mardi 26 octobre 2021

Présidentielle. Ivresse des sondages, gueule de bois démocratique.



Cyprien Caddeo

Dans un contexte politique instable, les enquêtes d’opinion, de plus en plus nombreuses, n’ont jamais eu autant de poids. Elles sont les témoins, le symptôme, mais aussi parfois la cause, d’une crise profonde de la démocratie représentative.

C’est une décision éditoriale forte. Ouest-France, journal le plus vendu en France, a fait savoir, le 24 octobre, qu’il ne publierait ni ne commenterait plus aucun sondage d’intentions de vote jusqu’à la fin de la présidentielle de 2022. «  Le temps passé à les commenter détourne les personnalités politiques et les médias de l’essentiel : la rencontre avec les citoyens, l’échange approfondi, le débat d’idées », justifie le rédacteur en chef du quotidien régional, François-Xavier Lefranc.

Cette annonce intervient dans un contexte général d’inflation sondagière. La campagne de 2002 avait fait l’objet de 193 sondages. Il y en a eu 409 en 2012, 563 en 2017. Dans l’optique de l’élection de 2022, la Commission des sondages en dénombre déjà 44 depuis le 1er janvier 2021. Qui les commande ? Des médias ou des formations politiques. Qui les réalise ? Des noms désormais familiers du débat public : Ifop, Ipsos, Elabe, BVA, Harris Interactive… Ces entreprises – bien qu’on les qualifie d’« instituts » de sondage – sont en concurrence sur le marché de l’opinion, même si les sondages politiques ne représentent qu’une part substantielle de leur chiffre d’affaires (c’est moins de 1 % de l’activité d’Harris Interactive, par exemple). L’essentiel de leurs recettes provenant d’enquêtes de lancement de produits ou de satisfaction à destination d’entreprises commerciales.

Toujours est-il qu’on n’a jamais autant sondé les Français sur leurs intentions de vote que maintenant. Or, la période se caractérise par une forte instabilité et fracturation du paysage politique. Le traditionnel clivage gauche de gouvernement/droite de gouvernement s’est effrité, et avec lui une grande partie du vote partisan. L’électorat est plus volatil et indécis qu’il ne l’a jamais été. Un paradoxe qui a fait dire au sondeur et politologue Jérôme Sainte-Marie ­(PollingVox) : « Jamais les sondages n’ont autant d’influence politique qu’au moment où ils ont le moins de réalité. »

« Une certaine défiance »

Car, s’il y a overdose de sondages, il y a surtout indigestion de commentaires sur les plateaux de télévision. « C’est une sorte de Bourse, un appareil permanent de cotation des titres politiques », brocarde le politologue Daniel Gaxie. Un exemple entre tous : le traitement médiatique de la percée d’Éric Zemmour. Le premier sondage à donner le polémiste xénophobe à 10 %, le 14 septembre, a été vendu, en boucle, comme le fait politique du jour sur BFM, CNews et consorts. Puis rebelote le 6 octobre, avec la première enquête à l’annoncer au second tour. Puis le 22 octobre, on pouvait lire ce titre sur BFM : « Un deuxième sondage donne Zemmour au second tour ». Y aura-t-il une édition spéciale pour le troisième ? Ce faisant, les sondages structurent un récit médiatique : Emmanuel Macron dans le rôle du maillot jaune que personne ne parvient à rattraper, Jean-Luc Mélenchon en tête du gruppetto de gauche, et Éric Zemmour qui aspire à être meilleur grimpeur.

Et le fait politique majeur de passer sous les radars. Quelle est la part de l’électorat à être encore très indécise sur son vote ? Combien se désintéressent complètement de cette précampagne présidentielle ? Une donnée qui implique une autre inconnue : le taux d’abstention. « C’est un défi pour nous, admet Paul Cébille, chargé d’études à l’Ifop. Les gens sont moins attachés aux partis, donc peuvent changer d’avis très vite. Une certaine apathie, une défiance, s’est aussi installée. » Échaudés par leur échec collectif lors des régionales de 2021, les sondeurs cherchent donc à mesurer, sur une échelle de 1 à 10, le degré de certitude de vote de chaque sondé. Ils éliminent ensuite les moins certains (ceux qui ont répondu 7 ou moins, en général). Mais cette méthode, en plus d’anticiper parfois une abstention de 50 %, recèle certains biais (voir page 6).

La plupart des sondages tels qu’ils nous sont actuellement présentés éliminent donc d’office les indécis, dont on estime l’intention de vote peu fiable. Ce qui a le don d’agacer Alain Garrigou, président de l’Observatoire des sondages : « Vous trouvez ça sain, que l’analyse politique se fonde sur des échantillons de 350 personnes qui sont certaines de leur vote ? » Mathieu Gallard, directeur de recherche chez Ipsos, n’y voit pas de problème : « C’est une photographie de l’opinion à cet instant, pas une prédiction. Les scores se préciseront à mesure que les électeurs se décideront dans la campagne. » Paul Cébille nuance : « En réalité une intention de vote ne dit rien en soi. Ce qu’il faut regarder c’est le détail, la structure sociologique – tranche d’âge, statut social, vote antérieur… Là on peut en tirer des enseignements. »

Une dynamique de campagne

Photographie de l’opinion, prédiction ou prophétie autoréalisatrice ? Voilà qui renvoie à un débat vieux comme les sondages eux-mêmes. Ont-ils un rôle performatif ? Poussent-ils les électeurs à « voir le vote comme un jeu, avec des calculs d’opportunités, des équations de vote utile », comme les accuse Alain Garrigou ? Est-ce à force de marteler que tel candidat a une dynamique électorale qu’il finit par en avoir une ? Tout en nuançant leur poids, Mathieu Gallard considère qu’ « il n’y a rien d’illégitime à ce qu’une partie des électeurs se décident en fonction des sondages, puisque nous sommes dans un système à deux tours où l’enjeu est de se qualifier pour le second »« À partir du moment où les gens croient que les sondages mesurent l’opinion publique, l’opinion publique existe telle qu’elle est mesurée par les sondages », répond le politologue Daniel Gaxie. Mathieu Gallard  : « C’est exagéré de penser que la dynamique Zemmour, par exemple, n’est qu’une création des sondages qui ne reposerait que sur du vent. Si l’élection avait lieu ce dimanche, il ferait un bon score, aucun doute. » « Si vous voulez, c’est le pire instrument de mesure de l’opinion à l’exception de tous les autres, lâche Jean-Daniel Lévy, directeur délégué de Harris Interactive. Mais c’est vrai que les sondages prennent plus d’importance quand le poids politique des acteurs est de moins en moins fort. »

Ils ont de toute façon un poids très concret dans la campagne. Tout d’abord, en matière de financement. Pour obtenir un prêt d’une banque, les candidats doivent rassurer sur leur capacité à faire au moins 5 %, seuil au-delà duquel les frais de campagne sont remboursés à hauteur de 8 millions d’euros (en dessous, c’est dix fois moins : 800 000 euros). Pour cela, il faut justifier de sondages favorables devant son créditeur. Aux européennes de 2019, la liste Génération·s s’était vu demander trois sondages à 7 % au moins, en échange d’un prêt. Et puis il y a la question du temps de parole fixé par le CSA. Du 1er janvier au 28 mars 2022, chaque candidat aura un temps d’antenne supposé représenter son poids politique. Or, celui-ci est estimé selon plusieurs critères par le gendarme de l’audiovisuel : les scores aux élections des cinq dernières années, le nombre d’élus locaux, la taille des groupes parlementaires, mais aussi les résultats des sondages. Donc, qui dit sondage favorable dit temps de parole accru, avec un potentiel effet boule de neige.

Dans un contexte de décomposition politique, où les partis politiques se multiplient et constituent de moins en moins des repères, où le confusionnisme règne et le clivage gauche/droite est brouillé, les sondages tendent donc à devenir une des dernières boussoles. Y compris au sein des partis politiques eux-mêmes. Ainsi « Les Républicains » ont-ils commandé début septembre, à l’Ifop, un sondage pour savoir quelle méthode les sympathisants de droite plébiscitaient pour sélectionner leur candidat. Au second tour de la primaire écologiste, certains partisans de Yannick Jadot n’ont pas hésité à brandir ses « bons » sondages présidentiels (autour de 7 %), contre 2 % pour Sandrine Rousseau.

« On ignore les mauvais... »

La mauvaise foi est de toute façon un grand classique de l’usage des sondages par les partis. Ils sont les premiers à en commander, les premiers à les fustiger quand ils sont négatifs et les premiers à les médiatiser quand ils sont positifs. « Bien sûr qu’il y a de la mauvaise foi, avoue Sandra Regol, secrétaire nationale adjointe d’EELV. On sait que ce sont des petits échantillons pas représentatifs, notamment les rollings (sondages quotidiens – NDLR) en fin de campagne, mais on ne peut pas s’empêcher de les regarder. On ignore les mauvais et quand il y a un qui est positif, on dit : “Ah non, celui-là, il est bon !” Reste qu’en dehors des urnes c’est le seul moyen qu’on a de mesurer un peu les dynamiques politiques en cours. » La France insoumise n’est pas en reste pour, d’un côté, critiquer les enquêtes d’opinion, et, de l’autre, rappeler que, selon les sondages, Jean-Luc Mélenchon est le « mieux placé pour gagner » à gauche. « On considère que le sondage est un instrument de communication et d’influence, se défend Manuel Bompard, directeur de campagne de Jean-Luc Mélenchon. Donc, puisque c’est un outil de com, je ne peux pas en vouloir à nos militants quand ils mettent en avant un sondage positif ! » Faut-il alors sonner politiquement la charge contre les sondages ? Au PS, qui en achète bien moins que par le passé, pour des raisons budgétaires, on tempère. « Ça risque de donner un débat sans fin où on commente les commentaires des commentaires… », estime la numéro deux du parti, Corinne Narassiguin. Parce que ce n’est pas déjà le cas ?

 

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