction à prendre), et la nomination de ceux à qui
incombera la tâche de l’appliquer, de gouverner (tenir le gouvernail, ce qui
sur un bateau ne donne pas le droit de décider de la direction). Et, bien
entendu, les gouvernants pourront donc être révoqués s’ils s’écartent de la
direction qui a été fixée par les citoyens. Ainsi, en obéissant aux lois, le
peuple s’obéit à lui-même et n’aliène donc pas sa liberté. Cela en dit long sur
les sophistes qui aujourd’hui voient dans Rousseau l’ancêtre du totalitarisme,
les mêmes qui voient dans tout adversaire de la monarchie présidentielle
libérale un dangereux antirépublicain. Ce qui sous-tend cette pensée
démocratique de Rousseau, et qu’il développe largement dans le Contrat social,
c’est sa critique de l’idée même de « représentation ». Nul ne
peut représenter le peuple au sens de s’arroger le droit de décider à sa place. Le peuple ne peut être représenté, répète-t-il, et le prétendre revient à lui ôter toute liberté. Qui ne voit que cette affirmation
alors théorique s’incarne dans la crise profonde de ce que nous appelons la « démocratie représentative » et qui, parce que le peuple est sans cesse trompé, dominé, réprimé, le conduit
à s’abstenir ou
à être tenté, par déception, de voter pour des adversaires de la démocratie ? En France
et ailleurs. Cette crise profonde et menaçante découle d’un sentiment de dépossession,
d’impuissance, qui provoque à la fois la désertion des urnes et l’explosion de
colères, de haines, ou bien de vastes mouvements populaires pour de nouvelles
conquêtes sociales et démocratiques. C’est dans cette pluralité de possibles
que nous vivons et agissons, et c’est tout l’intérêt de Jean-Jacques Rousseau
de nous parler encore en termes neufs. La mise sous tutelle du peuple n’est pas
une fatalité, même si, comme l’a bien vu Rousseau, elle se nourrit des
traditions et habitudes de pensée, de la propagande des « maîtres » aussi. Lire Rousseau, ce n’est pas lire un auteur du passé, mais un philosophe
d’avenir.
Membre de l’association Rousseau à Montmorency et auteur de Vivre et
penser dans l’incertitude (Flammarion, 2021).

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