vendredi 27 août 2021

Asie centrale. Les Afghans abandonnés en plein cauchemar



Pierre Barbancey

Deux explosions à Kaboul ont fait, jeudi, des dizaines de morts parmi les milliers de familles bloquées aux portes de l’aéroport, dans l’attente de quitter le pays. La France devait cesser les évacuations ce vendredi, les autres pays avant mardi.

« On est entrés ensemble et on part ensemble ». À écouter Joe Biden, qui s’exprimait ainsi le 20 août, l’évacuation étrangère se passerait dans les meilleures conditions. 88 000 personnes ont été emmenées hors d’Afghanistan depuis la mise en place du pont aérien le 14 août, à la veille de l’entrée des talibans dans Kaboul et de leur prise du pouvoir, selon la Maison-­Blanche. Elles seraient près de 60 000 du seul fait des États-Unis, si l’on en croit le général Hank Taylor de l’état-major américain. Les opérations se sont intensifiées ces dernières heures : près de 19 000 personnes, au total, ont été exfiltrées entre mardi et mercredi, dont 11 200 par les États-Unis et 7 800 par les autres pays. Des scènes similaires ont également lieu à la frontière de Spin Boldak, dans le sud du pays, non loin de Kandahar.

Le compte à rebours à commencer alors que les incertitudes demeurent, après la confirmation du président américain, Joe Biden, de la fin des évacuations la semaine prochaine. Des milliers d’Afghans, angoissés, sont massés depuis des jours devant l’aéroport de la capitale, sécurisé par plus de 6 000 soldats états-uniens, dans une atmosphère tendue. Certains y campent par familles entières. Parmi ces dizaines de milliers de personnes, beaucoup ont fui parce qu’elles craignaient pour leur vie pour avoir travaillé pour le gouvernement déchu, des forces ou des civils occidentaux au cours des vingt ans de guerre.

Daech suspecté de l’attentat

Tous espèrent arriver à entrer dans le complexe et à prendre un avion. Mais, même ceux qui ont une autorisation ne parviennent pas à faire valoir leur droit. Un professeur de l’université de Kaboul, que nous avons pu joindre par téléphone, est ainsi bloqué avec toute sa famille. Les soldats américains l’empêchent d’entrer si une personne de l’ambassade du pays supposé l’accueillir ne vient pas le chercher. Mais les communications sont d’autant plus compliquées que les personnels diplomatiques sont eux-mêmes rapatriés au fur et à mesure.

Comme si la confusion n’était pas assez forte, la France, ainsi que les Pays-Bas, a annoncé qu’elle mettrait fin à ses vols ce vendredi soir. Cette date butoir est «  imposée par les Américains », prétend le Premier ministre français, Jean Castex. Plusieurs pays occidentaux ont appelé leurs ressortissants à s’éloigner au plus vite de l’aéroport de Kaboul en raison de menaces « terroristes » et, plus précisément, de l’organisation dite de l’« État islamique » (EI), Daech. L’EI est suspecté d’être à l’origine des deux explosions qui ont fait des dizaines de morts, jeudi après-midi, près du tarmac. Peu après la proclamation par Daech d’un califat en Irak et en Syrie en 2014, d’anciens membres du Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP, les talibans pakistanais) ont prêté allégeance au chef du groupe, Abou Bakr Al Baghdadi. Ils ont ensuite été rejoints par des Afghans déçus par les talibans et ayant fait défection. Début 2015, l’EI a officiellement reconnu la création de sa province (wilaya) du Khorasan : l’ISKP (« État islamique » province du Khorasan). Bien qu’affaibli, cette branche de l’EI possède des cellules dormantes dans plusieurs villes afghanes, dont Kaboul.

Joe Biden tient son cap

La Belgique a cessé ses activités depuis mercredi. La Turquie, quant à elle, a annoncé le retrait de ses soldats, qui gardaient l’aéroport de Kaboul au côté des militaires états-uniens, abandonnant ainsi sa proposition de continuer à en assurer la sécurité après l’évacuation des forces étrangères.

Le chef de la diplomatie des États-Unis, Antony Blinken, a assuré, mercredi, que les talibans se sont engagés à laisser partir les Américains et les Afghans à risque encore dans le pays après le 31 août. Mais il n’a pas spécifié comment leur départ s’effectuerait. Lors d’un sommet virtuel organisé mardi avec les autres dirigeants du G7, Joe Biden a écarté l’idée de prolonger au-delà du 31 août la présence militaire américaine. Pour que le retrait soit effectif ce jour-là, il faudra avoir interrompu les évacuations plus tôt, les États-Unis devant rapatrier leur dispositif militaire. Visiblement, la rencontre organisée lundi entre William Burns, chef de la CIA (une agence de renseignement), et le mollah Abdul Ghani Baradar, nouvel homme fort du régime, n’a pas donné grand-chose. En tout cas dans ce domaine. Les États-Unis, suivant en cela leur feuille de route contenue dans l’accord passé avec les talibans en février 2020, cherchent avant tout à obtenir des gages pour que l’Afghanistan ne serve pas de base opérationnelle pour des groupes tels que al-Qaida ou Daech.

Les talibans face aux sanctions

Parallèlement, ces mêmes talibans doivent s’appuyer sur les structures administratives existantes, n’ayant pas dans leurs rangs l’expertise nécessaire pour gouverner seuls le pays, et notamment relancer une économie dévastée par la guerre et très dépendante de l’aide internationale. Ils auraient entamé des négociations avec Ankara pour que la Turquie continue à gérer l’aéroport, précieuse fenêtre d’entrée pour les aides internationales. L’Organisation mondiale de la santé a déjà prévenu que la situation sanitaire risquait de s’aggraver d’ici à une semaine. La Banque mondiale a annoncé mardi avoir suspendu ses aides à l’Afghanistan, tout en explorant «  les moyens de rester engagés pour (…) continuer à soutenir le peuple afghan ». Le Fonds monétaire international a déjà gelé sa participation.

Les talibans n’ont toujours pas formé de gouvernement, disant attendre que le dernier soldat étranger ait quitté le pays. Sans lois valables sur tout le territoire, les règles diffèrent d’une région à l’autre. Signe qui ne trompe pas : le site de la présidence afghane n’a pas été modifié. Sur la page d’accueil, on y voit deux photos, celle d’Ashraf Ghani, en fuite aux Émirats arabes unis, et celle de Joe Biden. Tout un symbole.

Ces syndicalistes méprisés par le quai d’orsay

Depuis des semaines, Imamudin Hamdard, syndicaliste qui a également travaillé pour le centre culturel français de Kaboul, tente de quitter l’Afghanistan. Les autorités françaises ont finalement accédé à sa demande ainsi qu’à celle du président de l’Union nationale des travailleurs et des employés afghans (Nuawe), Maroof Qaderi. En France, le secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez, est intervenu plusieurs fois. La Confédération syndicale internationale aussi. « Nos camarades syndicalistes afghans, qui ont pris une large place dans le combat contre les talibans, ne doivent pas être oubliés par le gouvernement français », explique le syndicat. Tout semblait réglé, y compris avec des assurances du Quai d’Orsay. Mais Hamdard et Qaderi n’ont pas pu entrer dans l’enceinte de l’aéroport alors qu’ils se trouvaient devant avec tous les papiers nécessaires. Les soldats américains ont refusé de les laisser passer sans la présence d’un membre de l’ambassade de France. Personne n’est venu à leur rencontre. Pis, via WhatsApp, sous l’identité French Ambassy Airport 2, un diplomate français s’est permis de les apostropher – « Vous vous moquez du monde ? (...) Tant pis , vous êtes en train de louper le coche » –, de les insulter –​​​​​​​ « Mais vous n’avez pas envie de partir, au fond » – et les a punis : « Bon, je vous bloque ».

 

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